JOHN M. KEUY LIDDARY
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Holy Redeemer Collège, Windsor
University of
St. Michaers Collège, Toronto
JA.^. "V^rvirvjtc^^
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HW.Y REOEEMa; LiBr;ARY,^ft£)SÛR
^<^
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University of Ottawa
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^lOTHEo?
PB0Ï.T@BOr'
Positivisme
ET
Catholicisme
A PROPOS DE « V ACTION FRANÇAISE »
Nihil obstat
H. Lesètre
Imprimatur
Parisiis die 21 Aprilis 19 il
G. Lefebvre
V. g.
L. LABERTHONNIERE
Positivisme
ET
Catholicisme
A PROPOS DE a L'ACTION FRANÇAISE n
(( 11 nous est impossible d'en-
trer dans une ligue qui n'a pas
pour but direct le triomphe du
nom de Jésus. Nous savons bien
que l'ordre européen peut être
troublé, mais nous ne pouvons
rien y faire, si ce n'est de confes-
ser le nom de Jésus et de nous
faire massacrer pour lui. »
Réponse à l'offre d'alliance faite
par A. Comle à la Compagnie de
Jésus.
PARIS
BLOUD ET Gie, ÉDITEURS
7, PLACE SAINT-SULPIGE, 7
1911 '<$f'
Tous droits réservés.
.<y
..5Î-'
H«.YRE»EE)iERLIBRARY, WINDSOR
AVANT-PROPOS
Quelques mots d'explication sont néces-
saires pour situer les pages qui suivent.
M. Pedro Descoqs avait publié dans les Etudes
(20 juillet, 5 août, 5 septembre, 5 et 20 dé-
cembre 1909) une série d'articles sous ce
titre : A trcwers ï œuvre de M. Mourras : essai
critiçue^Cei essai critique était, sinon une apo-
logie directe de YActio?i française^ du moins
une apologie détournée, et en tous cas une
interprétation si bienveillante de ses doctri-
nes et de son attitude queTauteur aboutissait
à conclure qu'une alliance des catholiques
avec ce nouveau positivisme était légitime
et en principe devait être féconde. Dans la
Revue des i^evues des Annales de philosophie
chré tienne, no\x^ avions cité quelques passages
de ces articles et nous en avions signalé le ca-
ractère et les tendances par quelques brèves
observations. Ces observations, M. Descoqs
6 AVANT- PROPOS
n'avait pas cru d'abord devoir les relever.
Mais sur ces entrefaites les Annales de philo-
Sophie chrétienne publièrent à leur tour, sous
la signature de Testis, une autre série d'arli-
cles à propos de La Semaine sociale de Bor-
deaux K Dans un de ces articles, après les
critiques qu'il avait adressées àMM. Fontaine,
Barbier,etc.,J(?<9/w ajoutait quelques citations
et quelques jugements empruntés à M. Des-
coqs et relatifs kV Action française, pour ache-
ver de montrer où tendait ce qu'il a appelé
le Monophorisme extînnséciste : — erreur qui
consiste à supposer que, dans Tordre surna-
turel, tout se fait chez l'homme par apport
venu de l'extérieur et est reçu passivement,
sans coopération du dedans, et qui s'oppose à
l'erreur^non moins hm^^i^, an Monophorisme
intrinséciste d'après laquelle on considère, au
contraire, que l'homme tire tout de lui-même
par spontanéité absolue et sans avoir rien à
recevoir du dehors. M. Descoqs intervint
alors. Et dans une longue lettre qu'il adressa
aux A nnales de philosophie chrétienne^ il en-
1. D'octobre 1909 à avril 1910.
AVANT- PROPOS 7
treprit de justifier et sa sympathie pour
V Action française et son projet d'alliance.
Et en même temps que par cette lettre il dé-
fendait contre Testis ce qu'il prétendait d'au-
tre part n'avoir pas soutenu^ il profitait de
l'occasion pour relever les observations dont
les ii?2n«/^^ avaient auparavant accompagné
les citations de ses articles. Testis répondit
de son côté et je répondis du mien. La lettre
et les réponses parurent ensemble dans le
numéro de juin J910 des Annales de philoso-
phie chrétienne.
C'est la réponse que j'ai faite pour mon
compte que je me suis décidé à publier de
nouveau. J'en ai amélioré du mieux que j'ai
pu la rédaction qui avait été trop hâtive. Mais
les corrections ou adjonctions que j'ai cru
devoir y introduire ne portent strictement
que sur des détails. Je la fais suivre ici, en ap-
pendice,dequelquespagestirées de la réponse
de Testis et qui complètent, sur un point de
première importance, ce que j'ai dit (Cf. Ap-
pendice 1).
Mais si j'ai consenti à reprendre ces pa-
8 AVANT-PROPOS
ges, en leur laissant leur forme polémi-
que qui s'explique par les circonstances d'où
elles sont nées, je tiens à déclarer que c'est
sur des instances nombreuses et réitérées
qui me sont venues des côtés les plus divers.
On a pensé qu'elles pourraient contribuer
à soulager certaines consciences et à en
éclairer d'autres. Le cas de M. Descoqs,
pris sur le fait, — et M. Descoqs n'est-il pas
légion à l'heure actuelle ? — montre com-
ment le souci de faire triompher la reli-
gion terrestrement et temporellement, en
la mêlant à la politique des partis, ne réus-
sit qu'à en faire perdre le sens par une dé-
naturation profonde, Et si c'est là un mal,
et si ce mal, pour être souvent inconscient
et ne pas toujours aller jusqu'au bout de
lui-même, n'en produit pas moins des con-
séquences désastreuses, n'est-ce pas le de-
voir en effet de ceux qui en souffrent et qui
en gémissent de le signaler le plus haut qu'ils
peuvent, au risque d'ameuter contre eux
d'implacables colères ?
Paris, le 10 décembre 1910.
AVANT- PROPOS Q
V. S. — L'impression de ce livre était com-
mencée et l'avant-propos qui précède était
écrit, quand les articles de M. Descoqs ont pa-
ru en volume à la librairie Beauchesne, sous
ce titre : A travers lœiivre de M. Maiirras,
C'était une raison de plus de persister dans mon
dessein. M. Descoqs en reprenant ses articles,
après les avoir plus ou moins modifiés, n'a pas
manqué d'y ajouter de longues réponses àTestis
et à moi. Ces réponses laissent encore mieux
voir que le reste à quelle conception du catho-
licisme ii se réfère pour sympathiser avecT^lc-
tion française et légitimer son projet d'Alliance.
J'ai cru bon, pour faire face à ses critiques et à
ses accusations, de porter la discussion sur cette
conception même. N'était-ce pas le meilleur
moyen d'éclairer la situation que de la faire
voir de plus haut que les contingences du mo-
ment? Mais, du mèaie coup, ce que j'avais écrit
d'abord se trouvait être la première partie d'un
tout dont cette discussion, qui s'y ajoutait na-
turellement, devenait la seconde. Et c'est ce
tout que finalement je présente ici.
Indépendamment de ce que je dois dire de
l'attitude et des idées de M. Descoqs, il m'est
impossible de ne pas faire remarquer au moins
lO AVANT-PROPOS
qu'il joue de malheur avec les circonstances.
C'est au moment où « ces Messieurs de V Action
française », par la brutalité de leurs gestes et
la grossièreté de leur langage, par la mise en
pratique de leur positivisme athée qui ne croit
qu'à la force, viennent d'obliger le duc d'Orléans
à désolidariser sa cause d'avec la leur, qu'il
entreprend de mettre les catholiques à leur re-
morque pour faire triompher TEglise dans la
société. C'est au moment oiî ces esthètes, qui
ne parlaient que de « mesure » et d' « harmo-
nie », sont manifestement tombés, pour em-
ployer leur langage, dans « la frénésie toute
pure », qu'il ose nous les présenter comme les
porte-parole de la tradition et de la raison, et
nous dire son admiration pour leur « robuste
santé intellectuelle » ^ C'est au moment oiices
individualistes sans frein proclament qu'ils ne
tiennent de « personne de vivant » leur « poste
de combat » -, au moment oij ils s'écrient à
leur tour que la révolte est le plus sacré des
1. Préface, p. X.
2. Extrait d'une sorte de met d'ordre que V Action
française publie tous les jours depuis plusieurs mois,
et où l'on prétend ne relever que des « Français qui
sont morts » et des « Français à naître )>. A cela près
AVA?<T-PROPOS I I
devoirs % que M. Descoqs veut nous faire voir
en eux les vrais adversaires de « l'individua-
lisme révolutionnaire » -. Je pense que lui-
même ne saurait s'empêcher de savourer l'iro-
nie de la coïncidence.
Mais s'il ne s'était agi que de signaler une
méprise et une mésaventure que les événements
se chargent de réduire à leur juste mesure, il
n'y aurait même pas eu lieu de s'y arrêter. Seu-
lement méprise et mésaventure ici, comme
dans une foule d'autres cas, viennent d'une
source qui ne semble pas vouloir s'épuiser. On
escompte « les moyens » de M. Maurras comme
on escompta naguère a le sabre » de Boulanger,
« les révélations » de Léo Taxil, « les scandales »
d'une (( affaire » quelconque, et comme on es-
on se proclame plus obéissant que jamais. Et, en atten-
dant, le paradoxe de ces » Messieurs » s'achève : catho-
liques sans Dieu, les voilà maintenant royalistes sans
roi.
1. « Après les raisons, la gaule ! Nous nous sommes
justifiés, . ..Des arguments, vous en avez dit assez, assez...
Tout le monde comprend la ne'cessité de la désobéis-
sance, nécessité de salut public, acte de légitime dé-
fense patriotique, non contre le Roi, mais contre les
conseillers indignes » [L'Action française^ 20 décembre
1910).
2. Préface y p. IX-X.
1 2 AVA>T-PROPOS
comptera de.Qiain autre chose du môme genre.
C'est toujours le coup qu'on attend, le secours
extérieur et matériel pour établir « le règne de
Dieu )). Et, par un manque de foi d'autant plus
navrant peut-être qu'il se dissimule sous des
revendications intransigeantes d'orthodoxie, on
oublie toujours que « le rè^ne de Dieu » ne
s'établit point de la sorte, et qu'à vouloir l'éta-
blir de la sorte on le matérialise en tendant à
mettre à la place « un règne de l'homme ». Et
si le danger n'est pas nans l'entreprise particu-
lière et momentanée del'Actioîi française, c'est
là qu'est le danger.
Paris, le 6 Jévrier 1911.
POSITIVISME ET CATHOLICISME
PREMIÈRE PARTIE
PROPOSITION D ALLIANCE ENTRE LE CATHO-
LICISME ET LE POSITIVISME
« Nul n'est plus catholique,
j'allais écrire, n'est aussi catho-
lique que cet athée agressif,
connu sous le nom de Charles
Maurras » .
Abbé Delfour. V Universilé calho-
iqiie, 15 août 1910.
Il « na rien de plus à cœur
que de faire triompher l'Eglise,
sinon dans les âmes, du moins
dans la société ».
P. Descoqs, Eludes, 5 septembre
1909.
On sait que jadis Auguste Comte entreprit
de contracter une alliance avec la Compagnie
de Jésus K Sa pensée était d'obtenir le con-
cours du catholicisme pour l'organisation posi-
tiviste de l'humanité. Personne alors, bien en-
1. Les documents relatifs à l'entrevue de M. Sabatier,
disciple d'Auguste Comte et son mandataire, avec les
.jésuites de Rome, se trouvent dans la Revue occidentale
du i«^ juillet 1886 ^Cf. Appendice II).
I4 PROPOSITION D ALLIANCE
tendu, n'avait songé à prendre cette avance au
sérieux. Il semble que les temps soient consi-
dérablement changés. M. Pedro Descoqs a jugé
pour sa part que le moment d'une telle alliance
était venu.
Le positivisme qu'ilaenface de lui n est plus,
il est vrai, celui d'Auguste Comte, mais celui
de M. Maurras et de ses disciples. Toutefois,
comme nous Talions voir, ce n'est sans doute
pas ce qui rend l'alliance plus facile ni plus
acceptable : car le positivisme de M. Maurras est
assurément d'ordre très inférieur, et combien
pauvre et combien simpliste, pour ne rien dire
encore de plus, à côté du vaste système qui
aboutit à la religion de l'Humanité. Mais si la
démarche de M. Descoqs n'en est que plus dé-
concertante, elle n'en est aussi que plus signi-
ficative.
Il n'est du reste pas seul à marcher dans cette
voie. D'autres l'ont précédé depuis longtemps,
prêtres et lidèles, qui, tout en prétendant pro-
fesser et pratiquer un catholicisme intégral,
combattent maintenant dans les rangs de VAc-
iion française ; seulement personne que nous
sachions n'avait tenté de faire la théorie de
cette alliance pour la justifier aux yeux de Tor-
PROPOSITION D ALLIANCE 10
thodoxie. On supposait sans doute qu'elle n'a-
vait pas besoin d'autre justification que la fin
même qu'on poursuivait par elle. « Nous rap-
pelons en le de'plorant, disait la Vérité fran-
çaise, que M. Maurras ne compte pas parmi les
croyants catholiques. Cependant le combat
qu'il livre pour l'Eglise, parallèlement et en
union avec sa campagne monarchique, mérite
d'être loué et suivi de tous les catholiques fran-
çais ^ Rien n'est plus orthodoxe que le plan de
ce combat, ni si rigoureux que sa conduite ». -
Et en même temps que se formulaient ainsi
des adhésions explicites et chaleureuses ou que
se manifestaient des sympathies plus ou moins
discrètes, spontanément aussi s'organisait toute
une complicité du silence qui a permis à V Ac-
tion française décroître, pourrions-nous dire,
à Tombre de Tautel ^
1. Il faut noter que tout combat livré pour l'Eghse,
mais qui n'est pas en « union avec une campagne
monarchique », ne manque jamais, par une logique
admirable, d'être déclaré hétérodoxe, comme mêlant
la politique et la religion.
2. La Vérité française, 19 décembre 1906.
3. Ni l'article de M. Fidao dans Le Correspondant, ni
les articles de M. Vialatoux dans La Chronique du Sud-
Est, ni le livre de M. Lugan qui produit au moins tant
de textes capables d'offenser les oreilles pies et même
l6 PROPOSITION d'alliance
Néanmoins, M. Descoqs a cru qu'il y avait
plus à faire. Et dans une longue série d'ar-
ticles \ il a cherché à montrer quel est, selon
lui, le vrai sens du positivisme de M. Maurras
pour conclure à son tour, mais alors en pleine
connaissance de cause, qu'il est légitime de
s'allier avec lui pour défendre l'Eglise. Et
loin d'avoir été ébranlé par les critiques qui
lui avaient été adressées ', — soutenu sans
doute aussi par les encouragements qu'il a
reçus — ,il en a pris occasion pour exprimer de
nouveau sa manière de voir en la confirmant
par de nouvelles considérations ^ Il nous amis
ainsi en demeure d'en avoir le cœur net. Nous
allons tâcher d'en avoir le cœur net.
les oreilles qui ne sont pas pies du tout, n'y ont rien
fait. 11 n'y a plus personne parmi nous, ou du moins
nous ne connaissons plus personne, qui n'ait été accusé
de modernisme, excepté M. Maurras et ses disciples.
1. Cf. Etudes, 20 juillet, 5 août, 5 septembre, 5 et
20 décembre 1909 : A travers l'œuvre de M. Maurras;
essai critique.
2. Cf. Annales de philosophie chrétienne, octobre 1909,
p. 106-108 ; janvier 1910, p. 444 ; et mars 1910, p. 571
et suivantes.
3. Cf. Annales, juin 1910 : «Le monophorisme et l'Ac-
tion française », par Pedro Descoqs.
CHAPITRE PREMIER
LES BASES DE L ALLIANCE.
Accordons d'abord à M. Descoqs, aussi large-
ment et aussi catégoriquement qu'il voudra,
que, pour s'allier avec M. Maurras et ses dis-
ciples, il ne pactise nullement avec leur in-
croyance, au moins en théorie. lia pris toutes
les précautions et fait toutes les réserves pos-
sibles pour qu'on ne l'en accuse pas. Bien plus,
il a réfuté cette incroyance et montré que spé-
culativement il est impossible de s'en tenir au
positivisme. Aussi nous n'avons ni dit ni insi-
nué, et nous ne dirons ni n'insinuerons d'au-
cune façon qu'il professe pour son compte le « li-
beitinage » de MM. Maurras, Rebell, Lasser-
re, Moreau,Vaugeois, etc. Et pas plus qu'il ne
le professe [)Our lui, il ne trouve bon que ceux-
ci le professent pour eux, puisque, encore une
fois, il le réfute et le repousse. Seulement nous
constatons qu'il s'en accommode, en ce sens que
i8 PROPOSITION d'alliance
ce «libertinage » ne lui parait pas être un empê-
chement insurmontable à s'allier avec ceux qui
le professent. Et cela, non pas en vue de tels ou
tels résultats particuliers à obtenir, comme
seraient par exemple ceux qu'on attendrait
d'une lutte en commun contre la tuberculose et
l'alcoolisme ou de l'exploitation d'une affaire
industrielle, mais en vue de cette fin suprême :
« faire triompher l'Eglise, sinon dans les âmes
du moins dans la société ^ ».
Or personne ne contestera, et M. Descoqs
moins que personne, que tout l'objet de ses
articles, comme tout l'objet de la réponse qu'il
nous a adressée, ce soit d'établir la légitimité
d'une alliance avec M. Maurras pour une telle
fin, et non seulement d'en établir la légitimité,
mais d'en montrer la fécondité ; et il faudrait
même dire la nécessité, puisque, à ses yeux, -ce
que nous pouvons obtenir par elle est '( une
condition souverainement efficace pour hâter
dans les âmes l'instauration du royaume du
Christ » '. Nous ne lui avons pas attribué, nous
ne lui attribuons pas autre chose. Et en vérité
1. Cf. Etudes, 5 septembre 1909, p. 624.
2. Cf. Annales de philosophie chrétienne y juin 1910,
p. 248.
LES BASES DE l'aLLIANGE IQ
nous trouvons que c'est plus que suffisant. Et
ce que nous lui disons, c'est que pour se l'attri-
buer à lui-même il faut qu'il ne sache sans
doute pas ce qu'il s'attribue. iNéanmoins, il en
a bien tout de même quelque peu le sentiment,
puisque, non content de se désolidariser d'avec
l'incrédulité des hommes de V Action française,
il marque en outre, et avec insistance, le danger
que leur « libertinage » peut faire courir à la
jeunesse. 11 a donc soin de tout prévoir. Ne
disons point par conséquent qu'il est pour
M. Maurras et ses amis. Non, il est contre ;
mais c'est afin d'être pour, et surtout d'être
avec, parce qu'il y a là selon lui un résultat à
obtenir, un profit à tirer pour la cause catho-
lique elle-même.
Qu'on puisse en tirer profit, qui donc, pense
M . Descoqs, aurait le droit d'en douter après les
déclarations si ardentes et si loyales de M. Maur-
ras et de ses disciples ? Ce qu'ils veulent, ce
qu'ils ont à cœur, n'est-ce pas justement le
triomphe de l'Eglise ? Et non pas d'une Eglise
quelconque, ou d'une Eglise amoindrie dans
20 PROPOSITION D ALLIANCE
son armature, mais de l'Eglise catholique, de
l'Eglise romaine avec la belle intransigeance de
ceux qui ne la conçoivent qu'armée de l'Inqui-
sition et ayant aussi à sa disposition sans doute
les bûchers ou quelque chose d'équivalent,
puisque pour obtenir « l'unité des consciences »
M. Maurras juge que ce ne serait pas trop de la
pyyer « de temps en temps de quelques larmes
accompagnées de cris, même d'un peu de sang
versé ^ ». C'est qu'iln'est pas catholique à moitié,
il est (( catholique jusqu'aux moelles », comme
on disait un jour dans la Croix ; et il n'y a que
le catholicisme qu'il u mette en compte »
comme nous dit à son tour M. Descoqs '-. Son
1. Le Chemin de Paradis, p. XXIV.
2. Cf. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910,
p 251. — Et d'autres, qui se montrent ordinairement
plus que chatouilleux quand il s'agit d'orthodoxie,
ajoutent leur note à ce concert de louanges. C'est ainsi
que dans la Revue Augustinienne (15 mai 1910, p. 612),
on accueille avec empressement « le langage nerveux
d'un écrivain de race, doublé d'un philosophe puissant
et de franc lignage, quoique souvent sujet à critique ».
Mais nul n'égale M. l'abbé Delfour dans l'admiration.
Ecoutez plutôt : « Que M. Maurras réussisse ou qu'il
échoue, il laissera un grand nom,— le plus grand dans
l'histoire de la presse en ce dernier quart de siècle. » On
ne saurait imaginer d'orthodoxie plus pure, à ce point
LES BASES DE l' ALLIANCE 21
positivisme même ne l'amène-t-il pas « à ne
jamais contredire l'Eglise sur le terrain de l'ac-
tion en quelque point que ce soit » ^ ? Et sans
doute que, pour se mettre tout à fait en règle,
ce serviteur si admirablement dévoué de
l'Eglise a obtenu d'elle la dispense de Vassen-
timent intérieur à sa doctrine. Afin de nous
rassurer complètement, M. Descoqs aurait bien
dû nous renseigner là-dessus.
Et quant à lui, le logicien sec et dur pour qui
l'art de penser se ramène à l'art de combiner des
que u toutes les formules originales et vivantes mises
en circulation par M.Maurras, vous les trouverez dans
le Syllabus et dans les encycliques de Grégoire XVI, de
Pie IX, de Le'on XIII et de Pie X. Nul n'est plus catholi-
que, j'allais écrire, n'est aussi catholique que cet athée
agressif connu sous le nom de Charles Maurras (c'est nous
qui soulignons). Pendant que de très pieux catholiques
usent d'e'pithètes parlementaires, constitutionnelles et
libérales, lui, il introduit la haute et pure théologie
dans la politique. Il demande pour FEglise de France,
non pas le droit commun, mais une place privilégie'e ;
il condamne le suffrage universel ainsi que la liberté
de la presse ; il estime que des principes de 89 décou-
lent tous les malheurs de la France. M. Maurras, le
plus souvent, se contente de traduire en langue pro-
fane la plus haute doctrine politique de l'Eglise » {VI-
niversité catholique, 15 août 1910).
1. Cf. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910,
p. 237,
2 2 PROPOSITION d'alliance
concepts', le surhomme nietzschéen qui plane
par delà le bien et par delà le mal, Griton dont
le regard « plonge où la vue des esclaves ne
peut pénétrer " », il devient poète sentimental
pour chanter son catholicisme, pour célébrer
sa « romanité tutélaire ^ ». Il s'enthousiasme
pour le Syllabus et ne permet pas qu'on l'édul-
core comme l'ont tenté les libéraux. Les juifs,
les protestants, les hérétiques n'ont pas de
pourfendeur plus décidé que ce chevalier de
la nouvelle croisade K « Ces sectes, dit-il, ne
1. Trois idées politiques, p. 68.
2. Le Chemin de Paradis, p. 283.
3. Le Dilemme de Marc Sangnier (p. XXIV).
4. Il est bien vrai que jadis il nous a fait savoir qu'il
entendait ne jamais être de ceux qui se laissent pren-
dre au jeu des ciioses et des sentiments, s'étant attaché
à une doctrine qui consiste à «■ concilier dans nos cœurs
le démon religieux et Je voluptueux..., en un mot à
créer d'intérieures harmonies », selon les trois modèles
qui se trouvent à la fin du livre Le Chemin de Paradis,
où il a mis « les traits d'uno simple et pieuse philoso-
phie » qui (• tous, dit-il, apparaîtront à la longue si ma
phrase avait longue vie» (Préface passi'm, p. V'-VII-XVl).
Et une note termine le volume pour dire que cette <' sim-
ple et pieuse philosophie » est sœur de celle de Nietz-
sche. M. Maurras l'exprime à travers des contes que les
amateurs peuvent apprécier littérairement comme bon
leur semble, mais qui moralement sont répugnants.
C'est tout simplement de la littérature sale : de Térotis-
LES BASES DE lV\LLIA>CE 23
sont ni françaises, ni, au grand sens du mot,
humaines. Nous sommes dans la nécessité ri-
me et du sadisme, de la volupté et du sang. Tout cela
sous prétexte d'en tirer des leçons ; mais quelles leçons !
Dans le conte de La Bonne Mort, un adolescent est mis
en scène qui va faire sa première communion et en qui
sévit une fureur diabolique de « pécher ». Pour se ga-
rantir contre la colère de Dieu, dans le cas où il serait
surpris par la mort, il se munit dun scapulaire et exerce
son industrie à l'attacher si solidement qu'il n'aura plus
à craindre qu'aucun accident le lui enlève, de manière
à pouvoir, en toute sécurité, s'en donnera cœur joie.
Et le conte se termine par celte phrase : « Béni soit-il
celui qui vient. Il a lié la terre au ciel. »
Ceci est un des trois modèles « d'Harmonies inté-
rieures » que nous propose M. Maurras. Et on peut juger
par là combien est profonde et distinguée la pensée de
ce « philosophe puissant et de franc lignage», comme on
dit à la Revue augustinienne ei ailleurs. Dans ces condi-
tions, le mieux assurément que nous puissions penser
pourCriton, quand nous l'entendons célébrer le catholi-
cisme, c'est que, nouveau Simplice, il a fini par laisser
prendre au moins son imagination à ce jeu. Mais
M. Descoqs qui nous reproche d'avoir recours, pour juger
M. Maurras, à des écrits d'antan, est vraiment un ami
terrible. Si >1. Maurras, dit-il, était (( appelé aujourd'hu
à traiter les mêmes sujets », il « parierait sur un autre
ton... », mais u les idées resteraient les mêmes > : car
s'il 4 a pu changer de sentiments à l'égard du catholicis-
me, ses opinions à son endroit n'ont pas varié ; lui-même
a pris soin de nous en avertir « Action française, 1*^'" fé-
vrier 1908 » [Etudes, 5 août 1909, p. 336). Des sentiments
24 PROPOSITION d'alliance
goiireuse de les ti aller en ennemies *». Et autour
de M. Mauiras les incroyants encore plus que
les croyants parlent ainsi à qui mieux mieux. Et
en conséquence comment ne serait-on pas plei-
nement rassuré ? Ce qu'on poursuit à VAclion
française c'est donc bien réellement le triomphe
de l'Eglise, « sinon dans les âmes, du moins
dans la société. Et, si insuffisant que cela soit,
ajoute M. Descoqs, au total n'est-ce pas déjà
beaucoup " ? )>
Une difficulté se dresse pourtant : l'in-
croyance de M. Maurras et de ses disciples.
Comment surmonter cette difficulté? C'est là-
dessus que se porte tout l'effort de M. Descoqs.
Ne nous lassons pas de le redire, car il ne trou-
vera jamais que nous le redisons assez, il n'ab-
sout pas celte incroyance, il ne la méconnaît
pas non plus. Il a trouvé mieux : il la trans-
qui changent sans que les idées changent et quelqu'un
qui parle différemment sans penser différemment !
C'est admirable de loyauté et de candeur.
1. Le Dilemme de Marc Sangnier, p. 21.
2. Etudes, 0 septembre 1909, p. 624.
LES BASES DE L ALLIANCE 20
forme en déficience. Les idées de M. Maurras
et de ses amis ne sont pas des idées fausses, ce
sont seulement des idées « mutilées ». Nous
verrons plus loin que, toutes mutilées qu'elles
soient, M. Descoqs n'en viendra pas moins à
les présenter comme orthodoxes au point de
dire qu'à « voir M. Maurras se rencontrer fré-
quemment avec l'Eglise, on le croirait presque
un de ses fils ' ». Mais tout d'abord la déficience
lui suffit. L'incroyance ainsi n'est plus qu'une
neutralité. Et pour le coup la neutralité méta-
physique,moraleetreligieusecstconçuecomme
possible et comme praticable. Il y aurait là de
quoi réjouir M. Buisson, si ce libéralisme n'a-
vait qu'un poids et qu'une mesure.
Ainsi, aux yeux de M. Descoqs, M. Maurras,
M. Lasserro, M. Moreau, etc., sont des '< agnos-
tiques purs », de telle sorte qu'à « prendre le
terme en rigueur » on ne peut pas dire qu'ils
soient des athées » -, ou bien il faut dire qu'ils
sont des athées négatifs par opposition à M. Le
Dantec par exemple qui, lui, est un « athée
positif » ^ Ils ne nient pas explicitement l'exis-
1. 'Etudes, 0 août 1909, p. 345.
2. Efudts, 5 décembre 1909, p. 613.
3. Eluder, 20 décembre 1909, p. 715 (note).
26
PROPOSITION D ALLIANCE
tence de l'absolu ; ils se bornent à l'ignorer.
Doctrine insoutenable, proclame toujours
M. Descoqs en ajoutant que, « pour la résumer
tout entière », il suffirait u de transcrire tel
passage de Tencyclique Pascendi » sur l'agnos-
ticisme ^ Mais néanmoins toute sa manière de
les interpréter consiste à dire qu'au lieu de les
considérer comme irréligieux, comme antichré-
tiens, comme immoraux, on peut les considérer
comme areligieux, achrétiens, amoraux, en un
mot comme neutres : neutres en ce sens que, se
désintéressant totalement des fins métaphysi-
ques et surnaturelles de l'humanité, ils enten-
dent se consacrer entièrement à l'organisation
de la cité terrestre, sans s'occuper d'autre
chose. Ils sont positivistes purs.
Or, précisément parce qu'ils ne s'occupent
pas d'autre chose, parce qu'ils se désintéres-
sent totalement des fins métaphysiques et sur-
1. Etudes, 5 décembre 1909, p. 613. H a dû être péni-
ble au cœur si catholique de M . Maurras de se voir ainsi,
malgré tout, signalé comme atteint par l'encyclique
Pascendi, lui qui disait en parlant de Marc Sangnier :
a Les autorités catholiques ont bien voulu nous rendre
justice, et elles se méfient de lui » {Le Dilemme, p. XXIX-
XXX). Mais au moins se garde-t-on de lui infliger l'épi-
thète de moderniste.
LES BASES DE L ALLIANCE 27
naturelles de l'humanité, ne laissent-ils pas
par le fait même toute la liberté aux autres de
s'y intéresser ? Rien que par là l'union des
croyants avec ces incroyants apparaît donc
comme possible et licite puisque, pour s'unir à
eux, les croyants n'ont rien à sacrifier. Ainsi
raisonne M. Descoqs.
Mais il y a plus, les croyants, afin de pour-
suivre leurs fins supérieures, n'ont-ils pas be-
soin d'une cité terrestre bien organisée, d'une
cité où règne l'ordre par la mise en sa place de
chacun ? Et par conséquent que peuvent-ils
faire de mieux que de prêter leur concours a
ceux qui veulent établir et faire régner cet
ordre ?
Mais il y a plus encore. Est-ce que la religion,
avec sa croyance à une révélation qui règle la
vie par l'intermédiaire dune autorité établie
divinement, ne sert pas, elle aussi, à organiser
la cité terrestre et à maintenir chacun k son
rang ? Et par conséquent, de l'autre côté, les in-
croyants qui ne sont point des anarchistes n'ont
rien de mieux à faire également que d'utiliser
28 PROPOSITION d'alliance
cetteforcepourleurfinpropre.il est vrai que,
quant à eux, ils ne pourront s'en accommoder
qu'à la condition qu'elle ne soit pas un trouble-
fête et qu'elle ne s'oppose pas à Tordre que leur
positivisme dégage de « la physique sociale ».
Nous verrons tout à Theure comment on avise à
cette difficulté par un moyen très radical. Mais
en attendant, par un concordisme d'un nouveau
genre, on montre qu'il y a au moins une re-
ligion, le catholicisme, dont la constitution
et l'enseignement s'harmonisent parfaitement
bien avec les lois que fournit la sociologie posi-
tiviste.
Et alors qu'importe que ce soit au nom de la
religion ou au nom de la science que Ton se
conforme à ces lois, pourvu que l'on s'y con-
forme ? Un monarchiste chrétien, par exemple,
pour justifier la monarchie a fera valoir la vo-
lonté et les desseins de Dieu, ou parlera de
droit divin. En quoi ce monarchiste persuadé
du droit divin peut-il être gêné d'entendre dire
à tel autre royaliste qui ne croit pas en Dieu,
que le droit des rois vient de la nature et de
l'histoire? ^ ». Et réciproquement. Monarchiste
1. Le Dilemme de iVarc Sangnier, p. 8. — On admirera
l'exactitude et la profondeur de cette théologie qui at-
LES BASES DE l' ALLIANCE 29
croyant et monarchiste incroyant peuvent donc
s'entendre et s'unir pour défendre le Roi. De
même en est-il, d'après M. Maurras, des autres
lois de la société. La religion les justifie par le
surnaturel. « Mais que justiiie-t-elle ainsi par
le surnaturel? Des lois naturelles » ^ Donc pas
d'opposition. Par la méthode même bien pra-
tiquée du positivisme, on retrouve tout l'es-
sentiel du catholicisme, du vrai catholicisme
bien entendu, de celui qui ne se paie pas de
chimères et que ne frelate aucun romantisme,
ni aucun protestantisme, de celui qu'il faut ap-
peler positif au sens positiviste, parce qu'il
organise la terre et qu'il ne perd jamais de vue
la terre. Aux yeux de M. Maurras, ce catho-
licisme-là se justifie naturellement. Il est im-
manent à la nature en tant que nature. C'est
pour vivre en ce monde que nous en avons
tribue à la révélation d'enseigner un droit divin des
rois conforme au droit naturel tel que le conçoit
M. Maurras. Où donc est le Credo qui contient ce
dogme?
1. Le Dilemme de Marc Sanqnier, p. 6. — On voit par
suite ce que peut signifier iM. Maurras quand il dit ail-
leurs : c Notre philosophie de la nature n'exclut pas le
surnaturel » {Le Dilemme, p. 13). C'est toujours par des
équivoques de ce genre qu'il fait figure.
3o PROPOSITION d'alliance
besoin et sans regarder plus haut. Après cela,
semble alors dire M. xMaurras, que d'autres y
ajoutent des croyances métaphysiques et des
espérances d'au-delà, c'est leur affaire. « Notre
philosophie de la nature n'exclut pas le surna-
turel* )). Mais il est sous-entendu évidemment
qu'elle s'en passe et qu'elle ne voit que du natu-
rel où d'autres voient du surnaturel, et que ce
n'est qu'à titre de naturel qu'elle peut l'accep-
ter ^
1. Le Dilemme, p. 13.
2. C'est ce qui fait qu'on avait dit dans les Annales de
philosophie chrétienne que si, d'après cette doctrine,
chacun peut suivre la religion qu'il veut dans son for
intérieur, c'est à la condition que « cette religion, en
tant que religion, n'ait aucune prétention à être un
facteur de l'organisation sociale ». A quoi M. Descoqs
répond que « de telles affirmations témoignent évi-
demment que l'on ignore lesystème que l'on attaque ».
(Cf. Annales, juin 1910, p. 249). Et il rappelle que, tout
au contraire, M. Maurras compte sur le catholicisme
pour organiser la société. Mais est-ce sur le catholicis-
me en tant que religion,en tant qu'impliquant des croyan-
ces et des espérances surnaturelles fondées sur l'existence
de Dieu, sur l'existence de l'infini ? Et il suffit de poser
cette question pour faire voirdéjà qui de nous ici déna-
ture la doctrine de M. Maurras. Et remarquez que pen-
dant qu'il nous reproche de méconnaître le catholicisme
de M. Maurras, il dit lui-même ailleurs que « sans a6-
so/u,sans objectif >',\[ n'y a « pas de catholicisme )>, en re-
LES BASES DE l' ALLIANCE 3l
Voilà comment M. Maurras et les siens con-
cilient leur incroyance avec le catholicisme ; et
la conciliation leur paraît si heureuse qu'ils se
reconnaissent le droit de se dire plus catholi-
ques que n'importe qui ; et c'est un droit qu'on
tâche du mieux qu'on peut de ne pas leur con-
tester. En tout cas, selon M. Descoqs, ils se
tirent ainsi de la difficulté \ Et ainsi croyants
connaissant que c'est bien en effet de l'absolu que pré-
tend se passer M. iNFaurras « qui est positiviste et agnos-
tique » (Eludes, o septembre 1909, p. 612).
1. Pour les y aider, M. Descoqs s'avise que k le socio-
logue demeure libre d'étudier les conditions d'existence
et de vie de la Société, d'un point de vue expérimental
et rationnel » {Eludes, 5 septembre 1909). Si on lui de-
mandait ce qu'il entend par point de vue à la fois « ex-
pe'rimental et rationnel », il serait sans doute assez
embarrassé. Ou bien il veut dire qu'après avoir ob-
servé les faits sociaux on en tirera des lois par la raison :
auquel cas la sociologie n'est en effet qu'une physique
sociale, et il n'est pas douteux que nos positivistes par-
ient ordinairement comme si, pour eux, elle se réduisait
à cela. Ou bien il veut dire que les faits sociaux étant
observés, on intervient pour les organiser avec un idéal
que la raison tire d'ailleurs que de l'observation exté-
rieure des faits : auquel cas la question se pose de savoir
quel est cet idéal, d'où il vient, où il tend. M. Descoqs
32 PROPOSITION d'alliance
catholiques et incroyants positivisles conver-
gent sur un point et s'y rencontrent, non seule-
ment dans une préoccupation commune, mais
imaginera-t-il qu'il y en a deux qui se superposent ou
se juxtaposent ? Mettra-t-il dans la vie deux parts tout
à fait tranchées,deux fins qui peuvent sepoursuivre in-
dépendamment l'une de l'autre ? C'est ce qu'il a l'air de
faire ici ; c'est même ce qu'il fait, tout en restant disposé
à se reprendre quand le besoin s'en fera sentir, et qu'il
ne s'agira plus de s'accommoder avec M. Maurras.Mais,
mêmepour cet accommodement, cela ne lui sert de rien :
car,lorsquexM.Maurras parle d'un surnaturel avec lequel
il concilie son naturel, il ne l'entend pas du tout d'un
ordre distinct et superposé, transcendant à la nature
comme fait M. Descoqs; mais il l'entend bel et bien
d'une manière illusoire de comprendre le naturel lui-
même. C'est le point de vue de l'imagination qu'il op-
pose au point de vue de la raison, comme dans la philo-
sophie spinoziste. Il ne laisse donc subsister le surna-
turel que pour ceux qui ne savent pas voir. C'est ce
que M. Fidao avait fait remarquer fort justement dans
son article du Correspondant (10 déc. 1905) sur les Pos-
tulais de r Action française. Et M. Descoqs aura beau y
mettre toutes les complaisances qu'il voudra, avoir
recours à tous les subterfuges, il ne viendra jamais à
bout, s'il veut être catholique « positif » et non seule-
ment « négatif )^ de trouver un terrain d'entente avec
M. Maurras pour travailler avec lui la main dans la
main. Et ne verra-t-il pas enfin à quelles palinodies le
réduisent les malheureux efforts qu'il fait ?
LES BASES DE L*ALLIANCE 33
dans une conception commune, de ce qui cons-
titue essentiellement l'ordre social, condition
de la prospérité de la cité terrestre. « Toute ré-
serve étant faite sur la valeur des résultats w,
M . Descoqs pense qu'il y a là un champ d'action
où l'accord peut se faire sur les résultats eux-
mêmes ^
Un accord qui se conclut sur des résultats à
obtenir en réservant leur valeur ! Comme si on
pouvait vouloir des résultats autrement que
parce qu'on juge qu'ils valent. Mais laissons
pour le moment cette distinction qui marque
l'embarras qu'on éprouve à s'engager, de telle
sorte qu'en s'engageant on voudrait encore
n'en pas trop avoir l'air. Il n'est pas douteux
que depuis que M. Maurras et les siens sont de-
venus les chefs d'un parti et qu'ils cherchent à
rallier des troupes, ils font ce qu'ils peuvent
pour se présenter sous un aspect de neutralité
en ce qui concerne le fond même de la religion,
en même temps qu'ils manifestent de plus en
plus bruyamment leur enthousiasme pour
l'utilisation sociale du catholicisme.
Est-il donc vrai qu'ils viendraient à bout de
i. Eludes, 5 septembre 1909, p. 812 et suivantes.
3
34 PROPOSITION d'alliance
réaliser cette neutralité que journellement on
taxe chez d'autres d'hypocrisie ? Echappe-
raient-ils à cette loi formulée dans l'Evangile :
Qui n'est pas avec moi est contre moi ? C'est ce
que nous verrons après avoir expliqué d'abord
ce que le mot « Ordre » signifie pour eux.
GHA.PITUE II
l'ordre i/après les positivistes ll
« l'action française ».
On dit : ils veulent l'Ordre. Et rien qu'à ce
mot on s'extasie. L'ordre en effet, n'est-ce pas
la chose primordiale sans laquelle rien ne peut
se faire ? « L'œuvre d'un S. Vincent de Paul
n'eût pas été possible sans l'œuvre préalable de
Henri IV, de Louis XIII et de Richelieu. Celle-
ci ne faisait que supporter celle-là, mais, ce
faisant, elle l'empêchait de crouler » \ Mar-
chons donc pour rétablir l'ordre d'abord, et
nous verrons après.
Mais de quel ordre s'agit-il ? C'est peut-être
là-dessus qu'il faudrait d'abord s'entendre. On
se souvient de l'ordre qui régna un jour à Var-
sovie. Il y a aussi l'ordre qu'on maintenait
dans les ergastulessous le fouet du maître. Et
i. Le Dilemme, p. 12.
36 PROPOSITION D ALLIANCE
quand Marat deaianclait deux cent mille têtes,
c'est d'ordre qu'il rêvait. En tout ordre il y a
en quoi ou en qui les choses ou les hommes
sont ordonnés. En tout ordre il y a une fin, une
raison qui unit ou qui unifie. C'en est l'âme.
Un ordre, quel qu'il soit, n'est donc jamais
quelque chose de purement matériel sur quoi
l'esprit s'appuierait et dont il se servirait après
coup. C'est un arrangement, un système déjà
imprégné d'esprit^ dominé par une idée. Et il
y a deux manières de produire Tordre : la vio-
lence qui dispose des éléments à ordonner par
contrainte et du dehors ; et la persuasion qui
les harmonise du dedans en faisant qu'ils se
veuillent réciproquement.
Ceci étant rapidement indiqué, voyons rapi-
dement encore en quoi ou en qui les positivis-
tes de Y Action française se proposent d'ordon-
ner les hommes q uand ils parlent d'ordre social
et par quels moyens ils entendent réaliser cet
ordre. Nous serons ainsi amenés à mettre en
pleine lumière ce qu'estleur neutralité et aussi
leur vrai catholicisme.
Auguste Comte avait imaginé une Humanité
idéale qui devait être pour tous les hommes à
la fois l'objet de leur culte et le but de leurs
l'ordre d'après les positivistes 37
efforts. A V Action française on est plus positif
en même temps que plus artiste. Sans doute
on parlera bien encore d'humanité idéale. Mais
au lieu de l'entendre comme le rêve qui plane
au-dessus de chacun et que chacun, au même
titre, quoique dans des conditions diverses,
doit chercher à réaliser, on la concrétise, on en
fait Yélile qui dans l'humanité actuelle vit
déjà en chair et en os.
« L'humanité n'est pas représentée par la
foule, dit M. H. Rebell, mais par une élite * »,
c'est-à-dire par l'aristocratie. Et il y a trois
sortes d'aristocraties: celle de la naissance, celle
de l'argent, celle de la pensée -. Le rôle de ces
aristocraties, c'est de dominer par ce que Niet-
zsche appelle la Volonté de puissance . ((^\]x\\àéQ\
me séduit, dit encore M. Rebell, créer des domi-
nateurs, donner de l'orgueil à ceux qui méri-
tent d'en avoir ^ ». Les démocrates font signi-
fier au mot démocratie « non point égalité des
pouvoirs de tous les hommes, mais un droit
personnel à la domination des autres. Si ce
désir de puissance venait de la conscience de
1. Union des trois arhtocraHes^ p. 26.
2. Ihid., p. 18.
3. Ibid., p. 14.
38 PROPOSITION d'alliance
son propre mérite, il n'aurait rien que de légi-
time )). Mais ce qui le rend mauvais, c'est qu'il
« a pour origine la croyance à l'égalitarisme ^ ».
Quand on ne croit pas à l'égalitarisme et qu'on
a conscience de son propre mérite, on a donc
droit à dominer. Et l'orgueil qu'on tire de ses
ancêtres, ^< quelle que soit la manière dont ils
s'élevèrent à la puissance », l'orgueil qu^on
tire de son argent, fût-il acquis par « la ruse » -,
l'orgueil qu'on tire de sa pensée quand, par
elle, comme les sophistes grecs, dégagé de tout
préjugé, échappant aux « agitations de cons-
cience )) et n'ayant plus le mauvais goût de
s'intéresser à l'énigme de la destinée humaine
ni aux questions théologiques », on se voue
« à une œuvre de luxe et de loisir » \ en faisant
de sa vie même une œuvre d'art, avec la liberté
souveraine que donne la maîtrise qu'on a sur
soi, voilà d'où émane le droit à la domination.
(( Votre raison d'être... c'est votre orgueil;
vous n'avez droit à la vie qu'autant que vous
saurez régner sur celle des autres * ».
1. Union des trois aristocraties, p. 11.
2. Ibid., p. 19.
3. Pierre Lasserre, La morale de yietzsche, appendice
p. 126-127.
4. Union des trois aristocraties, p. 19. — Ceci suffit
L ORDRE D APRES LES POSITIVISTES 00
Mais pour régner sur celle des autres, on a
grand soin de nous dire qu'il faut savoir régner
sur la sienne, et on nous parle volontiers de
discipline intérieure, comme les moralistes
ordinaires. Ce que M. Lasserre demande à
Nietzsche par exemple, c'est le secret d'affermir
et d'affiner « sa volonté de maîtrise )>, bien
mieux que ne l'ont fait les Epicuriens et les
Stoïciens. Et M. Maurras nous avertit qu'il s'est
proposé par quelques-uns de ses contes de
montrer « à quel degré Ton peut descendre
pour faire honneur à de vains scrupules idéa-
listes et aussi comme on peut se blesser et se
déchirer, faute d'avoir compris que la Réflexion,
la Règle, le Calcul vivent dans la nature d'une
pour mettre en pleine lumière la différence ou plutôt
l'opposition qui existe entre le positivisme de VAction
française et l'humanitarisme d'Aug. Comte. En se récla-
mant de celui-ci, comme ils le font, M. Maurras et les
siens montrent donc qu'ils l'ignorent profondément^
Et il en faut dire autant, quand il s'agit des Grecs dont
M. Maurras veut être aussi le disciple. Il les imagine
tous sur un type approximatif de sophiste qu'il a sur-
tout tiré de son imagination. La part du << bluff » est
ici énorme.
4o PROPOSITION d'alliance
vie nécessaire comme le Plaisir et l'Amour » '.
Et c'est ce qui lui fait dire: « J'ai marqué et
flétri les Religions et les Voluptés tour à tour
comme semblablement impuissantes à nous
contenter toutes seules- ». Il faut admirer en
passant la délicatesse du rapprochement et
comprendre que ce qu'il veut signifier par là,
c'est que les Voluptés et les Religions, à elles
toutes seules, s'emparentégalement de l'homme
et le possèdent. Pour régner sur soi l'homme
doit donc se délivrer de cette double emprise.
Mais qu'on ne s'effraie pas de cet ascétisme.
Le tout est de s'entendre.
Quand il s'agit des religions, en tant que les
religions prétendent nous mettre en relation
avec un au-delà, avec du métaphysique ou du
surnaturel, il n'y a, certes, qu'à s'en débarras-
ser tout à fait : car l'au-delà, le métaphysique,
le surnaturel c'est « l'Infini ». Et « rien que
ces sons absurdes et ces formes honteuses de-
vraient induire à rétablir la belle notion du
fini. Elle est bien la seule sensée. Quel Grec Ta
dit? La divinité est un nombre : tout est nom-
bre et terminé. N'exceptons ni la volupté, ni
1. Le chemin de ParadiSj Préface, p. XV.
2. Le chemin de Paradis, Préface, p. XV.
l'oudue d'après les positivistes 4i
même les amours. Us ont leur point extrê aie,
et au-delà se dissocient. Définitions certaines,
comme chantent nos poètes, et justes confins
hors desquels s'étend un obscène chaos » \
Qu'est-ce à dire, si ce n'est que la raison ne
peut s'accomnioder que du fini, parce que le
fini seul peut être mesuré? Toute une catégo-
rie de philosophes, depuis Platon qui avait subi
l'influence de l'Asie et dont la doctrine contient
des parties « moins gréco-latines que barbares,
chrétiennes et déjà romantiques » -, ont conçu
la raison comme une faculté d'atteindre l'infini.
Or pour xM. iMaurras c'est là de la déraison toute
pure. Et ne croyez pas que cette déraison soit
inoffensive. Rien qu'au point de vue de la vie
personnelle — et au point de vue de la vie
sociale nous verrons tout à l'heure que c'est
bien pire — elle est désastreuse : car avec Tin-
fini il est impossible de faire de l'ordre, impos-
sible de créer des harmonies à travers lesquel-
les on se mouvra en liberté et à l'aise. Croire à
l'infini c'est être en état de déséquilibre radi-
cal, c'est être malade. «L'inquiétude de l'infini
1. Le chemin de Paradis, Préface, p. XU-XIII.
2. Cf. Maurras, Trois idées poliliques, p. "A.
42 PROPOSITION D ALLIANCE
n'est pas une inquiétude inteliecluelle ^ ». Voilà
pourquoi il faut en revenir au véritable hellé-
nisme qui « avec ses physiciens el ses géomè-
tres, avec ses sophistes et ses poètes logiciens,
avec Phidias, avec Aristote... ouvrit un monde
nouveau » et u posa le fondement de la science
et de la religion positives » ^ c'est-à-dire de la
science qui entend ne pas s'égarer en dehors
de la sphère du monde qu'on touche et qu'on
voit, et de la religion dont le culte a pour objet
des images fmies, comme ces c images d'Athè-
nes » que M. Maurras aime par-dessus tout K
Avec cela on peut produire de l'ordre et de la
beauté, mais avec cela seulement, et à la condi-
tion d'exorciser « la chimère » de l'infini. Pour
être artiste, pour penser et se mouvoir en me-
sure,pour être libre intérieurement, il faut être
athée ^. Voilà ce que c'est que de se conformer
à la raison, de suivre la raison : la raison c'est
la faculté qu'ont les sages de reconnaître qu'il
n'y a pas de Dieu et de s'en passer. Qu'on sache
bien enfin que M. Maurras et ses disciples ne
1. Pierre Lasserre, Le romantisme français.
2. Ch. Maurras, Trois idées politiques, p. 54.
3. Le chemin de Paradis, Préface, p. XXIX.
4. La morale de ISielzsche, p. 68.
l'ordre d'après les positivistes 43
ionnent jamais d'autre sens à ce mot. Et ce
qu'ils veulent dire, quand ils se tlattent d'être
grecs, c'est que systématiquement ils se passent
de Dieu pour s'en tenir aux choses finies. Mais
aussi, de l'ordre qu'il leur appartient de pro-
duire avec les choses finies, ils entendent être
sciemment et pleinement les générateurs :
c'est leur ordre. Et cet ordre consiste en mille
harmonies « subtiles et profondes » qu'ils s'in-
génient à trouver entre eux et les éléments de
la nature, mais dont ils restent toujours les
maîtres \ M. Maurras nous en a donné des mo-
dèles dans Le chemin de Paradis.
Et qu'est-ce à dire encore, si ce n'est qu'en
se servant des choses, qu'en allant à la nature
et aux joies multiples qu'ils en peuvent tirer,
ils font en sorte de ne jamais se laisser prendre
par elles. Leur maxime suprême, c'est dépos-
séder sans être possédés -. M, Maurras anathé-
matise ceux qui, autour de nous, croient à la
science, comme fauteurs d'une u superstition qui
ne mérite pas plus de respect que les autres »,
y compris celle de Jéhovah ^ Et pour caracté-
1. La morale de Nietzsche, p. 69.
2. Le chemin de Paradis : Les deux Testaments de Sim~
plice. La double vertu de la mer.
3. Trois idées politiques, p. 4i .
^^ PROPOSITION d'alliance
riser sa manière il dit : « J'ai osé évoquer, en
présence de mille erieiirs, les types achevés de
la Raison, de la Beauté et de la i^Jort, triple et
unique fin du Monde ' ».
Nous avons donc affaire tout simplement à
des esthètes qui ne se reconnaissent d'autre
règle de vie que de produire à leur gré de la
Beauté, prétendant se détacher de tout et de
tous pour ne se donner à rien ni à personne,
supérieurs à leurs plaisirs et à leurs pensées,
toujours au-dessus de(!equ'ilsfont etde ce qu'ils
sont, maîtres du vrai et du faux, du bien et du
mal. « Bons ou mauvais, dit M. Maurras, nos
goûts sont nôtres, et il nous est toujours loi-
sible de nous prendre pour les seuls juges et
modèles de notre vie * ».
Et rien ne ressemble davantage au plus vul-
gaire et au plus immoral Utilitarisme que cet
Esthétisme qui essaie de se donner des airs de
distinction transcendante. Aussi sous la plume
1. Le chemin de Paradis, Préface, p. XXXI.
2. Le chemin de Paradis, Préface, p. XXIX. On voit
que quand son anli -individualisme le gêne, M. Maur-
ras s'en débarrasse facilement.
l'ordre d'après les positivistes 45
des écrivains de VAciio?î française, à côté des
formules de dilettantisme, empruntées à Renan
et à ses pareils, et oii il semble qu'on n'ait au-
cun autre souci que celui d'assister en specta-
teur averti à r ample comédie aux cent actes
divers, s\xv^\i-i\ d'autres formules sensuelles ou
brutales, toutes pleines d'appétits ou de colères.
Souvent, peut-être, continuation sous une autre
forme du même dilettantisme. Mais par là ne
s'en révèle pas moins tout ce qui se cache ici
de vulgarité et de misère spirituelle.
Nous avons déjà entendu M. Maurras nous
dire qu'il vise « à concilier dans son cœur
le démon religieux et le voluptueux », parce que
« la vie excellente consiste à ne rien mécon-
naître * ». Et ce qu'il veut dire, c'est qu'il faut
faire de la volupté elle-même une religion au
sensgrecdumot,en y introduisant, avec le nom-
breet lamesure,laraison et l'élégance. G'estjus-
que-là aussi que se hausse M. P. Lasserre. Parlant
des grandes dames d'autrefois telles qu'il les ima-
gine : << Elles étaient trop bonnes, dit-il, pourne
pas s'offenser de ce qu'il y a de destructeur et
d'aveugle dans ces maximes systématiques qui,
décrétant absolument l'excellence de quelque
i . Le chemin de Paradis, Préface, p. XVI
46 PROPOSITION d'alliance
chose, rinviolabilité de quelque chose, vont
troubler le désir individuel dans sa source
vierge, jeter un poids de tristesse sur sa fraîche
germination. . . Elles représentent une pondéra-
tion exquise de la vérité humaine et sociale.
Et je ne crains pas le ridicule à les nommer
des Béalrices, des inspiratrices de beauté,
puisqu'elles sont la Mesure ^ >>. Un éphèbe de
VAciio?! française ne trouva rien de mieux, au
moment de la mort de Syveton, que d'exprimer
son admiration pour les mœurs honteuses dont
celui-ci était accusé par la rumeur publique :
il y voyait la marque que Syveton était « vrai-
ment un homme «.Nous faisons grâce du reste
à nos lecteurs -. « Que la prostituée ait à ga-
gner son pain, proclame M. Rebell, je le veux,
puisque sans cela tant d'hommes ne jouiraient
pas de sa beauté '^ )>. Et conviant les intellec-
tuels au succès auquel ils ont droit et qu'ils ne
peuvent attendre, selon lui, que de l'aristocra-
tie, il leur crie : « Soyons donc habiles : la lyre
d'Orphée est impuissante pour le moment à
d. Action française, t. V, p. 282.
2. Le texte est cité tout au long par M. ûesgrées du
Lou : De Léon \fll au Sillon (Librairie Bloud), p. 117.
3. Union des trois aristocraties, p. 35.
l'ordre d'après les positivistes l\'
attendrir les viles brutes qui nous entourent :
saisissons l'épée ou le caducée ; ayons la ruse,
pratiquons la violence ; nous devons être tour
à tour des combattants, des apôtres, des pro-
xénètes ^.. Que l'artiste ait le culte de Por. Il
ne s'agit point de sacrifier sa pensée, mais de
l'imposer. A défaut de protections princières,
la fortune reste le meilleur moyen de dominer
les hommes - ». Et si vous voulez le dernier
mot, le voici : « Le Pape Paul III donna à Ben-
venuto Cellini l'absolution du meurtre de
Pompeo ; et comme quelqu'un lui reprochait sa
clémence : Sache, dit-il, que de pareils hommes
sont au-dessus des lois ^ ». Gomment après cela
M. Rebell n'admirerait il pas le catholicisme ?
Et des raisons de l'admirer il en trouvera d'au-
tres de même ordre ; et les autres aussi en trou-
veront de non moins décisives. îNous ne tarde-
rons pas à y arriver.
Mais en attendant, on pense bien qu'il n'es;
1. Union des trois anslocralies, p. 37,
2. Ibid., p. 41.
3. Ibid., p. 34.
48 PROPOSITION d'alliance
pas bon que tout le monde s'élève à ces subli-
mités. Et si, sous prétexte que quelques-uns
en sont capables, on admettait tout le monde
au droit d'y parvenir, comme le veut Tégalita-
risme, Texislence sans doute manquerait de
charme. Ceci, c'est donc la morale des forts, de
l'élite, « la morale des maîtres ». Et ce sont les
maîtres eux-mêmes qui la créent. Et la fin
qu'ils poursuivent en la créant « ce n'est pas le
bien général », mais leur « propre vertu » ^
Surtout, par l'habitude du sens que nous don-
nons aux mots, n'allons pas imaginer que,
quand ils parlent de vertu ou de chose sembla-
ble, ils songent à une morale quelconque, à un
rapport quelconque avec un bien absolu. Non,
c'en est fait pour eux de ces chimères qu'a in-
ventées la race des esclaves, la race des fai-
bles, des incapables à valoir par eux-mê-
mes. « L'Eternel, l'infini, l'intemporel, l'im-
personnel, images grandioses et vides que
la philosophie servile fait miroiter sur le
gouffre du rien - ». Si donc les forts ont à dé-
ployer leur vertu et à se faire valoir, c'est en ce
monde visible ; c'est ce monde-là qu'ils ont à
1 . La morale de Nietzcche, p. 56.
2. Ibid., p. 97.
l'ordre d'après les positivistes 49
embellir de leurs œuvres et de leurs existen-
ces, en même temps que c'est en lui qu'ils ont
à triompher et à régner en faisant servir les
autres à leurs fins. Tel est leur droit. Oh !
prenons toujours bien garde de penser qu'il
s'agisse d'un droit se rattachant à un principe
fixe de justice. Un tel principe serait une vérité
métaphysique, quelque chose qu'on ne viole
pas et qui enchaîne, une vérité morale. Et « il
n'y a pas, à proprement parler, de vérité mo-
rale » \ « Tout droit est un legs de la force.
Victorieuse, elle a pu organiser ce qu'elle avait
soumis, faire du résultat de la guerre la loi de
la paix "-. »
Et ceci est pour le plus grand bien des fai-
bles, des « esclaves-nés » qui sont faits pour la
subordination, puisque, livrés à eux-mômes,
ayant à vivre par eux-mêmes, ils en se-
raient radicalement incapables. Leur rôle
est d'obéir. Mais comme ils ne sont pas en
état de se donner à eux-mêmes leur loi, il ap-
partient aux « Maîtres » de leur en imposer
une. Il leur tant la discipline de la contrainte
pour les tirer de leur misère. C'est ce que
1. Moreau : Action française, l*'" janvier 190o, p. 38.
2. La morale de Nietzsche, p. 33.
4
50 PROPOSITION d"aLLIA>CE
M. G.Valois a illustré parle mythede l'homme
fort qui, après avoir tué le tigre dans la foret et
avec la queue s'être fabriqué un fouet, revient
parmi ses compagnons et les dompte '. « Com-
bien d'esclaves-nés de notre connaissance, dit
M. Maurras, retrouveraient la paix au fond des .
ergastules d'où l'histoire lésa follement exilés )) .
Les ergastules, voilà leur patrie à eux î u Mou-
rant de lâche inquiétude et pourris d'une élé-
giaque vanité, encore faudrait-il que l'on hâtât
pour eux ce bienfait du carcan, ou les verrons-
nous parvenus en un état si avancé de décom-
position que leur chair en lambeaux empoison-
nerait les murènes ' ».
Mais pour ces esclaves-nés, il y a possibilité
cepenclantde trouver aussi un « chemin de Pa-
radis » — entendez un Paradis d'esclaves ; c'est,
étant esclaves, de ne vouloir être qu'esclaves,
et de n'avoir d'autres désirs que ceux de leurs
maîtres. « Selon les rangs, les conditions, les
dignités dont tu nous pares, Griton, nous regar-
dons vers toi et, se formant à ton modèle en
qui le ciel est réfléchi, chacun de nous atteint
le genre de beauté que Jupiter lui désigna, 6
1. L'homme qui vient.
2. Le chemin de Paradis, Préface, XXVIII.
l'ordre d'après les positivistes 5i
demi-dieu, près de la tienne ». Ainsi chantait
autour de Griton « le rythme gracieux des atti-
tudes mutuelles )). Et pendant ce temps, « les
danseurs ondulaient, les bouffons tendaient
l'échiné, et Criton, du bout de l'orteil, daignait
y imprimer des gourmades distraites ; une
pleine félicité les couronnait alors » *. Criton
retrouvant aux enfers « un berger corinthien
qu'il avait mis en croix contre la justice : Tu
ne m'en veux pas ! lui dit-il. Mais l'esclave
fondant en larmes : Seigneur, il te fallait que
je souffrisse jusqu'à la mort. Et je ne m'y refu-
sais point - ».
Voilà l'ordre ! D'une part, des « Maîtres », des
(( aristocrates », une u élite », des « surhom-
mes », capables, eux, de se créer u d'intérieures
harmonies », vivant selon des lois qui relèvent
d'eux, au lieu de relever des lois pour vivre ;
et d'autre part des faibles, des impuissants, des
(( esclaves -nés », auxquels les premiers, qui
sont (( au-dessus des lois », ne peuvent rendre
1. Le chemin de Paradis, p. 282-283.
2. Ibid., p. 281.
52 PROPOSITION d'alliance
de meilleur service que de leur imposer des
lois de fer par tous les moyens dont ils dispo-
seront. Et ceci n'est pas un fait que l'on cons-
tate ; ce n'est pas la réalité qu'on trouverait
devant soi et qu'on se proposerait de transfor-
mer. C'est tout le contraire. Ce dont se plaignent
les théoriciens deïÂction française, c'est juste-
ment que les choses ne soient plus ainsi, quand
c'est ainsi qu'elles devraient être pour que l'or-
dre régnât. Tel est leur idéal.
Et de même que, quand cet ordre règne, tout
est permis pour le maintenir, de même, quand
il ne règne pas, tout est permis pour l'instaurer.
« Le salut public, dit M. Maurras, voilà mon
unique critère. Et c'était celui de Danton...,
l'organisation de la Patrie en danger ^ ». Et
chacun de ses lieutenants ou de ses caporaux
parle à qui mieux mieux dans le même sens.
La seule règle de gouvernement, la seule qui
soit fixe, c'est la Raison d'Etat. Mais la Raison
d'Etat justifie tout. « La Vérité se confond
avec rUtilité, l'Utilité se confond avec la Con-
servation sociale - ». Et du point de vue posi-
tiviste, c'est-à-dire a strictement phénoménal»,
1. Action française, t. V, p. 329.
2. Tauxier, Action française, t. IX, p. 279.
l'ordre d'après les positivistes 53
M. Moreau ne pense pas qu'on « puisse consi-
dérer un intérêt quelconque comme plus im-
portant que l'intérêt deTEtat ' ». Et tout récem-
ment M. Dimier, faisant l'éloge funèbre de
M. Auguste Roussel, allait droit à ce qui fut,
selon lui, la marque de son mérite et de sa
valeur, en le félicitant d'avoir été de ceux
qui n'avaient pas craint (^ d'invoquer la raison
d'Etat )) *. Et si nous désirons savoir comment
il convient de faire fonctionner la raison d'Etat,
ces « Messieurs de V Action française », comme
les appelle M. Descoqs, nous répondent en accla-
mant rétrospectivement la Saint-Barthélémy
ou encore en exprimant des vœux comme celui-
ci : parlant de l'attitude des philosophes uni-
versitaires, (( elle nous fait rêver, dit M. P. Las-
t. Action française, 20 mai 1910.
2. M. Dimier rappelle à ce propos que M. Roussel mis
en demeure de s'expliquer «au point de vue strictement
catholique > sur le suicide du colonel Henry, répondit
sans hésiter " que Dieu faisait miséricorde, à ceux dont
la passion du devoir avait causé l'égarement ^).Que Dieu
ail fait miséricorde, certes, nous le souhaitons et nous
l'espérons. Mais qui ne voit que sous la plume de
M. Roussel qui, chaque fois que l'occasion s'en présen-
tait, n'avait guère de scrupule à damner les gens, cela
signifie encore que le colonel Henry et ses semblables
« sont au-dessus des lois » ?
54 PROPOSITION d'alliance
serre, de je ne sais quel deux-décembre philo-
sophique oii une commission mixte, composée
de trois athées, de deux généraux et du P. Du
Lac, serait appelée à juger tous nos idéologues,
moins encore sur leurs paroles que sur l'air
qu'ils ont '» .
Mais quand les u Maîtres »> par nature, quand
ceux qui ont droit à gouverner y aspirent, non
en vertu d'un principe d'égalitarisme, mais par
la conscience de leur propre mérite, comme dit
M. Rebell, quand ceux-là ne sont pas au pou-
voir, c'est bien encore une autre affaire. Ils
n'ont à reculer devant rien. « Il faut recruter,
dans la masse des vrais Français, une minorité
pleine d'audace et d'énergie. Il faut que nous
formions la brigade de fer... L'émeute est-elle
un bon moyen ? Très bon... La conspiration ?
Excellent. Le coup d'Etat ? Parfait. Faut-il
s'adresser à un général, avoir un préfet de po-
lice ? Quand nous y serons, nous aviserons ^ »,
Ce n'est pas tout : « Ayons de l'argent et, par
l'urgent, achetons tous les moyens et tous les
mobiles. x\chetons les femmes, achetons les
1. Action française, 1900, t. Il, p. 311.
2. Lettre de M. Maurras à Ed. Drumont, citée par
Desgrées du Lou, De Léon XI U au Sillon, p. 83.
L ORDRE D xVPRES LES POSITIVISTES 00
consciences \.. ». Et pour compléter, retenons
ce trait. Sur la couverture du livre de M. G.
Valois : Vhomyne qui vient, on aperçoit une
figure qui ressemble à une croix. Quand on
regarde de plus près, on se rend compte que
cette croix est un poignard, et sur la lame on
peut lire alors : In hoc signo vinces -. Un mot
revient toujours sous la plume de « ces Mes-
sieurs » : il n'y a qu'une « seule vraie vertu,
la force » ; c'est le plus fort qui a raison.
1. Action françahe, 1" mars 1908, p. 4i7.
2. Qui n'admettra après cela que M. Descoqs a raison
de nous rappeler qu'à V Action française on tient compte
du fait chrétien. Et M, Goubé apporte à ces belles
maximes l'appui de son exégèse. Le mot de l'Apôtre
resistite fortes in fide devient sous sa plume : résistez
dans la force et dans la foi [La Matraque^ p. 4). De plus,
se souvenant qu'il est dit dans l'Evangile de « tendre la
joue droite à qui nous frappe sur la joue gauche », il
ajoute ce commentaire spirituel et distingué : « Mais le
saint livre ne nous dit pas ce qu'il faut faire après. Il
ne nous dit pas surtout qu'après avoir été souffletés,
nous devons nous retourner avec grâce, relever nos
basques et enregistrer les gifles d'en bas après celles
d'en haut. C'est ce que veulent faire les soumissionnis-
tes. A leur aise et grand bien leur fasse I Les bons
chrétiens n'ont pas ce goût héroïque pour les coups de
pied». Non certes ; aussi M. Goube' les convie-t-il à
prendre « la Sainte Matraque » {Ibid., p. 3o).
56 PROPOSITION d'alliance
(( Toute force est bonne en tant quelle est
belle et qu'elle triomphe » *.« La vie ou la force
n'a d'autre justificalion qu'elle même, elle est
le fait souverain » -.
Et tout ceci est dit froidement. Ce n'est pas
entraînement de gens qui sont dans la bataille.
Non, c'est principe, c'est système. La politi-
que, selon M. Maurras et ses disciples, n'a
rien à voir ni avec la morale, ni avec la reli-
gion ; si ce n'est que pour eux la morale et
la religion sont des moyens comme les au-
tres, des ingrédients comme les autres de leur
physique sociale. A mesure que nous avan-
cerons, la pensée des hommes de V Action
française se fera de plus en plus nette sur ce
pointa
M. Maurras parle toujours de l'ordre qu'il
rêve d'établir d'après ces principes, comme si
1. H. Vaugeoij, Aclion française, 1«^ décembre 1899.
2. 0. Tauxier, Action française, t. Xll, p. 286.
3. Cf. en particulier Tarticle publié par MM. Maur-
ras et Moreau dans le Correspondant du 10 juin 1908.
l'ordre d'apuès les positivistes 57
cet ordre avait jadis existé. Il y a ainsi pour
lui, derrière nous, un âge d'or dont le souve-
nir l'enchante et dont le regret lui inspire de
saintes colères. C'est l'âge où sur la terre sa-
crée de THellade, les sophistes, les physiciens,
les artistes étalèrent leur belle existence au
soleil, entourés d'une nuée d'esclaves au ser-
vice de toutes leurs joies. La « romanité tuté-
laire » qu'il chante d'autre part et dont il est si
reconnaissant au catholicisme, lui est chère
sans doute. Mais cependant elle n'est que « tu-
télaire » ; elle n'est qu'un remède, elle n'est
qu'une protection contre le mal immense qui
a envahi l'humanité par le fait des Juifs et du
« Christ Hébreu », par « la fâcheuse scission
intervenue à l'ère chrétienne entre l'ordre reli-
gieux et l'ordre civil » ^ Et son espoir c'est que
la danse éternelle, X0P02, qui fait tourner les
choses en rond ramènera un si heureux état de
choses-. Maisce qu'ilfaut noter pourle moment,
c'est que l'ordre ainsi imaginé consiste en ceci
que des hommes sont organisés efi d'autres
hommes,;?ar euxet/;oz/r eux. « Nous adhérons
à toi, dit à Criton le vieil Androclès, le Mentor
1. Trois idées politiques, p. 60 (note).
2. Anthinea, p. 125.
58 piioposiTiO-x d'alliance
des esclaves, comme les vallons aux montagnes.
Le plus humble d'entre nous n'est point étran-
ger à l'éclat de ta chevelure dorée, de ta taille
divine : il soutient l'une et tresse 1 autre. Nous
sommes membres d'un beau corps que lu ex-
celles à conduire, étant sa tête et sa pensée. Il
nous semble à certaines heures qu'un Dieu
nous exhale de toi^ ». Et celui pour lequel ils
existent n'a rien de plus ni rien de mieux à
faire que de se créer des « harmonies intérieu-
res » dont il est seul à jouir. « Le front de Gri-
ton était dressé en ce moment dans le voisinage
des astres et son regard plongeait où la vue des
esclaves ne pouvait pénétrer, vers la couronne
des étoiles, des belles muses et des dieux'' y-.
Nous pensons bien que sans doute Griton ne
passe pas tout son temps à regarder ainsi du
côté de la lune, même s'il est vrai qu'il lui
arrive sottement d'en tomber amoureux '. Mais
à quelque occupation, à quelque beau geste
qu'il se livre, entre lui, le surhomme, sachant
et pouvant vivre par lui-même dans la royauté
de sa «Raison » et de sa « Volonté de puissance »,
1 . Le chemin de Paradia, p. 298.
2. Le chemin de Paradis, p. 283.
3. Le chemin de Paradis : La reine des nuits.
l'ordre D APRES LES POSITIVISTES 69
et eux, les esclaves qui le servent et qui n'ont
de consistance que par lui, il y a une distance
infinie : ils ne sont pas de même essence.
Et ce qu'il faut noter encore, c'est que, pour
que se maintienne l'ordre dont jouit Griton, il
faut que cette distinction d'essence soit main-
tenue. Le relativisme était bon tout à l'heure
quand il s'agissait de se libérer, soi, de toutes
les entraves intérieures. « L'inviolabilité de
quelque chose » 1 Fi donc ^ ! Mais méconnaître
le caractère des esclaves, voilà l'absolu dans le
crime. « L'humain mépris devrait frapper qui-
conque fait vagir la première concupiscence
dans le cerveau ou dans les entrailles d'un ins-
tinctif, quiconque diminue le vénérable privi-
lège qu'ont parfois ces bénis de mourir sans
avoir vécu - ». Et M. Gilbert, mettant en for-
mule cette belle indignation, s'exprime ainsi :
(( Quelle petite chose devient alors à nos yeux
l'individu au sein d une société ainsi construite !
Dans son essence il est nu et dépouillé de tous
les agréments dont les rhéteurs se plaisent à
parer son type idéal. Etre dépourvu de cons-
cience et de responsabilité, il se décharge de
4. P. Lasserre, Action française, t. V, p. 2S3.
2. Le chemin de Paradis, Préface, p. XXII.
60 PROPOSITION d'alliance
l'une sur ses gouvernants et de l'autre sur ses
institutions tutélaires, il quitte toute respon-
sabilité aux institutions S c'est-à-dire au passé
garant de l'avenir, et contie à l'aristocratie le
dépôt de la conscience publique... Cette cons-
cience ne paraît que dans les aristocraties, oi^i
elle est corollaire d'une masse énorme d'incons -
^ience ' » .
Faire vagir la concupiscence et troubler l'or-
dre, c'est donc entreprendre d'amener cette
inconscience à la conscience : car il ne faut pas
ici que le mot concupiscence nous trompe sur
la pensée de M. Maurras. Ce qui caractérise sa
manière imitée de Nietzsche, c'est d'intervertir
la signification des termes \ ou de signifier par
le même terme des choses absolument oppo-
sées, de manière à rabaisser les unes au niveau
\. Et on a osé dire à Testis qu'il avait inventé le nio-
nophorisme.
2. La valeur de la science sociale, p. 149. Librairie na-
tionale.
3. Divinité sous sa plume signifie la Mesure, le Nom-
bre, le Fini au sens grec du mot ; et « Tobscène chaos »,
c'est l'infini, c'est Dieu.
l'ordre d'après les positivistes 6i
des autres. Et il ne manque guère d'escompter
l'équivoque qui en résulte. Par exemple, la
phrase que nous venons de citer est accompa-
gnée d'une note reproduisant ce mot deLassalle:
« La première chose à faire, c'est de faire com-
prendre à l'ouvrier allemand qu'il est malheu-
reux ». Il semble ainsi au premier abord que
M. Maurras, par le mot concupiscence, désigne
les appétits et qu'il vise les agitateurs qui ne
savent que les exciter elles déchaîner. Et c'est
vrai sans doute; mais en même temps c'est
bien autre chose qu'il désigne et bien d'autres
gens qu'il vise. Et on ne tarde pas à s'aperce-
voir que concupiscence signifie ^ourluiaspira-
tion aussi bien qu appétit ; de telle sorte qu'à
ses yeux on excite et on déchaîne des appétits
quand on rappelle aux hommes^ quels qu'ils
soient, qu'ils sont des hommes, que par desti-
nation a u moins ils ont une dignité, une valeur,
une fin qui est plus haute que de ne pas rester
(( étranger à l'éclat de la chevelure dorée »
d'un maître.
En conséquence, ce que lui et ses disciples
nomment démocratie, c'est tout autre chose
encore qu'un régime politique et que les abus
qu'ils y découvrent. Sans doute, pour se rendre la
62 PROPOSITION d'alliance
tâche facile, ils supposent toujours que la démo-
cratie c'est l'égalitarisme, le nivellement en
vertu duquel chacun dès maintenant, dans le
devenir même et l'inachèvement de la société
temporelle, aurait un droit égal à se juger apte
atout. Mais en même temps, avec cette concep-
tion d'une égalité de fait, dont Rousseau dans
les temps modernes leur apparaît être le fau-
teur principal, ils identifient la conception de
l'égalité idéale vis-à-vis de la fin suprême à
atteindre, ou au moins ils considèrent que celle-
ci se transforme nécessairement en celle-là.
Et en effet, pour eux, l'égalité idéale vis-à-
vis de la fin suprême à atteindre n'a pas de
sens, puisqu'il n'existe pas de fin suprême. Ils
ne conçoivent pas, ils ne veulent pas concevoir
qu'une aspiration, qu'un effort puisse se réaliser
dans un autre plan, dans une autre perspec-
tive que la perspective temporelle et terrestre,
au-dessus des besoins égoïstes de l'animalité et
des besoins non moins égoïstes de l'esthétisme
intellectuel. Et alors l'égalité idéale leur sem-
ble ne pouvoir se traduire qu'en affirmation
d'un droit à faire valoir terrestrement et tem-
porellement. Voilà pourquoi et voilà comment,
en surabondant dans leur sens, ils exorcisent
l'ordre d'après les positivistes 63
brutalement toute doctrine qui attribue à l'être
humain, en tant qu'être humain et sans accep-
tion de personne, sinon de valoir en fait, du
moins d'être appelé à valoir ; car c'est cela
même qui est la démocratie pour eux. Et c'est
cela même qui est le christianisme pour nous.
CHAPITRE m
COMMEM LE CHRISTIANISME EST EXCLU.
Entre Tordre établi une fois pour toutes et
consistant en ce que des hommes sont organi-
sés en d'autres hommes pour leur servir d'ins-
trument, et le désordre résultant de ce que
chacun, au nom de son droit individuel, exige-
rait en ce monde les mêmes richesses, les mê-
mes pouvoirs, etc., il n'y a pas de milieu.
A ces « pontifes » de la religion positiviste qui
veulent se suffire avec la terre et tirer parti des
choses et des hommes, en les prenant et en les
maintenant comme ils sont, l'idée ne saurait
venir d'un monde en travail intérieur oîi, à
travers les multiples inégalités de fait et au
besoin par elles en les dominant, chacun à son
rang se fait le serviteur de chacun et le colla-
borateur de Dieu, pour réaliser l'œuvre éternelle
au dessus des apparences et au-dessus de la
mort. Et non seulement cette idée ne peut
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 65
leur venir; mais ils la repoussent et la mau-
dissent comme la source de tous les maux.
Nous verrons tout à l'heure comment, sous
prétexte d'en expliquer la genèse, ils s'efforcent
de la salir. Mais en attendant^ ce qui ressort de
là, c'est que, de même que pour créer Tordre,
l'harmonie, pour mettre en eux la mesure et
réaliser leur «volonté de maîtrise )),ilséliminent
Dieu de leur vie personnelle, de même ils l'éli-
minent de la vie sociale *. Ecoutez plutôt :
« En dépit du grand préjugé que l'autorité de
Voltaire a fait régner en France, c'est une ques-
tion de savoir si l'idée de Dieu, du Dieu unique
et présenta la conscience, est toujours une idée
bienfaisante et politique. Les positivistes font
observer avec raison que cette idée peut aussi
tourner à l'anarchie. Trop souvent révolté con-
tre les intérêts généraux de l'espèce et dessous-
groupements humains (patrie, caste, cité, fa-
1. M. Descoqs est capable de nous dire encore que
ce n'est pas vrai et de nous opposer que les ((libertins»
de V Action française tiennent compte de la croyance en
Dieu, ou même de prétendre que ce qu'ils éliminent,
c'est seulement le Dieu intérieur des protestants. La
suite montrera ce que vaudrait cette réponse qui res-
semble à celles qui! nous a déjà faites.
66 PROPOSITION d'alliance
mille) l'individu ne s'y soumet, en beaucoup
de cas, que par nécessité, horreur de la soli-
tude, crainte du dénûment : mais si dans cette
conscience naturellement anarchique, l'on fait
germer le sentiment qu'elle peut nouer des rela-
tions directes avec l'être absolu, infini et tout
puissant, l'idée de ce maître invisible et lointain
l'aura vite éloignée du respect qu'elle doit à ses
maîtres visibles et prochains : elle aimera mieux
obéir à Dieu qu'aux hommes * ». Et de tout ce
qui peut sortir de cette idée, M. Maurras ne
retient pas autre chose si ce n'est qu'elle ajoute
« un multiplicateur immense... au caprice in-
dividuel ». Avec elle, « accru à l'infini, multi-
plié par l'infini, chaque égoisme se justifie sur
le nom de Dieu et chacun nomme aussi divine
son idée fixe ou sa sensation favorite, la Justice
ou l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté » -. Et
de plus — car l'esthète ne perd jamais ses
droits — elle (( enlève... aux passions leur air
de nature, la simple et belle naïveté. Elle les
pourrit d'une ridicule métaphysique : entendez
Julie, Lélia, Emma, Elvire et tout le chœur des
amoureuses romantiques, protester aux bras
1. Trois idées politiques, p. 59.
2. Ibid., p. 59.
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 67
de l'amant qu'elles ne Tont reçu qu'en vertu
d'une injonction de l'Être suprême » ^
Et n'apparaît-il pas que la croyance en Dieu
n'est ainsi en effet que la concupiscence voulant
s'élever à l'infini? Aussi, dans ces conditions,
M. Maurras pense-t-il qu'il ne devrait y avoir
qu'un cri parmi les moralistes et les politi-
ques sur les dangers de Vhijpocrisie théistique :
'( Si pour un instant elle donne à chaque in-
dividu quelque ardeur et quelque ressort, ce
n'est qu'une apparence ; cette passagère excita-
tion de l'orgueil ne vaut pas les maux qu'elle
l'ait, puisqu'elle décompose et dissout tous les
éléments de la communauté des hommes, non
seulement l'Etat et ses modes divers, mais
aussi la science, mais jusqu'à la pensée. L'in-
dividu perd de la sorte, outre les conditions de
<a vie élémentaire, ses ornements et ses plai-
sirs supérieurs ^. >y
1. Ibid., p. 60. — Combien plus belle évidemment la.
Mesure des grandes dames dont M. Lasserre nous a parlé
précédemment et sur qui la superstition de « l'inviola-
bilité de quelque chose » n'avait pas de prise !
2. Trois idées politiques, p. 59.
68 PROPOSITION d'alliance
En d'autres termes, c'est toujours « l'obscène
chaos )i au dehors comme au dedans.
Avec des hommes qui croient en Dieu et qui
vivent leur croyance, c'est-à-dire qui considè-
rent qu'en ce monde, à travers même l'engre-
nage des nécessités physiques où ils se débat-
tent, ils doivent poursuivre la réalisation d'un
idéal de justice d'oii personne n'est exclu et
dont le terme est dans l'éternité, n'est-il pas
impossible en effet d'établir l'ordre qui consiste
en ce que des hommes sont organisés en d'au-
tres hommes ? Certes, nous n'y contredirons pas.
Et il n'est pas besoin pour cela que ces hommes
se révoltent et qu'ils usent de violence, ainsi
que M. Maurras suppose qu'ils ne sauraient
manquer de le faire, — comme si ceux qui
le font ne montraient pas qu'ils redeviennent à
leur tour terrestres et charnels en voulant
triompher en ce monde et pour ce monde même;
— il suffit, dussent-ils être jetés aux bêtes ou
aux bûchers ou à l'échafaud, qu'ils ne consen-
sentent pas intérieurement à être des instru-
ments, à être des esclaves, et que le cri de leur
conscience, allant éveiller inlassablement d'au-
tres consciences, nie victorieusement toutes
les victoires des a maîtres » qui prétendent les
posséder.
COMMENT LE CHHISTIAMSME EST EXCLU 69
iMais ne voit-on pas enfin contre quoi s'in-
surgent M. Maurras et ses disciples en s'insur-
geant contre cela, en voulant faire disparaître
cela ? Ne voit-on pas que c'est à la conscience
chrétienne elle-même qu'ils en veulent avec
tout ce qui la conditionne et tout ce qui l'ali-
mente ? Et vraiment il faut qu'on se crève les
yenx comme à plaisir pour trouver là de la neu-
tralité, car le cri de Voltaire : Ecrasons l'in-
fâme ! ne fut jamais plus net, ni jamais sans
doutesidécidéque leur déclaration à cet égard ^ .
Oui, nous le savons bien, ils appellent cela du
protestantisme, de l'anarchisme, du kantisme ;
ils disent que ce sont des « idées suisses ».
iMais si c'est une habileté, elle ne peut tromper
que ceux qui le veulent bien : car en même
teaips ils disent très haut et sans ambages que
c'est aussi le christianisme même, dans son
essence même. Et ce qu'ils poursuivent à tra-
vers le protestantisme, le kantisme et les
1. Tout ce qu'ils reproctient à Voltaire c'est son déis-
me ; mais ils ne l'excluent pas de « la tradition fran-
çaise ». — M Sans parler du précieux antisémitisme
de Voltaire. . .11 n'y a pas de meilleur antidote des idées
suisses que la lecture et ia méditalion de Candide... !^ous
en faisons nos délices. » Ainsi parle M. Ch. Maurras.
PROPOSITION D ALLIANCE
« idées suisses », ce n'est rien de moins que la
doctrine de l'Evangile.
Selon eux en effet, et très explicitement, très
brutalement, le désordre dont soufFrele monde
vient des Prophètes et du u Christ Hébreu».
Ne sont-ce pas ceux-ci qui ont inventé « la mo-
rale des esclaves », cette morale qui permet
aux faibles, aux opprimés, aux malades, àtous
ceux que broie la dureté des choses et des
hommes, de s'élever au-dessus de la Nature et
de concevoir un monde meilleur d'où ils jugent
la nature mauvaise ? Ne sont-ce pas eux qui
ont ainsi renversé les valeurs ?
Ils ont fait croire en efl'et qu'on pouvait va-
loir autrement que par le succès, la puissance,
la gloire et la joie qu'on étale au soleil, et d'une
valeur dont chacun est capable avec la grâce de
Dieu. Et, ce faisant, ils ont porté aux « forts »
et aux « maîtres », par qui l'ordre règne en ce
monde, un coup mortel. Ceci, c'est la ven-
geance des Juifs. Sans doute les Juifs en furent
d'abord les victimes : « Chez les anciens Israé-
lites, les prophètes élus de Dieu en dehors des
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 7I
personnes sacerdotales furent des sujets de dé-
sordre et d'agitation » K Mais par suite de « leur
nullité militaire )),coinme les Juifs furent cons-
tamment écrasés par leurs ennemis, ils se ser-
rèrent (^ le plus fortement possible autour de
leur dieu pour suppléer à la caducité du lien
politique » -. De là naquit l'idée de la « cité
céleste )>. Les Juifs s'en sont faits les prosély-
tes. Et avec elle « ils ont régné sur le monde et
se sont vengés de tous leurs adversaires par la
religion » ^ La religion est donc le venin dont
ils les ont empoisonnés, u Le juif monothéiste
et nourri des prophètes est un agent révolu-
tionnaire » \ Et si vous doutez encore qu'il
s'agisse ici du monothéisme le plus spécifique-
ment chrétien, de la croyance en Dieu le Père,
principe de justice et fondement d'espérances
éternelles, écoutez encore ceci : « Isaïe et Jésus,
David et Jérémie, Ezéchiel et Salomon... don-
naient par leurs exemples et par leurs discours
les modèles delà frénésie toute pure » °.
1. Ch. Maurras, Trois idées politiques, p. 60.
2. P. Lasserre, La morale de Nietzsche, p. 39.
3. P. Lasserre, La morale de Nietzsche, p. 39.
4. Ch. Maurras, Trois idées politiques, p. 60.
5. Ch. Maurras, Action française, t. I, p. 318.
72 PROPOSITION D ALLIANCE
Et en même temps qu'ils assimilent le Christ
aux prophètes dont ils nous disent que « les
tendances anti-ph3^siques » sont dangereuses
pour une hygiène d'Etat, ils ne manquent pas
de l'assimiler aussi aux humanitaires qui ont
divinisé l'instinct. M. Maurras par exemple
n'aime pas « le bizarre Jésus romantique et
saint-simonien qu'on invoque au secours du
désordre » ; il n'aime pas davantage « le Christ
intérieur des gens de la Réforme » et ne veut
connaître « d'autre Jésus que celui de notre
tradition catholique » : mais il se garde bien
là-dessus de se fier a aux évangiles de quatre
juifs obscurs » K Et pour M. Lasserre ce qui
u fut jadis l'Homme fils de Dieu, c'est aujour-
d'hui l'Homme citoyen de la Révolution ;> -,
1. Le chemin de Paradis, Préface, p. XXX.
2. La morale de Nietzsche, p. 95. Bien que ce soient les
idées de Nietzsche que M. Lasserre expose direclement
dans ce livre, nous ne saurions hésiter à lui attribuer
à lui-même ce qui s'y trouve : car, outre que le ton de
l'approbation y règne partout sans aucune critique et que
le dessein avoué en est de montrer qu'on « ne saurait
sérieusement continuer de répandre que la doctrine de
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 78
Ils se donnent ainsi l'air de n'attaquer que
l'individualisme, la déaiocratie égalitaire, le
romantisme en tant que tout cela consiste dans
la divinisation de linstinct, dans l'exaltation
de la spontanéité sans règle et sans mesure,
acceptée comme une inspiration d'en haut. Et
si, en un sens, c'est cela qu'ils repoussent, c'est
cependant beaucoup moins cela qu'autre chose.
Us ne diffèrent pas tant des romantiques en
effet qu'ils se l'imaginent et qu'ils le disent.
[ies romantiques se divinisent en projetant
idolâtriquement leurs passions dans rinfmi, en
supposant que Dieu même en est l'auteur afin
de s'y abandonner sans mesure : c'est leur ma-
nière de libérer leur égotisme de ce qui s'ap-
pelle la responsabilité et le devoir. Les esthètes
de {'Action française s'athéisent, si on nous
permet cette expression, en s'enfermant en eux-
mêmes pour s'y suffire, en supposant que, par
ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent, ils sont,
dans leur conscience de surhommes, supérieurs
à tout, par delà le bien et le mal : et ce n'est
qu'une autre manière d'éliminer la responsa-
iS'ielzsche soit malsaine >^ (p. 40), il est parfaitement
consonnant avec ce que M. Lasserre a dit ailleurs, et
en particulier dans son Romantisme français.
74 PROPOSITION d'alliance
bilité et le devoir pour être égotistes à leur
gré. Mais prétendre qu'on n'a pas à justifier ce
qu'on est et ce qu'on fait, sous prétexte qu'il
u n'y a rien de moins aristocratique » \ parce
que, être aristocratique c'est être supérieur aux
lois ; ou bien justifier indistinctement ce qu'on
est et ce qu'on fait en l'attribuant à Dieu lui-
même, n'est-ce pas exactement la même chose?
et dans un cas comme dans l'autre, n'est-ce pas
ériger l'instinct et la spontanéité en un absolu
individuel qui ne se doit à rien? Et on sait.que
la raison, la discipline, la mesure dont parlent
nos égotistes athées est une raison, une disci-
pline, une mesure dont ils entendent changer
comme bon leur semble, en se créant, selon
leurs goûts et les circonstances, « d'intérieures
harmonies » ; si bien qu'à cet égard ils se meu-
vent plus que personne dans un infini chaoti-
que et que rien n'est plus singulier que de les
entendre reprocher aux romantiques d'être
sans lois, quand eux-mêmes se glorifient de
n'en point avoir.
Et si les uns exaltent la nature jusqu'au
« paroxysme » en se révoltant contre tout ce
1. La morale de ISietzsche, p. 86.
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 7^^
qui prétend régler et limiter ses désirs, est-ce
que les autres ne repoussent pas également
toute idée d'un devoir qui les obligerait inté-
rieurement à un renoncement quelconque ?
Est-ce que cela n'est pas également pour eux
anti-naturel, « anti-physique », comme ils
disent ? Est-ce que M. Maurras n'arrive pas à
dire lui aussi que la moraL?, au lieu d'être le
contraire de la nature, « est le sublime de la
Nature, la Nature exaltée, affirmée, épurée et
développée » ? Et l'identité du langage des uns
et des autres sur ce point, ne révèle-t-elle pas
ridentité de point de vue et d'inspiration^ ?
Il est vrai que les uns par esthétisme, par
mesure, par raison, comme ils disent encore^
entendent ne jamais s'abandonner, ne jamais
se laisser prendre, afin de dominer et de mieux
1. Inutile de dire que ce rapprochement est loin de
suffire à nos yeux pour caractériser tout le Rornantisme.
Tant s'en faut ! Il en caractérise seulement une des
tendances ou un des aspects. Mais de même qu'on a
distingué un Humanisme païen et un Humanisme, chré-
tien (Cf. les Origines de la Réforme, par Imbart de la
Tour, t. H), il y aurait lieu aussi de distinguer deux
Romantismes.
76 PROPOSITION d'aLLL^NCE
posséder et leurs joies et les objets de leurs
joies. Mais s'ils se félicitent ainsi, comme de
la vraie sagesse, de ne vouloir que d'une façon
finie ce que les autres veulent d'une façon infi-
nie, — nous laissons de côté ici l'illusion dont
se leurre en cela leur égotisme aux abois — ,ce
n'en est pas moins avec les mêmes passions
s'attachant aux mêmes objets qu'ils cherchent
à se satisfaire. Ce qui vaut pour les uns, c'est
ce qui vaut pour les autres. 11 n'y a pas entre
eux de renversement des valeurs. En quoi ils
diffèrent vraiment, c'est en ceci que les Roman-
tiques issus de Rousseau et du naturalisme
italien de la Renaissance convient toute la
nature, tous les êtres de la nature sans excep-
tion, à régner par lépariouissement direct et
infini des instincts, comme si naturellement,
dans l'individu et dans la société, les instincts
s'harmonisaient d'eux-mêmes, tandis que les
esthètes, inspirés par Nietzsche et instruits par
Darwin, font de ce règne l'apanage de ceux-là
seuls qui, dans la lutte pour la vie, se montrent
les plus forts en se disciplinant pour vaincre et
en domptant les autres.
Et alors leur anti-romantisme prend cette
signification précise de n'être plus que l'affir-
GOMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 77
mation du droit des forts à régner sur les fai-
bles et à régner sur eux par eux. Comme, en
effet, de leur point de vue, il ne saurait y avoir
d'autres biens, d'autres valeurs que celles qui
s'étalent au soleil sous le nom de richesses,
de puissance, de voluptés, et comme ces va-
leurs ne peuvent appartenir en môme temps à
plusieurs, puisque la possession par les uns en
exclut les autres, ce n'est qu'en triomphant
sur les autres qu'on les possède et qu'on se
sauve.
Et alors qu'arrive-t-il ? C'est que la doctrine
chrétienne du salut offert à tous, de la valeur
offerte à tous, leur apparaît comme le pire des
trouble-fête. Ne concevant qu'un triomphe qui
est un triomphe sur les autres, au lieu de conce-
voir un triomphe avec les autres dans la sphère
supérieure où les appétits ne sont plus de mise,
cette doctrine est pour eux le ver rongeur qui
ravage impitoyablement la consistance qu'ils
essaient de se donner. En même temps qu'elle
leur crie la fragilité et la fugitivité inéluctables
de leurs triomphes réels ou imaginaires, elle
leur enlève la prise qu'ils prétendent avoir sur
les autres en se faisant les pourvoyeurs de leurs
désirs et de leurs craintes, puisqu'elle apprend
-y 8 PROPOSITION d'alliance
aux autres à chercher plus haut les vraies
valeurs et le vrai terme de leur destinée.
Et alors qu'arrive-t-il encore ? C'est que ne
voulant pas qu'il existe d'autre salut que celui
qu'ils rêvent, d'autres sortes de valeurs que
celles auxquelles ils s'attachent, et devenus
impuissants à en comprendre d'autres, ils tra-
duisent le salut et la valeur que le christianisme
propose à tous par le renoncement, en une
surexcitation de la ( concupiscence » qui pousse
les petits à prendre simplement la place des
grands, les pauvres à s'emparer de la fortune
des riches et, quand il s'agit de choses qu'on
ne peut prendre comme la science, la heauté,
la distinction, à les supprimer pour ramener
tous les hommes au même niveau d'ignorance,
de bassesse et de laideur. Voilà comment, tan-
dis que le christianisme nous révèle un ordre
de valeurs selon lequel les privilégiés, les puis-
sants, les riches de ce monde doivent valoir
autrement que par leurs privilèges, leur puis-
sance, leurs richesses, et selon lequel aussi les
disgraciés, les faibles, les pauvres sont appelés
à valoir malgré leur disgrâce, leur faiblesse,
leur pauvreté, ils ne sont plus capables, eux,
de voir là qu'un renversement des valeurs, une
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 79
absurdité qui met le monde à l'envers, bien
que ce ne soit absolument rien de tel *.
Mais en s'insurgeant contre ce prétendu ren-
versement des valeurs comme on s'insurge
contre une déraison — ce qui leur rend la tâche
facile — , c'est à l'idée môme de valeurs, autres
que celles qu'ils peuvent se procurer par leur
volontéde puissance, qu'ils s'en prennent osten-
siblement. Et l'agnosticisme qui observerait
une attitude réservée, qui se contenterait de
dire : je ne sais pas, leur suffit si peu et ils s'y
1. Qu'on nesMmagine pas toutefois qu'en révélant un
ordre de valeurs au-dessus de l'ordre terrestre vers
lequel tous doivent sélever, le christianisme consacre,
comme en le dédaignant, le fait même de cet ordre ter-
restre pris à un moment donné. Nullement. Lea privi-
légiés, les puissants, les riches qu'il amène à ne plus
croire en leurs privilèges, en leur puissance, en leurs
richesses, parce qu'il les fait croire à une fin plus haute,
deviennent tout autres, même terrestremenf, que les
privilégiés, les puissants, les riches, qui croient en leurs
privilèges, en leur puissance, en leurs richesses. Et de
même en est-il, à linverse, des disgraciés, des faibles,
des pauvres qu'il amène à ne plus subir leur disgrâce,
leur faiblesse, leur pauvreté. De TefTort pour monter
plus haut que la terre, la terre même bénéficie. Mais
c'est le « surcroit » promis par l'Evangile à ceux qui
cherchent le royaume de Dieu et sa justice, et qui n'est
obtenu précisément qu'à la condition qu'on ne s'y ar-
rête pas et que toujours on vise par delà.
8o PROPOSITION d'alliance
tiennent si peu, qu'ils professenténergiquement
ce que M. Lasserre appelle a une métaphysique
du sensible * », c'est-à-dire une métaphysique
qui affirme que la seule réalité c'est ce qu'on
voit et ce qu'on touche, et que M. xMaurras dit
en parlant des nations qui veulent vivre —
selon sa manière — qu' « un réalisme salutaire,
un athéisme bienfaisant, leur fait chasser le
surnaturel, le mystique », comme des « chi-
mères et des superstitions » -. Et puisque le
grand fauteur de ces chimères et de ces supers-
titions c'est le Christ, le Christ des « quatre
juifs obscurs », celui du discours sur la Mon-
tagne et de l'entretien avec Nicodème, celui qui
s'est fait fils de l'Homme pour que nous fussions
fils de Dieu, c'est lui que M. Maurras et ses dis-
ciples poursuivent de leur haine, de leur colère
et de leurs sarcasmes, tantôt brutalement et
tantôt discrètement. Et son crime, à leurs yeux,
c'est d'avoir méconnu les valeurs qui pour eux
comptent.
a 11 a chassé les forts du trône », il a af-
franchi les esclaves, qui « depuis ce moment
ont reçu leur gouvernement de leur âme » et
1. Le Romantisme français, p. 97.
2. Action française, t. I, p. 329.
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 8l
« ne sentent d'autre joug que celui de vivre et
de mourir ' ». Il a fait que les femmes « deve-
nues maîtresses d'elles... ont souri à tous »...
et n'ont plus été réservées aux meilleurs ; et,
ce qui met le comble à tout, il a empêché que
« le désir » régnât seul sur leurs caprices, le
désir qui les eût rendues u assurément plus
difficiles : car un éphèbe désirable étonne Ju-
piter. Mais ceux qui délivraient les âmes, les
compliquaient aussi. Ils déchaînaient dans
l'univers un second désir tout contraire qui, au
lieu d'exalter vers les types de beauté, incline
aux choses laides, mutilées et humiliées. Cette
pitié dénaturée a dégradé TAmour. Il s'est
nommé la Charité, chacun s'esl cru digne de
lui. Les sots, les faibles, les infirmes ont reçu
sa rosée - ».
1. « Nos mariages, dit Androclès à Criton, étaient ré-
glés par tes souhaits qui dessinaient un monde élégant
comme ton esprit. Jamais les serviteurs ne poussaient
la fécondité au delà des vœux de l'Etat. Chaque pays
portait le nombre d'habitants qu'il pouvait nourrir, vê-
tir et honorer. Cette modération a bien cessé d'être en
usage. » Le chemin de Paradis^ p. 29ô. M. Maurras est
vraiment sans pitié, il ne fait grâce de rien à ses admi-
rateurs. Mais il a beau dire, a personne n'est aussi ca-
tholique que cet athée agressif ».
2. Le chemin de Paradis, p. 296-297.
82 PROPOSITION d'alliance
Nous avons là le procédé constant et tout
Tesprit de c< ce philosophe puissant et de franc
lignage ». Et, ses disciples lui faisant écho,
sous leur plume ou sur leurs lèvres, l'Evangile
avec les vertus qu'il prêche et les espoirs qu'il
nourrit devient le code méprisable de c< la
morale des esclaves )',car c'est du cœur des
esclaves qu'il est sorti, le jour où, comme dit
Nietzsche, le ressentiment est devenu créa-
teur.
Et voici comment. Ne pouvant « rivaliser
d'aisance, de liberté, d'eurythmie, d'humanité
avec les maîtres », même quand il est « devenu
maître par un houleversementde l'ordre social »,
l'esclave n'a qu'un seul moyen : u Convaincre le
monde que dans leur grandeur les maîtres sont
vils et que dans leur avilissement les esclaves
sont grands, que les apparences mentent, qu'il
y a une autre beauté que la beauté visible ».
Or 0 comment flétrir et déshonorer, dès ici-bas,
la superbe et la puissance des maîtres, si ce
n'est au nom d'une autre vie, non plus passa-
gère, mais éternelle, dont Tordre sera le ren-
versement de l'ordre terrestre et où les déshé-
COMMENT LE CHRISTIAMSxME EST EXCLU 83
rites seront les élus ? Le Paradis et tous les
au-delà ont été conçus par la rancune., Torgueil
et la folle espérance des esclaves ' )>. Et pour
que nous ne nous méprenions sur ce qu'il
appelle esclaves, M. Lasserre nous dit ailleurs :
(( Pourchassés cruellement par les flèches
d'Apollon, les yeux chrétiens s'emplissent de
colère, de haine et de désespoir... Si parfois
ils semblent avoir trouvé le repos, s'ils se lèvent
calmes, sereins, éthérés, prenez-y garde ! C'est
alors qu'ils expriment la plus savante et la
plus orgueilleuse malice ! Ils veulent nous per-
suader qu'ils ont à jamais déjoué l'ennemi,
que déjà ils s'arrêtent sur les premières lueurs
de l'au-delà... La haine que je lis dans ces
espèces d'yeux chrétiens est précise, c'est la
quintessence de la haine chrétienne contre la
terre... Au fond n'est-ce pas une suprême roue-
rie d'incurables que de se mettre à aimer la
maladie et à l'exalter - »? Il y a au moins une
haine plus âpre que celle des chrétiens contre
la terre, c'est celle de M. Lasserre contre le ciel.
Et pour ajouter, en fin de compte, le dégoût à
la force de ces hautes raisons, parlant toujours
1. La morale de Nietzsche^ p. 77-78.
2. Action française, t. V, p. 277.
8/| PROPOSITION d'alliance
d'après Nietzsche, il nous dit qu'en dernière
analyse la religion s'explique « comme la ver-
tueuse indignation d'un vieillard contre les
images erotiques ^ ». Les déités de Tâme hu-
maine ne sont rien de plus que « la transmuta-
tion artificieuse d'une impuissance en vertu ^ ».
IN'est-ce pas la salissure dont nous parlions
précédemment ? M. Lasserre, il est vrai, s'em-
presse de faire remarquer qu'il ne s'agit pas ici
(( des dieux dans les attributs et le culte des-
quels se reconnaissent les arrangements d'une
sage politique ou d'une aimable poésie, mais
de ceux qui sont nés des entrailles de l'homme
et qui ne donnent de satisfaction qu'au senti-
ment religieux intérieur^ ». Et ceci ne peut
1. La morale de Nietzsche, p. 157.
2. La morale de Nietzsche, p. 157. Après avoir accuse
la religion, en l'assimilant au Romantisme, de déifier
la passion et d'exalter la vie jusqu'au c paroxysme »,
jusqu'à « l'obscène chaos » de l'infini, on l'accuse donc
ensuite de déifier l'impuissance. Il y a là assurément
une incohérence. Mais combien significative pour mar-
quer que ce qu'on pourchasse à travers tout, comme
nous l'avons dit, ce sont toujours et uniquement les
valeurs, autres que les valeurs de « la métaphysique du
sensible » avec lesquelles on veut se suffire et dont on
fait ses dieux.
3. La morale de Nietzsche, p. 158.
COMMENT LE CHRISTIANISME EST EXCLU 85
sans cloute manquer de rassurer les partisans
de l'Ordre et de l'Autorité forte.
Les dieux qui viennent des arrangements
d'une sage politique ou d'une aimable poésie,
M. Lasserre les respecte. Et dans la nouvelle
Eglise tous les respectent également, tous chan-
tent en chœur les hymnes que M. Maurras
compose aux déités tutélaires. Seulement on
devine déjà de quel respect. Et c'est ce que
maintenant il nous Faut mettre en lumière
pour achever d'éclairer ceux qui ne se sont
pas tout à fait crevé les yeux.
CHAPITRE IV
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ,
Nous le demandons, est-il dans l'histoire une
négation du christianisme aussi radicale, aussi
brutale que celle-là? Or, c'est ce que M. Des-
coqs essaie de faire passer pour une simple
a déficience », pour un manque à compléter, un
vide à combler ^ ; c'est à travers tout cela que,
parlant en catholique et en chrétien, il prétend
découvrir « des aspirations généreuses, des vues
pénétrantes, et enregistrer des conclusions...
très conciliables avec le dogme catholique ». Et
ce qui lui sert à opérer à son tour cette trans-
mutation, c'est justement ce qui devrait avant
tout, s'il n'était pas, lui aussi, aveuglé par la
hantise de la puissance et du triomphe terres-
tres, non seulement le mettre en garde, mais
le mettre en fuite plutôt que de faire alliance,
1. Etudes, 5 septembre 1909, p. 641.
COMMEINT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ 87
c'est cette apologie même du catholicisme dont
ces atliées, blasphémateurs du Christ, nous
rebattent les oreilles. Mais M. Descoqs ayant
passé condamnation sur tout le reste, et se
croyant quitte par le fait même, ne veut plus
retenir qu'une chose : o Là oii se trouveront
des dispositions bienveillantes pourquoi apriori
refuser d'en accepter le bénoiice ' ? »
Parce qu'il y a des bénéfices, dirons-nous, qui
ne s'acceptent pas, et que les bénéfices que vous
escomptez dans le cas présent sont justement de
ceux-là. Et vous le sentez si bien vous-même que,
tout en mettant cette raison en avant, vous la
couvrez du mieux que vous pouvez en disant
qu'il s'agit aussi pour vous de faire œuvre d'apô-
tre, d'aller cultiver l'àme de vérité qui se cache
dans l'erreur et de travailler à la conversion de
ceux avec qui vous vous mettez dans le rang.
Mais la preuve que ce n'est pas cette raison-là
qui vaut pour vous et qui vous détermine, c'est
qu'elle vaudrait dans tous les cas, c'est qu'elle
justifierait qu'on s'alliât avec n'im[)orte qui. Et
vous laissez entendre assez nettement que toute
1. Cf. Annales de philosophie ch'étienne, ']u\n 1910,
p. 242.
88 PROPOSITION d'alliance
autre alliance que celle que vous préconisez
avec VAciiûîi françaiseue saurait être légitime
à vos yeux.
Seulement vous mêlez ici tout à fait indû-
ment deux choses absolument distinctes il'apos-
tolat dont le rôle en effet est de s'adresser à tous
— et non pas seulement à ceux dont on espère
tirer profit — ,etralliance qui, elle, au contraire,
est exclusive et par laquelle, en s'unissant aux
uns pour combattre les autres, on se fait spécia-
lement solidaire de ceux à qui l'on s'unit. Vous
dites quelque part que nous plaisantons misé-
rablement. Mais en nous répondant maintenant
comme si nous vous avions reproché d'aller
aux hommes de VAction française en apôtre et
pour les convertir, vous avez recours à une
échappatoire qui, chacun en conviendra, est
certainement moins qu'une plaisanterie, si mi-
sérable qu'elle soit. C'est de l'alliance qu'il s'a-
git et pas d'autre chose. Et ce que nous vous
reprochons quand vous vous proposez de faire
cette alliance, ce n'est pas d'être apôtre, c'est
d'oublier de l'être, c'est de vous mettre à la
remorque d'un parti dont toutes les ambi-
tions, non seulement secrètes, non seulement
avouées, mais prônées, proclamées à l'exclusion
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISE bQ
haineuse et blasphématoire de toute aspiration
morale et religieuse, sont des ambitions de l'or-
dre le plus terrestre et le plus mate'riel. — Et
ceci afin d'avoir part aux bénéfices !
Oh ! nous le savons bien, sans aucun doute
M. Descoqs et ceux qui partagent ses sympa-
thies et ses espérances entendent faire de ces
bénéfices partagés un bon usage. Mais c'est là
qu'est la duperie suprême, lis se disent et ils
nous disent que quand M. Maurras et les siens
auront fait prévaloir le principe d'Autorité,
rétabli l'Ordre, remis chacun et chaque chose
en sa place et par conséquent restauré l'Eglise
dans ses droits et dans son rôle en la faisant
triompher dans la société, ils interviendront
alors, eux, pour la faire triompher dans les
âmes.
Seulement, outre que cette méthode, quelles
que soient du reste les dispositions de ceux
qui voudraient l'appliquer, est en opposition
radicale avec la méthode par laquelle le chris-
tianisme s'est répandu dans le monde et s'est
fait accepter, ils ne remarquent pas que dans
QO PROPOSITION d'alliance
la circonstance, M. Maurras et les siens, bien
loin de songer à préparer les conditions du
triomphe de l'Eglise dans les âmes, en tant du
moins que ce triomphe serait vraiment chrétien
et délivrerait lésâmes, toutes les âmes, en les
faisant sortir d'elles-mêmes pour monter vers
Dieu, au-dessus de la sphère des craintes et des
désirs terrestres, ne peuvent et ne veulent, au
contraire, établir Tordre qu'ils rêvent etexercer
l'autorité qu'ils ambitionnent qu'en s'opposant
par dessus tout, foncièrement, explicitement
et cyniquement à ce triomphe même. C'est de
cela, faut-il dire, et uniquement de cela qu'ils
ont peur.
« Les hommes, dit M. Tauxier, tendent à réa-
liser dans la Société leurs idées religieuses,
c'est-à-dire des idées nées de leur vis-à-vis avec
le monde, l'Absolu, Dieu ; en conséquence, ils
déforment la Société pour la plier à des fins
religieuses qui sont non-sociales ou anti-socia-
les ' ». Si donc les hommes de V Action fran-
çaise projettent de restaurer l'Eglise catholique,
ce n'est pas pour la faire triompher dans les
âmes, ni pour introduire ou pour laisser in-
1 . Action française, t. XII, p. 376.
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISE gi
troduire des fins religieuses dans la société.
Tant s'en faut I Mais c'est au contraire pour
triompher des âmes, pour triompher sur les
âmes par son concours, pour maintenir les
âmes sur la terre dans la sphère finie des crain-
tes et des désirs, pour les y enchaîner et les
avoir à leur service, comme Griton ses esclaves,
en les vidant « de conscience et de responsahi-
lité h. C'est là tout le sens de leur catholicisme,
et tout le secret de leur amour et de leur admi-
ration pour l'Eglise romaine.
Et pour dire cela, nous n'avons pas besoin
d'interpréter leur doctrine, ni de tirer de leurs
principes des conséquences qu'eux-mêmes
n'auraient pas tirées. S'il en est qui sont dupés,
c'est que vraiment ils veulent rètr<3. Et il sem-
ble que M. Maurras, ajoutant le plaisir de l'iro-
nie à tous les autres, ait prévu de tout temps
qu'il allait s'adresser à des gens qui ne deman-
deraient pas mieux. « Fuyant le sublime à la
mode, a-t-il écrit, j'ai môme tâché de répandre
partout une égale lumière. C'est un abri et un
bouclier que la lumière ; elle est impénétrable
92 PROPOSITION D ALLIANCE
aux curiosités du commun. Les mystères qu'elle
recouvre ne seront jamais divulgués. Je lui ai
confié les miens ^ ». Et combien, en vérité,
doit-il penser qu'ils sont « du commun •) ceux
qu'il est venu à bout de mettre ainsi à sa re-
morque-! Et ses disciples y procèdent avec
plus de crudité encore si c'est possible, tant ils
sont sûrs de trouver des complaisances.
M. Lasserre nous a appris déjà que s'il en
voulait aux déités qui ne donnent satisfaction
qu'au (( sentiment religieux intérieur », il n'en
était pas de même au sujet des dieux a dans les
attributs et dans le culte desquels se reconnais-
sent les arrangements d'une sage politique ou
d'une aimable poésie o. Ce qui signifie que les
dieux sur lesquels les « Maîtres )> et les « Es-
thètes » ont pu mettre la main et qu'ils utilisent
à dompter a les esclaves », en leur en emplis-
sant l'imagination, pour régler leurs désirs et
j. Le chemin de Paradis, Préface, p. VII.
2. Ceci ne suffit sans doute pas à le disculper des
équivoques que malgré tout il entretient et qu'il ex-
ploite : car de ce que des gens se plaisent à être dupés,
il ne s'ensuit peut-être pas qu'il soit légitime de les sa-
tisfaire. Mais pour M. Maurras la chose se présente pro-
bablement comme une de ces « multiples harmonies »
qu'il lui appartient de créer.
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ qS
leurs craintes ou même pour les amuser, sont,
selon les contingences de chaque peuple et de
chaque époque, les conditions de Tordre social
et les moyens indispensablesdegouvernement'.
Voilà pourquoi, à V Action française^ on op-
pose si énergiquement le catholicisme au chris-
tianisme. « Je n'attaque nullement le catholi-
cisme, dit M. H. Rebell, mais le christianisme
primitif, qui en est fort différent. Le catholi-
cisme est une religion conforme aux besoins
sensuels et sentimentaux de l'humanité, comme
les religions antiques, tandis que le christia-
nisme, à son origine, a été surtout un mouve-
ment populaire et n'a pu naître et se dévelop-
per qu'en relevant les pauvres au détriment
1 . Le catholicisme de M. Maurras et de ses disciples,
même comme moyen de gouvernement, n'a en effet,
d'autre valeurqu'une valeur de contingence. Il vaut pour
un milieu contaminé parlMde'e chrétienne, avec laquelle
il faut s'accommoder et dont il faut stériliser le venin.
Mais si l'on pouvait revenir au naturalisme antique,
tel que Timagine M. Maurras, ce serait bien préférable.
Quand donc à X Action française on parle de physique
sociale, il ne faut pas l'entendre d'une science ayant
quelque chose de fixe et d'universel. C'est là une su-
perstition comme les antres. La physique sociale c'est
l'utilisation des circonstances toutes fortuites qui se
ont réalisées ici et non pas à.
94 PROPOSITION d'alliance
des riches *... Je ne crois pas que le christia-
nisme ait été un bienfait pour l'humanité ; les
sociétés antiques me paraissent beaucoup
mieux constituées que la société chrétienne - ».
On ne saurait dire plus nettement que ce qu'on
demande au catholicisme, c'est de fournir, à
travers les contingences survenues depuis lors,
un équivalent aussi rapproché que possible du
paganisme grec et romain. Et aussi est-ce tout
le mérite qu'onluireconnaît. < La vieille France,
ajoute M. Maurras, professait ce catholicisme
traditionnel qui, soumettant les visions juives
et le sentiment chrétien à la discipline reçue
du monde hellénique et romain, porte avec
soi l'ordre naturel de l'humanité ^ ».
Nous avons dit en quoi consiste cet ordre, et
comment pour le réaliser en eux-mêmes aussi
bien que pour le réaliser dans la société, les
(( Maîtres» ont besoin de n'avoir d'autres lois que
celles qu'ils se donnent et que celles qu'il leur
convient d'imposer aux «esclaves», en utilisant
les contingences d'une époque et d'un milieu
1. Union des trois aristocraties, p. 21 (note).
2. Ibid., p, 18 (note).
3. Trois idées politiques, p. 10.
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ 96
donné. En fait d'intériorité,ils n'admettent donc
comme légitimes et saines que les u harmonies
intérieures » qu'ils créent par leur propre puis-
sance. Or la caractéristique essentielle du chris-
tianisme étant d'avoir intériorisé la religion,
c'est-à-dire de l'avoir introduite justement en
cecentrele plusintimedel'homme oiiils préten-
dentn'êtreenprésencederiendeplus que d'eux-
mêmes, il est facile de comprendre pourquoi ils
veulent se débarrasser de cette intériorité. Par
une confusion qu'ils entretiennent à plaisir, ils
s'efforcent de faire croire que le christianisme,
en intériorisant la religion, Ta individualisée et
abandonnée à l'inspiration subjective et ca-
pricieuse de chacun, quand c'est exactement
le contraire, puisqu'il en a fait ainsi une affaire
d'âme, une affaire de conscience, de telle sorte
que chacun, par le fond de lui-même, ait à se
concevoir et à se comporter comme étant rat-
taché d'une part à la réalité totale du temps et
d'autre part à la réalité totale de l'éternité. Ce
n'est plus, il est vrai, pour constituer un ordre
terrestre de maîtres et de serviteurs dans une
cité terrestre, mais pour s'élever à l'ordre cé-
leste de la cité céleste ovi chacun est appelé à
régner avec Dieu et en Dieu. Et incontestable-
gÔ PROPOSITION d'allia-nce
ment, en même temps que par là c'est chaque
âme mise en relation avec l'infini divin qui la
pénètre et qui la déborde, c'est le renversement
complet de l'ordre des a Maîtres » qui veulent
être maîtres en ce monde et pour ce monde. Et
non seulement nous accordons cela aux disci-
ples de M. Maurras et à ses alliés, mais nous
le proclamons le plus haut que nous pouvons
à la face de la terre et du ciel, dussions-nous
être traités par les unsdesclaves-nés qui se ré-
voltent et par les autres de protestants qui s'in-
dividualisent : car les injures ne sont pas des
raisons.
Si M. Maurras et les siens ont besoin de re-
pousser l'intériorité de la religion, ce n'est pas
du tout parce que cette intériorité l'individua-
lise. — L'intériorité en effet n'a rien de com-
mun avec l'isolement, avec la séparation du
reste ; et ceux qui la comprennent ainsi la dé-
naturent en oubliant que c'est par les entrailles
mêmes de notre être que nous sommes liés au
reste, — mais c'est au contraire parce qu'elle
ne permet à personne d'être individualiste, pas
plus aux grands qu'aux petits, aux maîtres
Qu'aux serviteurs, à ceux qui enseignent qu'à
ceux qui sont enseignés ; c'est qu'elle ne per-
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISE 97
met à personne de faire de la religion son
affaire à son profit, et de la transformer, à
quelque degré que ce soit, en un instrument
de règne, en un moyen de gouvernement.
Et c'est cela cependant, uniquement cela, que
M. Maurras lui demande d'être. Et la grande
découverte qu'il a faite, une découverte qui le
ravit et l'enthousiasme, c'est que le catholi-
cisme, l'Eglise de Rome, de « la Rome des Pa-
pes et des prêtres n, en s'inspirant de l'esprit
grec et romain, « a donné la solidité éternelle
du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte
à Iceuvre politique des généraux, des adminis-
trateurs et des juges romains * ». Certes, ce
n'est point cela qu'avait voulu le Christ, ce chef
des « esclaves-nés », puisqu'il avait rêvé d'un
salut offert à tous, puisqu'il avait empoisonné
l'humanité d'un idéal de justice éternelle et uni-
verselle. Mais justement, étant donné que sa
malsaine doctrine s'est répandue, l'immense
bienfait dont, selon M. Maurras, nous som.mes
l. Le Dilemme de Marc Sangnier, p. XXIII-XXIV.
98 PROPOSITION d'alliance
redevables à TEglise, c'est de l'avoir fait servir à
cela et d'avoir retourné contre lui son œuvre,
eu captant avec une habileté extrême les forces
et l'élan qu'il avait déchaînés.
(( D'intelligentes destinées, dit M. Maurras,
ont fait que les peuples policés du sud de l'Eu-
rope n'ont guère connu ces turbulentes Ecritu-
res orientales que tronquées, refondues, trans-
posées par l'Eglise dans la merveille du Missel
et de tout le Bréviaire : ce fui un des honneurs
philosophiques de l'Eglise, comme aussi d'avoir
mis au verset du Magnificat une musique qui en
atténue le venin. Je me tiens à ce coutumier,
n'ayant rien de plus cher, après les images
d'Athènes, que les pompes rigoureuses du
Moyen- Age, la servitude de ses ordres religieux,
ses chevaliers, ses belles confréries d'ouvriers
et d'artistes si bien organisées contre les hu-
meurs d'un chacun pour le salut du monde et
le règne de la beauté ' n.
1. Le chemin de Paradis, Préface, p. XXIX. En par-
lant ici de « salut du monde », M. Maurras devrait tout
de même se rendre compte qu'il abuse au delà de toute
mesure, puisqu'il donne un sens exclusivement maté-
riel à une expression dont le sens originel et chrétien
est, peut-on dire, exclusivement spirituel.
GOMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ 99
Et reprenant ailleurs la même idée, M. Maur-
ras la précise : « Le mérite et l'honneur du ca-
tholicisme furent d'organiser Vidée de ]Me\i et
de lui ôter ce venin (le venin du théisme qui
met chaque âme en relation avec linfîni). Sur
le chemin qui mène à Dieu le catholique trouve
des légions d'intermédiaires : il en esc de ter-
restres et de surnaturels, mais la chaîne des
uns aux autres est continue. Le ciel et la terre
en sont tout peuplés, comme ils Tétaient jadis
de dieux ^ Cette religion rend ainsi première-
ment à notre univers, en dépit du monothéisme
qui la fonde, son caractère naturel de multi-
plicité, d'harmonie, de composition. En outre,
si Dieu parle au secret du cœur catholique,
ces paroles sont contrôlées et comme poinçon-
nées par des docteurs qui sont dominés à leur
tour par une autorité supérieure, la seule qui
soit sans appel, conservatrice infaillible de la
doctrine : l'esprit de fantaisie et de divagation,
la folie du sens propre se trouvent ainsi réduits
à leur minimum ; il n'y a jamais qu'un seul
1. Ici M. Maurras renvoie aux dernières pages du
Pape de J. de Maistre. Il est douteux au moins que le
traditionalisme de celui-ci se fût accommodé de remon-
ter si loin.
100 PROPOSITION d'alliance
hpriime, le Pape, qui puisse se permettre au
nom de Dieu des égarements de pensée et de
conduite, et tout est combiné autour de lui
pour l'en garder ^ ». Heureux Pape ! n'était la
restriction finale, ce serait presque un sur-
homme.
Il est sans doute regrettable que M. Maurras
n'ait point pris part au concile du Vatican pour
y proposer et y faire prévaloir sa formule rela-
tive à l'autorité du Pape et à son rôle. Mais on
a au moins le loisir de le féliciter et de le remer-
cier de sa haute et forte conception du catholi-
cisme. Et on n'y manque guère. Tout récem-
ment encore, parlant de l'excellence de la cons-
titution de TEglise, un rédacteur des Etudes
disait, en passant, avec componction : « Excel-
lence, qu'admire M. Ch. Maurras, un incré-
dule » .
Mais pour admirer de la sorte Tadmiration
de M. Maurras, s"est-on demandé enfin ce qu'il
1. Trois idées politiques^ p. 59.
2. Etudes, 0 avril 1910 : Le gouvernement de VEglise
et les idées modernes.
. GOMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISE 10 1
admirait ? Et croit-on ou veut-on que l'Eglise
soit ce qu'il veut qu'elle soit? Et si on ne le
croit pas, et si on ne le veut pas, de quoi donc
se félicite-t-on ? Car M. Maùrras ne le cache
pas, ce qu'il admire, lui, c'est que, a en dépit
du monothéisme qui la fonde », la religion
catholique rend « à notre univers son carac-
tère naturel de multiplicité, d'harmonie, de
composition ». Grâce aux « intermédiaires ^), à
la place du Dieu infini, à la place de c l'obscène
chaos », elle remet un équivalent des dieux
antiques et finis, par qui l'imagination des
hommes est ressaisie, leurs désirs et leurs
craintes gouvernés ; de telle sorte que de nou-
veau ces dieux entrent dans la constitution
même de la cité terrestre, non plus pour la
troubler, comme le Dieu intérieur des chré-
tiens, en faisant rêver d'une cité céleste de jus-
tice, mais pour la solidifier d'autant dans Tor-
dre même que les Maîtres y ont organisé. C'est
ce qui fait que M. Maurras n'aime rien tant,
« après les images d'Athènes * toutefois, que
u les pompes rigoureuses du Moyen-Age » et
tout ce qui les accompagne. Avec un simplisme
que le Romantisme de Michelet lui-même n'a
pas connu, il imagine tout cela comme un
102 PROPOSITION D ALLIANCE
cadre fixé et limité où se mouvait la vie hu-
maine, entièrement captée et domptée et sans
souci d'autre chose. Et il veut dire ni plus ni
moins que le mérite et l'honneur du catholi-
cisme, c'est d'avoir ainsi paganisé le christia-
nisme, en faisant que l'ordre établi sur la terre
par les forts se présentât comme consacré par
le ciel même. Voilà la merveille. Voilà ce qu'on
admire* ! Et c'est cette merveille qu'il se pro-
pose de reproduire contre les anarchistes de la
Réforme et de la Révolution lesquels, selon lui,
ne font que s'inspirer de l'Ancien et du Nouveau
Testament. Et naturellement, ne l'oublions pas,
les anarchistes de la Réforme et de la Révolu-
tion, c'est à la fois pèle mêle ceux qui exaltent
les instincts individuels en divinisant toutes les
spontanéités etceuxqui prennentpour finl'idéal
divin de la justice et de la charité par le renon-
cement. H appartient au catholicisme de les
« boucler » également. L'autorité spirituelle
qui s'exerce dans l'Eglise n'a point d'autre rôle
que denchaîner parle dogme « les insensés,
les vils », afin qu'ils ne soient point » libres de
i. C'est ce qui fait dire à M. Delfour que « M. Maurras
le plus souvent se contente de traduire en langue pro-
fane la plus haute doctrine politique de l'Eglise ».
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ 100
se choisir un maître de leur façon et à leur
image )>, ceci ne convenant qu'aux esthètes,
aux aristocrates, capables de vivre selon la
raison et selon la mesure. « Si Dieu parle au
secret du cœur catholique, dit M. Maurras,
ces paroles sont comme contrôlées et comme
poinçonnées ^ ». Et sous sa plume d'athée, dont
la suprême préoccupation est de chasser « le
surnaturel, le mystique », ces mots signifient :
si par un accès de folie, par un déséquilibre
d'insensé, quelqu'un prétend s'élever au-dessus
des réalités de la terre, il est ramené dans le
rang.
Nous tous qui sommes catholiques pour être
chrétiens, pour l'être complètement et en tous
sens, nous demandons aux enseignements de
l'Eglise, non pas seulement de diriger, mais de
féconder notre vie intérieure ; et même, à vrai
dire, nous ne leur demandons de la diriger que
pour la féconder, pour l'amplifier, pour la pro-
mouvoir intérieurement à un épanouissement
éternel. S'ils valent pour nous, c'est parce
1. Trois idées politiques, p. 59.
104 PROPOSITION d'alliance
qu'ils viennent nous prendre dans notre néant,
dans notre misère, dans notre fini pour nous
susciter et nous orienter vers l'infini de vérité
et de bonté. Mais M. Maurras, lui, en sa qualité
de surhomme, n'en ayant pas besoin pour lui»
ne leur demande que d'enchaîner « les insen-
sés, les vils », non pas pour les sauver inté-
rieurement de leur insanité et de leur vilenie,
mais pour sauver contre eux son Ordre d'ici-bas,
« son règne de la Beauté ». C'est là ce qu'il
appelle le « salut du monde », un salut inverse
de celui que nous espérons et que nous cher-
chons, puisque c'est un salut de la terre pour
les puissants de la terre. Et le catholicisme tel
qu'il le conçoit et tel qu'il le veut n'est qu'un
moyen pour lui, le meilleur relativement aux
circonstances, de se procurer ce salut. Il n'est
qu'un des ressorts de l'impérialisme césarien.
Et à ceux qui se félicitent de l'admiration de
M. Maurras pour l'Eglise, nous demandons
encore une fois : est-ce de cela que vous vous
félicitez?
Cette manière de comprendre et d'utiliser le
catholicisme constitue sans aucun doute aux
yeux des esthètes de Y Action française, aristo-
crates de la pensée, une de ces u intérieures
COMME.NT LE CATHOLICISME EST UTILISÉ 10 J
harmonies » qu'ils se flattent de pouvoir créer.
ils savent qu'il n'est « pas de pouvoir public
qui n'ait tiré de quelque divinité son principal
moyen de prestige et de gouvernement: divi-
nités de marbre et d'or, divinités de pain
azyme, divinités de bois.,, ou divinités de
mots*);. Et ils en usent.
M. Lasserre, en nous taisant cet aveu dénué
d'artifice, nous explique par la même occasion
qu'il y a divers modes de sincérité-. Eli oui!
sans doute, mais d'insincérité aussi. Et Tinsin-
cérité méthodique, systématique, de quelque
nom qu'on la nomme, « intérieure harmonie )>
ou (( arrangement d'une sage politique » ,est cer-
tainement la pire de toutes et la plus répu-
gnante.Etnous voilà ainsi ramenés au plus cyni-
que machiavélisme, au bourgeoisisme voltairien
le plus bas qui, pour sauver son « libertinage ï)
de saducéen, s'allie au légalisme le plus étroit
des pharisiens contre les prophètes, les mysti-
ques, les chercheurs d'idéal, les affamés de
justice, c'est-à-dire contre toutes les initiatives
d'âmes qui, répondant à l'appel que le Christ
fait entendre par son Eglise, s'efforcent de sou-
1. La morale de Nietzsche, p. 147-148.
2. La morale de ISietzsche, p. 155-lî>t3.
Io6 PROPOSITION d'alliance
lever le inonde vers Dieu . Nous avons de la
peine à réaliser tout ce qu'il y a de monstrueux
dans une pareille attitude. M. Maurras rêve de
rétablir « Tunité des consciences » en enchaî-
nant les esprits aux dogmes. Mais, parmi les
dogmes, si les uns — comme celui du droit
divin des rois I — où il retrouve, exprimées en
langage de révélation, les lois de sa physique
sociale, ont au moins un sens pour lui, les
autres, c'est-à-dire les vrais dogmes, ceux qui
expriment Dieu et le rapport dans lequel nous
sommes avec Dieu pour une destinée trans-
cendante, ne sont à ses yeux que de pures chi-
mères. Et ce sont ces chimères, auxquelles il
ne croit absolument pas et que d'autre part il
blasphème de son point de vue d'esthète, qu'il
veut imposer aux autres en instaurant au be-
soin une Inquisition nouvelle.
Et le comble, c'est que, pour aboutir à ses
fins, il faut qu'il empêche ceux à qui il les im-
pose d'y donner un sens et d'y attacher une
espérance de vie meilleure, puisqu'autrement
le théisme malfaisant les reprendrait et quils
risqueraient, ce en aimant mieux obéir à Dieu
qu'aux hommes », d'échapper aux prises de
leurs « maîtres visibles ». De telle sorte que
COMME>T LE CATHOLICISME EST UTILISE IO7
les dogmes en effet sont une chaîne, rien qu'une
chaîne.
Et alors n'avons-nous pas eu raison de dire
que M. Maurras et M. Salomon Reinach sont
ici d'accord sur le fond, et que, pour l'un comme
pour l'autre, le rôle de la religion est de faire
obstacle au libre développement de l'activité
humaine ? Avec cette différence que ce qui est
un mal pour l'un est un bien pour l'autre ^
C'est vrai, c'est rigoureusement vrai, à la lettre.
Les dogmes, pour M. Maurras comme pour
M. Lasserre et les autres, sont des tabous :
« divinités de pain azyme... ou divinités de
mots », arrangées par une sage politique pour ie
gouvernement des esclaves. Et M. Descoqs,
s'imaginant qu'il va nous aveugler comme il
s'aveugle lui-même avec la lumière à laquelle
ces beaux mystères sont confiés, ose nous dire
en le prenant même de haut, que pour M. Maur-
ras la religion, au lieu d'être un tabou, tient
seulement a la liberté en lisière », que les en-
1. Cf. Annales de philosophie chrétienne, iain\\er 1910,
p. 444.
I08 PROPOSITION d'alliance
traves qu'elle lui donne « sont bienfaisantes,
fécondes, pleinement justifiées, arrêtant la bête
humaine et l'anarchie sociale, faisant régner
Tordre rationnel au dedans et au dehors' ».
Seulement, M. Descoqs oublie de préciser ici
ce que M. Maurras entend par « ordre ration-
nel >;. Et malheureusement c'est l'ordre qui
comporte des « maîtres » et des « esclaves»,
des exploitants et des exploités, un ordre tout
terrestre, tout matériel et que Ton construit
en fermant hermétiquement toute échappée sur
l'infini : si bien que TEglise n'est plus quel'er-
oastule destinée à contenir les « insensés, les
vils », c'est-à-dire la masse, l'ensemble, le
troupeau qui est incapable de s'élever à la sur-
humanité. Et si M. Descoqs a encore le courage
ou l'inconscience de prétendre que ce n'est pas
cela, nous lui demanderons ce que signifient
tous les propos que nous avons rapportés, ainsi
que toutes les citations que lui-même a faites
en priant instamment qu'on ne lui en attribue
pas les idées.
1. Cf. Annales de Philosophie chrétienne, juin 1910,
p. 251. Et vraiments'ilen est ainsi, pourquoi M. Descoqs,
ailleurs, proclame-t-il si fort qu'il ne partage pas les
idées de M. Maurras sur la religion?
COMMENT LE CATHOLICISME EST UTILISE IO9
Mais pour achever de donner présentement
à sa réponse toute la pertinence désirable, il
ajoule qu'en effet pour M. Maurras le catholi-
cisme n'est « pas une pure religion de l'esprit,
émancipatrice de l'individu (nous voyons poin-
dre les gens de la Réforme), mais une reli-
gion d'autorité ; non pas un instrument pour
asservir les hommes, mais une aide pour leur
faire conquérir la seule vraie liberté, celle qui
s'épanouit dans la soumission à la règle, le
respect de Tordre '.< voulu par la nature ».
Voulu par la nature, c'est ainsi que parle le po-
sitivisme de M. Maurras. Quant au croyant, il
dit : « Voulu par Dieu ». Mais ceci mis à part,
ils sont« d'accord ^ ». Nos lecteurs savoureront
la simplicité de ce concordisme. Pour M. Des-
coqs, l'ordre voulu par la nature tel que
M. Mauras le conçoit avec son positivisme, et
l'ordre voulu par Dieu tel que nous le propose
lecaholicisme ne fontdonc qu'un seul et même
ordre. Mais, lui demanderons-nous, pourquoi
avoir recours à Dieu et à la religion si la nature^
et le positivisme y suffisent? Et s'ils n'y suffisent
pas, comment M. Maurras peut-il le concevoir,
et être d'accord avec le croyant?
\. CL Annales de philosophie chrétienne, juin i 910,
p. 2ol.
no pROPOSiTiors d allia>ce
Et quand vous dites que, d'après M. Maurras,
le catholicisme n'est pas « une pure religion de
l'esprit », vous laissez entendre qu'il est tout
de même une religion de Tesprit. Mais que
n'avez-vous essayé de nous dire comment et de
quel esprit? Une religion de l'esprit, c'est une
religion qui accorde à l'humanité une destinée
spirituelle et qui a pour objet d'y faire aboutir
l'humanité. Or, toute la doctrine de M. Maurras
et des positivistes de Y Action française, d'après
les constatations mêmes que vous-même avez
été forcé de faire, ne consiste-t-elle pas à nier
une telle destinée, à clouer les hommes à la
terre et à les organiser non pas, comme vous le
dites avec ce qui serait vraiment de l'impu-
dence si ce n'était de la niaiserie, pour leur
faire conquérir par la règle <f la seule vraie li-
berté », mais pour permettre aux aristocrates,
aux esthètes d'établir en ce monde « le règne
de la beauté » conforme à leur goût, et de sau-
ver leurs petites ^< harmonies intérieures » ?
CHAPITRE V
LA CASUISTIQLE DE M. DESCOQS.
On voit ici comment x\l. Descoqs, pendant
qu'il s'efforce d'une part d'interpréter en neu-
tralité pure, en agnosticisme pur, le positivisme
de V Action française, en arrive d'autre part ù
tourner cette neutralité et cet agnosticisme en
bienveillance, en demi-affirmations ou même
en affirmations totales. Et alors il va nous
donner les plus beaux spécimens de casuis-
tique qu'il soit possible de rencontrer, d\ine
casuistique qui est si complaisante qu'elle
en devient encore plus saugrenue que com-
plaisante, puisque M. Maurras, dans le dé-
tail, en sort à peii près orthodoxe, si ce
n'est orthodoxe tout à fait, sans cesser d'ôtre
incroyant. Jadis, si nous nous en rapportons à
Pascal, des casuistes avaient imaginé qu'on
pouvait faire son salut sans aimer Dieu. Il y a
mieux maintenant: sans croire en Dieu, on
peut être orthodoxe. Une orthodoxie sans foi !
112 PROPOSITION D ALLIANCE
Et M. Descoqs nous dit que nous pouvons l'ap-
peler ainsi si bon nous semble. El en effet nous
ne pourrions l'appeler autrement, puisque, du
point de vue de cette orthodoxie, il est convenu
qu'on peut faire abstraction de la foi, comme
si c'était chose peu importante ou en tout cas
secondaire, et qui vient après l'ordre qui fait
triompher FEglise dans la société.
Nous entendons bien que M. Descoqs, malgré
tout, proteste : il n'admet pas que la foi soit
chose peu importante ni chose secondaire. N'a-
t-il pas dit très haut que l'incroyance de
M.Maurrasne pouvait à aucun degré lui suffire?
Nous enregistrons sa protestation.
Mais après avoirprotesté, toujours est-il qu'il
croit pouvoir s'unir pour une action commune
et des résultats communs. Et sans doute ce
n'est pas à !a foi agissante de M. Maurras qu'il
pense s'unir, ni à l'effort que celui-ci ferait pour
chercher la loi intérieurement : car, outre que
ce n'est point de cela qu'il s'agit, mais d'une fin
extérieure à atteindre, si jamais personne s'est
présenté comme fixé, comme ne cherchant pas,
c'est bien celui-là. Et il n'est rien dans son école
dont on se glorifie davantage que d'avoir coupé
court à toutes les inquiétudes, à toutes les aspi-
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS II 3
rations des cœurs en souffrance. Par conséquent
il est impossible de s'unir à lui, pour une
action commune et des résultats communs,
sans faire au moins abstraction de la foi dont il
fait, lui, formellement exclusion. C'est ce que
nous appelons traiter la foi en chose secondaire,
en chose qu'on fera venir après coup, si on
peut.
Et M. Descoqs ne se défendra pas de vouloir
procéder ainsi, ou bien il n'y aura plus moyen
de savoir ni ce qu'il dit, ni ce qu'il veut.
Il commence en effet par imaginer qu'avec
des positivistes neutres, des positivistes qui
s'abstiennent, il y a possibilité de s'accommo-
der. Et aussi tente-til jusqu'au bout de présen-
ter M. Maurras et ses disciples comme de sim-
ples «déficients », — ce qui n'est peut-être pas
très flatteur pour des surhommes. Mais comme
ceux-ci ne sont pas neutres, M. Descoqs en réa-
lité se heurte à leurs négations. Et par suite
c'est avec ces négations mêmes qu'il lui faut
tâcher de s'accommoder. Pour cela il dissimule
les unes, il édulcore les autres ; il transforme
celles-ci en leur contraire ; il excuse celles-là ;
ce qui manifeste le fond même de la doctrine,
l'essentiel de l'attitude, devient accidents et
11 II PROPOSITION d'alliance
incartades auxquels il ne convient pas de s'ar-
rêter ; quand il ne peut faire plus, il admire
les qualités d'esprit qui s'y font jour. C'est
toute une musique dont à son tour il les accom-
pagne ; il faudrait même dire toute une orches-
tration. Et si la cacophonie s'y met, c'est sans
doute tant mieux ; on s'y reconnaît d'autant
moins. Mais ici il n'y a pas de musique qui
vaille, ni de cacophonie non plus, et le venin
demeure tout entier sans que rien l'atténue.
Chemin faisant, nos lecteurs ont déjà pu
s édifier à cet égard sur la manière de M. Des-
coqs. Quelques détails précis achèveront cette
édification en achevant de montrer quel est
l'esprit qui l'inspire.
Il faut voir d'abord comment M. Descoqs
s'efforce de nous faire admirer le positivisme
de M. Maurras. Il nous dit toujours qu'on ne
peut s'y tenir. Mais en même temps il rappelle
que M. Maurras « s'est constitué le champion »
de la raison contre ceux qui à l'heure actuelle
en méconnaissent le rôle. Lorsque celui-ci
dit-il, c( en face des exigences de la vie, eut
perçu, avec 1 acuité que l'on sait, la néces-
sité, pour l'élite française (les autres n'en
ont pas besoin !), de rétablir la discipline
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOOS IIO
de sa propre pensée, il crut lui offrir le salut,
en lui présentant une philosophie du fini » ^
Mais au moins « le phénoménisrae auquel il
s'arrête » n'a-t-il rien de commun avec «. un
phénoménisme purement subjectif, succédané
de Kant et de la philosophie allemande... Toute
Tœuvrede M. Maurras proteste contre un nihi-
lisme spéculatif universel ». Il affirme l'exis-
tence de la nature sensible, « la nature n'est
pas un mot qui ne désigne rien d'objectif». En
conséquence, déclare M. Descoqs, « le phéno-
ménisme de M. Maurras est un phénoménisme,
ou si l'on veut, un relativisme réaliste » 2. Evi-
demment il baptiserait carpe un lapin sans que
cela le gênât le moins du monde. Si pour
M, Maurras le phénomène est à ce point réel
qu'il est seul à être et qu'il se suffit pour être,
vous pouvez dire en effet que M. Maurras est
rèalùte au sens épicurien du mot. Et libre à
1. L'acuité de M. Maurras découvrant que l'élite
française, pour rétablir la discipline dans sa propre pen-
sée, devrait recourir à une philosophie du fini, c'est-à-
dire à une philosophie athée ! Cette acuité que l'on sait,
dit gravement M. Descoqs 1 Assurément, elle est mer-
veilleuse et a rendu un signalé service à l'élite fran-
çaise !
2. Etudes, 5 décembre 1909, p. 605-609.
Il6 PROPOSITION d'alliance
VOUS de lui en faire un mérite. Mais dans ce
cas il n'est nullement relativiste, puisqu'il
entend bien connaître la réalité telle qu'elle est .
Si, au contraire, le phénomène n'est que la
manifestation d'une réalité qu'il considère
comme inconnaissable en elle-même, il est
alors relativiste sans être nullement réaliste.
Et en aucune façon, il ne peut être l'un et l'au-
tre à la fois. La vérité c'est que vous tenez à
appliquer à M. Maurras cette épithète de réa-
liste à cause du son qu'elle rend et pour signi-
fier que lui au moins n'est pas subjectiviste et
ne pactise pas avec la philosophie allemande.
Gomme si son réalisme épicurien n'était pas la
pire négation qui se puisse concevoir î Et d'au-
tre part vous voulez qu'il soit quand même
relativiste afin de pouvoir dire qu'il laisse une
place à la croyance. Mais donner et retenir ne
vaut. Il faudrait au moins choisir ^
1. 11 n'est peut-être pas inutile de rappeler que M.Ban-
zet, e'galement dans les Etudes (5 octobre 1908), lui avait
donné l'exemple à propos du livre de M. Lasserre : Le
Romantisme français. M. Lasserre, précisément pour
ne pas rester neutre, pour être sûr qu'avec l'idée d'un
au-delà, d'un inconnaissable à la Spencer, les cœurs en
souffrance ne viendront plus, par leur inquiétude de
l'infini, troubler ses combinaisons et ses sages arran -
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS II 7
Nous avons constaté comment, sous la plume
de M. Descoqs, ce qui, chez M. Maurras et les
gements politiques, professe hautement ce qu'il appelle
une « métaphysique du sensible », c'est-à-dire purement
et simplement le matérialisme. Kt par là, bien loin
de laisser ouverte la question de savoir si Dieu existe
et si nous avons une destinée supra-terrestre, il entend
au contraire la fermer absolument. Pour lui, ni le doute,
ni l'inquiétude ne sont de mise. C'est la négation pé-
remptoire, c'est le dos tourné décidément au surnatu-
rel. Eh bien! M. Banzet, dans cette * métaphysique
du sensible », par opposition avec l'agnosticisme qui
n'ose rien affirmer sur rau-delà,voit un acheminement
vers la vérité. Pour lui M.Lasserre est « à mi-chemin)).
Et après l'avoir encouragé doucement à marcher,
comme s'il n'avait qu'à suivre sa route pour passer de
l'affirmation du fini à l'affirmation de l'infini, il le féli-
cite de nous avoir donné une œuvre qui fait présager
et désirer « d'autres flots lumineux d'une source abon-
dante et claire ».
Et cela est loin de lui suffire. Ayant découvert dans
le livre ^ la thèse de l'ordre, de l'autorité forte et intel-
ligente )), — et nous savons maintenant quel est cet
ordre et quelle est cette autorité, — M. Banzet se pâme,
à !a lettre, sur la beauté de « cette médaille d'effigie
très romaine > malgré son petit « revers» d'incroyance,
« tant par endroits l'esprit chrétien saillit vif et pur,
tant il a le sens catholique et le culte de notre tradition
religieuse, ce dévot de notre passé-). Oh ! oui, combien
Il8 PROPOSITION DALLIAINCE
autres, est négation de Tinfini, et non seule-
ment négation, mais guerre impitoyable au
fantôme de l'infini qui pour eux « ne représente
que le contradictoire ' n, se transforme en sim-
ple abstention, en déficience, au point qu'il ose
dire : M. Maurras <( ne nie pas explicitement
l'existence de l'absolu; il se borne à l'ignorer-^).
Mais à l'occasion, quand il constate malgré tout
que M.Maurrasnie si bien l'existence de l'absolu
qu'il rejette jusqu'à l'Inconnaissable de Spen-
cer, (( tellement l'hypothèse même de son exis-
tence lui est inadmissible ». M. Descoqs trouve
vif et combien pur l'esprit chrétien de cet homme qui,
dans le livre même qu'admire M. Banzet, s'affirme crû-
ment matérialiste et qui ailleurs, n'ayant plus à obser-
ver la même réserve d'expressions que dans une thèse
de doctorat, a écrit ce que nous avons cité, et comparé
la religion à la rancœur des vieillards impuissants con-
tre les images erotiques ! Et combien forte et combien
intelligente aussi sa conception de l'ordre maintenu
par une « commission mixte, composée de trois athées,
de deux généraux et d'un Père Du Lac, et qui serait
appelée à juger tous nos idéologues, moins encore sur
leurs paroles que sur l'air qu'ils ont». Et en ve'rité qu'ils
veuillent bien nous le dire, ceux qui viendront à bout
de voir en tout cela autre chose qu'une bouffonnerie
sinistre.
1. Eludes, 5 décembre 1909, p. 608.
2. Etudes, 5 décembre 1909, p. 613.
« LA CASUISTIQUE DE M. DESGOQS II ()
encore moyen de lui en faire un me'rite en rap-
pelant (' de quelles répugnances il est soulevé
devant l'imprécis, le vague, le confus' *>. Et il
a l'air de dire : N'est il pas compréhensible que
cet esprit lucide qui ne se paie pas de mots, cet
esprit soucieux de réalités solides, ne perde
pas son temps à en chercher dans les nuées,
de mystiques et de chimériques, lui qui a » perçu
avec l'acuité que l'on sait la nécessité pour
l'élite française de rétablir la discipline de sa
propre pensée- », n'est-il pas compréhensible
qu'il ne puisse se satisfaire avec ces brouillards
d'outre-Manche ou d'outre-Rhin? Et si loin que
cela l'entraîne et si déplorables que soient ces
négations, n'est-ce pas la marque chez lui
de qualités bien françaises ?
Et c'est toujours, sous des formes variées,
ici très clairement, ailleurs seulement insinué,
un sentiment analogue d'indulgence admiralive
en face des pires errements. Vous vous souve-
nez par exemple des maximes de conduite qu'on
se donne dans Tentourage de M. Maurras, et
1. Etudes, 20 décembre 1909, p. 780.
2. Etudes, 5 décembre 1909, p. 608. Qu'on se rappelle
en quoi consiste cette discipline pour <( l'élite », pour
les surhommes de WAction française.
I20 PROPOSITION D ALLIANCE
que M. Maurras se donne lui-même : « Soyons
proxénètes... Achetons tous les moyens, ache-
tons les femmes, les consciences... La raison
d'Etat justifie tout. » Et cela signifie à la fois :
quand « l'élite » est au pouvoir, elle a le droit de
tout faire pour y rester et, quand elle n'y est pas,
le droit de tout faire pour y parveni r. Car la meil-
leure règledesmœursneréside-t-elle pas, comme
dit M. Tauxier, dans « les conditions de prospé-
rité de l'espèce» ,etla prospérité de l'espèce n'est-
ce pas (( l'élite » qui l'assure ? Eh bien I M. Des-
coqs rapportant cette formule, nous dit simple-
ment: c< On est tenté de sourire ». Et il ajoute
que « l'honnêteté native de M. Maurras et de ses
amis les préservera d'ordinaire de penser sur
ces points autrement qu'un catholique ^ w. Evi-
1. Etudes, 0 septembre 1909, p. 618. M, Deifour est
encore plus savoureux, c Dans votre positivisme,
M. Maurras, dans votre athéisme, dans votre machia-
vélisme politique, dans votre semi-renanisme (semi,
seulement !) nous voyons surtout des exercices livres-
ques chers à un jeune scholar transcendant. L'heure a
sonné pour vous. Dites enfin que vous êtes catholique,
car vous l'êtes jusqu'au fond du cœur, vous l'êtes jus-
qu'aux moelles » {La Croix, 10 avril 1907). Et le scholar
mûri, mais d'autant plus «■ transcendant >^, répond en
effet qu'il est a catholique... mécréant ».
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS 121
demment ils ont l'àme si naturellement chré-
tienne ! Et aux purs tout n'est-il pas pur ? Et
d'autre part 3J. Descoqs n'a-t-il pas établi que
(f le positivisme de M. Maurras l'amenait à ne
jamais contredire l'Eglise sur le terrain de l'ac-
tion en quelque point que ce soit ^ » ? Mais ima-
ginons que sous la plume de quelques autres,
des sillonistes par fiypothèse, on trouve seule-
ment l'apparence de pareilles maximes. Est-ce
qu'on songerait à en appeler à leur honnêteté
native ? Et c'est bien pis, tandis qu'on pardonne
à « ces Messieurs de V Action française n de dire
crûment que v< le point de vue moral est un
point de vue anarchiste -», c'est surtout quand
les autres parlent de conscience qu'on les juge
dangereux. Pour eux il n'y a plus de positivisme
qui les amène à ne pas contredire l'Eglise. Aussi
déclare-ton que leur soumission n'est qu'un
masque. Et celle de M. Maurras et de ses amis
est si visiblement sincère et profonde, et garan-
tie par leur positivisme même, que c'est seule-
ment avec eux qu'on se sent en sécurité : car
aiosi que le dit si bien M.Dimier,« s'ils ne font
1. Eludes, 5 septembre 1909, p. 618.
2. Tauxier, Action française, janvier 1904, p. 32.
122 PROPOSITIOxX d'alliance
pas tout ce que fait l'Eglise, ils ne font rien que
l'Eglise n'enseigne et n'ordonne ' ».
Au sujetde l'esclavage dont M . Maurras surtout
a chanté les bienfaits, et dont M. H. Rebell dans
sonUnioîides trois aristocraties esiwenunousdoxi'
ner une théorie nouvelle adaptée aux circons-
tances et aux milieux, M. Descoqs a fait cette trou-
vaille : « Je me contente, dit-il en parlant de
i\I. Maurras, de citer cette jolie phrase égarée dans
l'une de ses premières œuvres : C institution de
V esclavage enlève à la démocratie antique ses pi-
res inconvénients . Les démocrates n'ont qu'à se
le redire : si l'esclavage revit jamais, c'est à
eux, selon M. Maurras, que nous le devrons et
non au pouvoir héréditaire ' >. Voilà certes un
coup droit ; et qui ne serait reconnaissant de ce
charitable avertissement, qui nous met en garde
contre ce qui pourrait ramener l'esclavage?
1. Les maîtres delà contre- Ri^volution, Introd., p. 11 .
« Ils ne font rien que l'Eglise n'enseigne et n'ordonne »,
même quand ils se battent en duel, même quand ils
disent : achetons les femmes, achetons les consciences !
2. Etudes, 5 septembre 1909.
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS 120
Mais le malheur, c'est que, si nous nous re-
portons à la page d'où cette jolie phrase est
extraite ^ nous découvrons qu'elle termine tout
un développement consacré à la gloire de « l'an-
cienne Grèce » qui « posa le fondement de la
science et de la religion positives » -, et à la
gloire de « l'ancienne Rome » qui « déroule
une si puissante politique réaliste que les Cham-
bres anglaises et la Monarchie capétienne (la
Monarchie capétienne elle-même !) ne l'ont
point surpassée ». Et ce que M. Maurras y
trouve de caractéristique c'est que, d'une part,
« l'arbitraire des chefs et les prescriptions des
lois se tempèrent et se composent exactement »
et que, d'autre part, «l'institution de l'esclavage
enlève à la démocratie ses pires inconvénients m .
Ce qu'il nous signale comme une chose à admi-
rer, M. Descoqs nous le présente comme un
danger qui nous menace, et dont la bonté d'âme
de Maurras veut nous préserver. Ce n'est pas
plus difficile que cela.
Et pour compléter, il ajoute que « l'étrange
mythe des ^Serviteurs» dans le Chemin de Para-
1 . Trois idées pUitiques, p. b4.
2. A remarquer ici l'expression de religion positive et
le sens qui lui est donné.
12^ PROPOSITION D ALLIANCE
dis, malgré sa forme paradoxale, ne signifie pas
autre chose )),si ce n'est que ce sont « les classes
supérieures qui, tendant la main aux inférieu-
res, les attirent à elles et leur facilitent les éta-
pes » ^ 11 est bien vrai que Griton nous y est
représenté comme tendant, non pas la main,
mais le pied, pour donner des gourmades, quand
il ne se paie pas la fantaisie de crucifier n con-
tre la justice ». Mais ce n'est là — l'honnêteté
native de AJ. Maurras ne nous en est-elle pas
garante ? — que forme paradoxale. Et puis gour-
mades et crucifiement tirent-ils donc tant à con-
1. Etudes, 5 septembre J909, p. 615. N'est ce pas jus-
tement en cela que consiste l'action sociale telle que
l'a préconisée Léon XIII en proclamant « comme un fait
nécessaire la diversité des classes et des conditions » ?
Et par ce rapprochement très avisé, M. Descoqs met
V Action française sous le patronage de Léon XIII. Le P.
Barbier pensera certainement que c'est une compro-
mission ; et si, après cela, il ne fait pas schisme, c'est
qu'il manque de conviction et de caractère. Mais, comme
preuve que tel est bien le rôle que V Action française
attribue aux classes supérieures, M. Descoqs aurait dû
citer, entre autres, cette phrase de M. Lasserre: « Si
indispensable que soit pour la paix et la nécessité de la
nation une aristocratie, sa fm essentielle ne^l pas le
bien général, mais sa propre vertu. Elle a la jouissance
des honneurs, et seule elle fait fii'ure » [Action française,
t. ï).
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS 125
séquence, puisque les uns en sont « couronnés
de joie » et que les autres a ne s'y refusent
point » ' ? Et les transmutations de ce genre
se multiplient à discrétion.
Les doctrinaires de VActioîi française n'ont
qu'un souci, c'est de « chasser le surnaturel, le
mystique », c'est de supprimer jusqu'à la préoc-
cupation de l'infini. M. Descoqs traduit qu'à
leurs yeux « le culte de Tinfini n'oiïre... que
dangers et déboires, s'il n'est réglé par le ca-
tholicisme M>. Et il faut l'entendre proclamer
que M. Maurras, « de par sa méthode, doit te-
nir compte du fait chrétien et du résultat de
l'influence chrétienne » ^ ; comme si tenir
1. M. Descoqs n'omettra certainement pas de dire
que M. Maurras a bien trop le sens des réalités et des
contingences pour rêver de rétablir l'esclavage tel qu'il
existait dans l'antiquité. Et du reste il nous renvoie à
cet égard à une page du Dilemme de Marc Sangnier,
p. 104, où M. Mauras parle en effet en ce sens. Mais ce
n'est pas la question. La question est de savoir s'il
maintient le principe de l'esclavage, quelle que soit la
manière dont il se propose de l'organiser. Et là-des-
sus ses affirmations et celles de ses amis sont aussi
claires et aussi fermes que possible. Que sont donc les
êtres « dépourvus de conscience et de responsabilité »
que réclame M. Gilbert, si ce ne sont des esclaves ?
2. Eludes, 5 décembre 1909, p. 604.
3. Etudes, 5 septembre 1909, p. 614.
120 PROPOSITION d'alliance
compte du fait chrétien pour de « sages arran-
gements politiques », c'était l'équivalent d'être
chrétien. Exploiter la religion, est-ce donc être
religieux ?
Et comme u on oublie trop vite, selon lui,
que la grâce laisse subsister entre les membres
de la grande famille du Christ des inégalités
sans nombre, dont le plaisir divin est sans doute
la première règle » % il trouve « vraiment pi-
quant d'entendre l'incrédule Maurras rappeler
sur ce point incontestable la doctrine ortho-
doxe ». La doctrine orthodoxe du bon plaisir
divin appuyant la doctrine non moins ortho-
doxe du bon plaisir des rois et aussi celle du
bon plaisir des surhommes ! assurément l'in-
crédule Maurras s'y connaît en fait de doctrines
de ce genre. Et si c'est là l'orthodoxie, il n'y a
plus qu'à le sacrer sans retard Docteur et Père
de l'Eglise.
Mais oîa M. Descoqs se surpasse lui-même,
c'est quand il entreprend, sinon de justifier, au
moins de disculper, en l'expliquant, la pensée
de M. Maurras sur le Christ. Rappelant Vlnvo-
1. Etudes, 5 septembre 1909, p. 614 (note).
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS I27
cation à Minerve ' qu'il appelle nn u médaillon
achevé », comme M. Banzet avait appelé « une
médaille d'effigie très romaine » le livre de
M.Lasserre, il en vante la beauté, en regrettant
toutefois que « cette page si supérieure par le
style à la Prière sur r Acropole » ne contienne
que « des vues étroites et bornées à l'ordre con-
tingent ». Mais du moins, ajoute-t-il, n'y re-
trouve-t-on pas '< cette haine, cette inintelli-
gence du christianisme qui déparent » la page
de Renan. De son propre aveu, V Invocation à
Minerve chante le paganisme hellène comme
« un idéal qui ne sera pas dépassé - ». Que lui
faudrait-il donc pour y trouver 1 inintelligence
du christianisme ? Et si M. Maurras n'exprime
point là une haine qui repousse l'esprit du
Christ, qu'eyprime-t-il donc ? Du reste, M. Des
coqs n'avait qu'à se reporter à une autre page
qui est le pendant de celle-là etoiile sentiment
de haine, c'est bien le cas de le dire, « saillit vif
et pur ». Découvrant subitement au milieu des
ruines d'Athènes un buste désigné comme re-
produisant les traits du Christ, M. Maurras
écrit : « Je n'eus aucune surprise. Je sentis
J. L'avenir de l'intelligence, p. 289-296.
2. Etudes, 5 décembre, p. 608.
128 PROPOSITION D ALLIANCE
pourtant le besoin de courir au grand air pour
dissiper le trouble où me jetait ce brusque re-
tour du nouveau monde et du Nazaréen par qui
tout l'ancien s'écroula... Je regardai la nuit qui
approchait. Il me semblait qu'ainsi sous la
croix de ce Dieu souffrant était arrivée la nuit
sur l'âge moderne ^ ». Renan aurait-il parlé de
la sorte ?
M. Descoqs la connaît cependant, cette page ;
il y fait ailleurs allusion. Seulement c'est pour
ajouter, — avec une intrépidité qui ne se dément
pas et comme s'il s'agissait d'une simple bou-
tade,— que M. Maurras réprimera vite «d'aussi
insensés regrets ». Or M. Maurras les réprime
si peu que dans les lignes qui suivent,il se con-
sole avec cette espérance que le retour éternel
fera refleurir le paganisme mort. Et s'il est
vrai qu'il se console aussi, comme le veut
M. Descoqs, en admirant l'œuvre de l'Eglise ro-
maine, c'est uniquement parce qu'il y trouve
l'antidote du venin chrétien. Tout le mérite
qu'il attribue à l'Eglise — combien de fois fau-
dra-t-il le redire ? — c'est d'avoir éteint l'esprit
de l'Evangile. Et quand il crie : vive le pape 1
c'est pour signifier : mort au Christ !
1. Anthinea, p. 12b.
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS 129
Et le blasphème de M. Maurras disant que le
Christ a donné par ses exemples et ses discours
« les modèles delà frénésie toute pure », qu'en
fait M. Descoqs ? Il y vient pourtant ', et cela
vaut assurément la peine d'être encore signalé.
Il introduit d'abord une longue note pour dire
que « dans tout ce passage M. Maurras ne s'en
prend qu'au Jésus des protestants ».Et il ajoute
bravement que « cela ressort avec évidence du
contexte >-. C'était le cas de nous le donner, ce
contexte ; et c'est justement ce qu'il évite de
faire ; car du contexte il ressort avec évidence
qu'il s'agit ici bel et bien du Jésus de l'histoire,
puisque ce Jésus est rapproché d'Isaïe et des au-
tres prophètes hébreux à qui M. Maurras attri-
bue la même frénésie. « Isaïe et Jésus, David
et Jérémie, etc. ». Et aussi, sentant bien la fai-
blesse de son expédient, M. Descoqs fait-il appel
à un autre passage que nous avons également
cité, et où M. Maurras distingue « le Christ inté-
rieur des gens de la Réforme » de « celui de
notre tradition catholique, le souverain Jupiter
qui fut sur terre, pour nous, crucifié " ». Seule-
1. Etudes, 20 décembre 1909, p. 783-784.
2. On va se rendre compte tout de suite qu'en em-
pruntant à Dante cette expression, M Maurras unit aux
9
lÔO PROPOSITION D ALLIANCE
ment M. Descoqs, qui tout à Theure avait le tort
d'invoquer le contexte, a maintenant le tort de
l'oublier. Et c'est dommage : carie contexte in-
dique encore ici avec évidence que « le Christ
intérieur des gens de la Réforme » s'identifie
pour M. Maurras avec le Christ « des quatre
juifs obscurs », c'est-à-dire avec le Christ de
l'Evangile et de l'histoire \ M. Descoqs en est
donc pour ses frais de complaisante volonté.
Et du reste il vient si peu à bout de se ras-
surer qu'après avoir donné, grâce au tronquage
des textes, la réponse qui précède comme pé-
remploire, il reconnaît que d'autres passages
« donneraient trop à croire que ce Jésus de
« arrangements d'une sage politique » les arrangements
« d'une aimable poésie » .
1. Pour bien nous rendre compte de ce qu'il y a de
scandaleusement paradoxal dans la situation au mi-
lieu de laquelle nous nous débattons, songeons que les
hommes qui pardonnent au moins à M. Maurras de
parler ainsi du Christ et des « quatre juifs obscurs » (tels
MM. Barbier, Besse, Delfour, Fontaine, Gaudeau, de
Pascal), poursuivent d'autre part de leurs anathèmes
ou de leurs suspicions les plus outrageantes tous ceux,
quels qu'ils soient, qui ne pensent pas exactement
comme eux sur les problèmes les plus légitimement
discutés. Si c'est l'amour de la vérité chrétienne qui
les inspire, comment cet amour défaille-t-il à ce point
quand il s'agit de M. Maurras?
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS l3l
notre tradition catholique ne serait pas le Jésus
de rhistoire, mais un Jésus interprété, corrigé,
rendu ((inoffensif» parles barrières que l'autori-
té romaine aurait su imposer aux consciences ».
Et, oui, c'est cela, rien que cela : le Jésus de
la tradition, selon M. Maurras, c'est le Jésus
capté par les sages arrangements de la politi-
que, ramené dans le rang par les jurisconsultes
romains pour servir à leur œuvre de domi-
nation terrestre. M. Descoqs y voit parfaite-
ment clair. Et si ce n'était pas cela, où aurait-il
pris celte conception du Christ? Mais il n'y voit
pas clair longtemps. Et il faut croire qu'en effet
la lumière à laquelle M. Maurras confie « ses
mystères » les rend impénétrables ; car après
avoir marqué qu'aucun catholique ne saurait
accepter une telle interprétation c< sans rougir,
ni protester », M. Descoqs ajoute bien vite :
« Mais M. Maurras irait-il jusque-là » ? Et lais-
sant la question en suspens, i! insinue que si
on pouvait être sûr que pour lui le Jésus de la
tradition catholique est le Jésus de l'histoire,
tout s'arrangerait. Eh oui, sans doute, tout s'ar-
rangerait, mais malheureusement on est sûr
du contraire'.
1. Et M. Descoqs lui-même eu est tellement sûr
102 PROPOSITION D ALLIANCE
Et si après avoir lu la note nous retournons
au texte, voilà bien une autre affaire. M. Des-
coqs entreprend de u réaliser » comment
M. Maurras a pu proférer ce blasphème d'ap-
peler le Christ un frénétique. Il en vient à bout
que, précédemment [Eludes, 5 août i909, p. 336), il
avait écrit en parlant de M. Maurras : « Mais de quel
droit distinguer J'Evangile et l'Eglise, le Christ et son
épouse mystique ? Ne pouvait-il pas s'aviser plutôt que
Faulorité chargée d'expliquer l'Ecriture, et à laquelle il
reconnaît une sagesse infinie (non, une sagesse très
finie, il n'en est pas d'autre pour M. Maurras), ne pro-
cède pas selon son caprice, mais qu'elle a le véritable
esprit de son fondateur? » Et le mieux ou le pire, c'est
que M. Descoqs, dans le passage que nous venons de
citer, ne craint pas de nous renvoyer à celui-ci. Et de
nouveau il ajoute avec une inconscience qui désarme :
(( M. Maurras n'écrirait plus cela aujourd'hui, et il y
aurait injustice à insister sur ces écarts lointains de
langage. Mais pourquoi nous a-t-il redit avec tant de
force que le fond de ses idées n'avait pas changé en
matière philosophique, et pouvons-nous empêcher que
ces boutades regrettables soient en eîïet un épanouis-
sement naturel de son agnosticisme» ? M. Maurras n'a
pas changé, il ne désavoue rien, mais néanmoins il n'é-
crirait plus ce qu'il a écrit ! Et comme c'est gênant qu'il
dise qu'il n'a pas changé î — Il nous semble toutefois
que cela ne vous gène vraiment pas assez.
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS 1 33
« jusqu'à un certain point non sans frémir ^ «^
en faisant cette découverte que, c pour qui ne
se soumet pas à un ordre métempirique, la folie
des enseignements de l'Evangile, la folie de la
Croix «seront «■ toujours des folies )>. Et par
conséquent, comme M. Maurras ne se soum&t
pas à un ordre métempirique, le Christ ne peut
être pour lui qu'un fou. C'est d'une logique
impeccable, mais plus facile encore qu'impec-
cable. Et s'il faut en arriver là. à quoi boutant
dedétours? Nous n'avons rien dit de plus, ni
rien dit de moins.
Ainsi on a bien compris : M. Maurras, qui
veut absolument s'en tenir à un ordre delà
terre, ne peut faire autrement que de bafouer
le Christ qui, lui, est venu nous demander de
vivre pour un ordre céleste. Et, après tout ce
qui précède, ceci veut dire ou ne signifie rien:
Ne vous étonnez donc pas si M. Maurras parle
du Christ comme il le fait ; cela peut « se réali-
ser » . M. Maurras est logique: «Suite néces-
saire de l'agnosticisme, cruelle rançon de
1. On ne peut s'empêcher encore de lui dire : Si vous
pouvez penser qu'il s'agit du Christ intérieur des pro-
lestants, de ce Christ que vous demandez la permission
« d'ignorer» {Cï. Annales de philosophie chrélienne^iuni
1910, p. 244), de quoi frémissez-vous ?
l34 PROPOSITION d'alliance
l'athéisme K » Mais l'agnosticisme et l'athéisme
sont-ils donc des excuses? Et cet agnosticisme
et cet athéisme qui, chez M. Maurras, ne de-
vaient être qu'une «. déficience », vous consta-
tez donc qu'ils s'épanouissent en blasphème et
en négation formelle et « explicite » ?
En vérité, pour employer le langage de
M. Descoqs, de qui se moque-t-on ici ? et
M. Descoqs ne se moque-l-il pas de lui-même?
Si le blasphème de M. xMaurras est la « suite né-
cessaire de l'agnosticisme )),la « cruelle rançon
de l'athéisme », et s'il ne peut être que cela,
puisque vous ne pouvez le « réaliser » autre-
ment, pourquoi donc nous parlez-vous ailleurs
du souci qu'a M. Maurras de tenir compte du
fait chrétien, comme si pour lui c'était tenir
compte du christianisme même, et comme si
exploiter la religion par de sages arrangements
politiques, c'était la même chose qu'y croire ou
un équivalent de la croyance même? Et pour-
quoi tout à l'heure osiez-vous prétendre que
M. Maurras n'en voulait qu'au Christ intérieur
des protestants? Et pour vous faire compren-
dre l'énormité de votre exégèse, n'est-il pas
1. Etudes, 20 décembre, 1909, p. 784.
LA CASUISTIQUE DE M. DESCOQS l35
juste de vous demander encore une fois si, vous
aussi, en parlant du Christ de la tradition com-
me M. Maurras, vous n'avez que du mépris
pour le Glirist intérieur, pour le Christ par qui
nous sommes faits fils de Dieu et citoyens de la
cité céleste ^ ?
1. Gomme nous avions déjà posé cette question sous
une autre forme à M. Descoqs, il nous accuse de l'avoir
calomnié et de lui avoir attribué de dire que lui aussi
n'avait que du mépris pour le « Christ intérieur » tout
court. Et à cette occasion il nous compare spirituelle-
ment au P. Guche. — Celui-ci, on s'en souvient, ayant
emprunté un texte inventé de toutes pièces, l'encadra
dans des guillemets et le mit au compte de M.Blondel.
— Mais afin de se plaindre d'être calomnié, M. Descoqs
ne se fait-il pas ici quelque peu calomniateur ? Nous ne
lui avons pas attribué d'avoir dit qu'il n'avait que du mé-
pris pour le Christ intérieur. Nous lui avons seulement
demandé, puisqu'il entreprenait, au moins dans une
r> ftaine mesure, de justifier M. Maurras, s'il voulait
aller jusqu'où allait celui-ci. Ce n'était qu'une question
{CLAnnales, jarivier 4909, p. 444). Mais combien néces-
saire pour dissiper l'équivoque qu'il se plaisait et qu'il
se plaît encore à entretenir ! car, sous prétexte de re-
pousser le Christ intérieur des gens de la Réforme, c'est
le Christ même de l'Evangile que M. Maurras repousse
pour y substituer, sous le nom de Christ de la tradition,
un Christ qu'il imagine et qui, comme les dieux anti-
ques, serait simplement au service de César pour gou-
verner la foule.
Et, afin de bien marquer le caractère de notre pen-
i36 PROPOSITION d'alliance
sée, nous ajoutions une autre question qui signifiait :
accusera-t-on de pactiser avec les protestants quiconque
ne saurait se contenter du Christ de M.Maurras? C'était
une manière de mettre M. Descoqs et les autres en
garde contre l'accusation de protestantisme qu'ils nous
prodiguent si facilement. Mais pour M. Descoqs cela
devient un piège dans lequel il tombe. Et eu effet,
comme si pour lui quiconque ne se contente pas du
Christ de M. Maurras passait à la Réforme, il nous de-
mande si, en parlant du Christ intérieur, nous avons
voulu faire croire que notre catholicisme « s'inspire
décidément trop aux sources protestantes ». Et pour
accentuer son insinuation il dit en même temps : « Le
Christ inte'rieur, tel que les gens de la Réforme nous le
proposent, serait-il donc le vrai ? » (Cf. Annales de
philosophie chrétienne, juin 1910, p. 244). Mais où a-t-
il donc vu que nous ayons préconisé le Christ intérieur
tel que les gens de la Réforme nous le proposent ?
Ainsi il falsifie ce que nous avons dit de lui et il falsi-
fie ce que nous avons dit pour notre compte. Et c'est
en falsifiant ainsi qu'il crie à la falsification. C'est peut-
être fort ingénieux ; mais on pensera qu'auprès de lui
le P. Cuche n'était qu'un apprenti très candide.
CHAPITRE VI
LA VALEUR DE l' ENTENTE POUR
« LES RÉSULTATS BRUTS ))
Voilà le chaos dans lequel se débat M. Des-
coqs.Mais de ce chaos il est au moins assuré que
M. Maurras ne s'effraie pas.(Ju'on déclare si haut
qu'on voudra qu'onrepousse son incroyance, ce-
lui-ci y consent certainement volontiers pourvu
qu'en même temps on lui prête main forte. La
seule chose dont il a peur et qui lui fait voir rou-
ge,c'est la croyance qui ne peut consentir à faire
abstraction d'elle-même pour travailler avec
lui à établir son ordre terrestre et son « règne
de la beauté ». Or, en repoussant son incroyance,
c'est justement une croyance qui consent à faire
abstraction d'elle-même que M. Descoqs s'offre
de mettre à son service. Mais naturellement
c'est avec la pensée d'en tirer profit. « La où se
trouveront des dispositions bienveillantes,
pourquoi a priori refuser d'en accepter le béné-
fice? » N'est-ce pas la sagesse môme qui dicte
cette maxime?
1 38 PBOPOSiTiON d'alliance
Si nous voulons « réaliser » à notre tour com-
ment M. Descoqs a pu tomber dans le chaos que
nous venons de signaler, c'est en le considérant
comme dominé par cette intention inspiratrice
que nous en viendrons à bout. Et nous nous
hâtons de faire remarquer que cette intention
ce n'est pas nous qui la lui attribuons, mêm^
par inférence : c'est celle-là même qu'il exprime
en toute simplicité.
Il s'est avisé ensuite, il est vrai, de dire qu'il
avait voulu faire œuvre d'apostolat intellectuel,
selon la méthode même dont ici particulière-
ment nous nous réclamons, en allant chercher
l'âme de vérité qui se trouve dans l'erreur pour
aider celle-ci à se vaincre. Mais il pratique ainsi
à son égard la casuistique complaisante et
dénaturante qu'il a pratiquée à l'égard de
M. Maurras et de ses amis. Si c'avait été de
cela qu'il s'agissait il n'aurait pas pris tant
de détours. Il serait allé droit au système,
il l'aurait exposé dans sa teneur le plus exac-
tement qu'il aurait pu ; il en aurait mis en lu-
mière les vices secrets pour leur faire honte
à eux-mêmes ; il aurait tendu la main aux vel-
léités salutaires qu'il y aurait découvertes afin
de les orienter. Et, si pressant qu'il eût pu se
LA VALEUR DE l'eNTENTE iSq
faire, il s'en serait tenu là. Et nous aurions ap-
plaudi. Mais ce qu'il a faitn'est rien de sembla-
ble. Tour à tour le système est condamné et
repoussé comme absolument incompatible avec
le catholicisme ; puis déclaré simplement « défi-
cient », comme n'apportant que des vérités in-
complètes ; puis présenté comme s'opposant
seulement au catholicisme « en matière de spé-
culation dogmatique « et non « à envisager les
choses dans l'abstrait sur le terrain pratique ^ » ,
puis enfin à peu près innocenté et orthodoxisé,
à ce point même qu'on félicite M. Maurras de
donner très pertinemment des leçons d'ortho-
doxie à des catholiques de moins franc lignage.
Avec cela M. Descoqs peut faire face à tout.
Ne vous risquez pas à dire qu'il pactise ou
même qu'il sympathise avec les doctrines de
V Action française. Evidemment ce ne serait
qu'une calomnie. Mais ne vous risquez pas
davantage à dire que M. Maurras est antichré-
tien et qu'on ne peut s'allier avec lui. 11 vous
répondra que M. Maurras, malgré ses blasphè-
mes « d'antan » et bien qu'il n'ait pas changé
d'idées, est plus chrétien et surtout plusortho-
1. Etudes, 5 septembre 1909, p. 623.
I^O PROPOSITION d'alliance
doxe que vous : car lui au moins ne penche
pas au protestantisme.
C'est que derrière tout cela une seule chose
est en jeu : l'alliance à faire, avec les inconvé-
nients à en éviter et les avantages à en tirer.
Et il faut à M. Descoqs une habitude singu-
lièrement invétérée de se donner le change
pour y réussir dans la circonstance. N'a-t-il
pas posé la question sur ce terrain de la façon
la plus précise : c Toute réserve étant faite,
a-t-il dit, sur la valeur des résultats auxquels
sa méthode amène M. Maurras dans l'étude
de la politique et des faits sociaux, l'accord ne
peut-il se faire sur les résultats eux-mêmes ' ? ».
Et il ne pose cette question que pour y répon-
dre affirmativement. Visiblement ses articles
n'ont été écrits que pour cela, de telle sorte
qu'ils constituent ce que nous pouvons appeler
une théorie du pacte d'alliance entre le positi-
visme de XAclion française et le catholicisme.
Or les résultats en vue desquels, selon lui,
l'accord peut pratiquement se faire ne sauraient
aller à rien de plus, puisque leur valeur est
1. Etudes, b septembre, p. 612.
LA VALEUR DE l'eNTENTE i4i
réservée, qu'à rétablissement d'un ordre so-
cial terrestre. C'est ce que M. Descoqs appelle
lui-même « des résultats bruts » \ Et si nous
lui demandons pourquoi ici cet ordre social
terrestre lui paraît, à lui catholique, pouvoir
être voulu et cherché en commun avec les gens
deïAciion/rcmçaise, [[nous répond que c'est
parce que cet ordre comporte le triomphe de
l'Eglise, « sinon dans les âmes, du moins dans
la société », triomphe, ne craint-il pas de dire,
qui tient plus au cœur de M. Maurras que tout
le reste.
Seulement il est obligé d'avouer qu'il ne peut
s'agir que d'un triomphe « dans la société »,
c'est-à-dire d'un triomphe purement extérieur.
Et en effet en allant au-delà on dépasserait le
positivisme. Et assurément M. Maurras, qui a
tant à cœur le triomphe de l'Eglise, ne se sou-
cie pas de son triomphe dans les âmes ou plu-
tôt, s'il s'en soucie, ce n'est pas en chrétien,
c'est-à-dire en tant que par ce triomphe les
âmes vont au salut éternel, mais au contraire
en positiviste, c'est-à-dire en tant que par là
elles sont disciplinées, matées, enchaînées pour
faciliter le gouvernement de la terre.
1. Cf. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910,
ll\1 PROPOSITION d'alliance
M, Descoqs par conséquent ne peut réelle-
ment s'accorder avec lui qu'en voulant ces
résultats comme lui et par les mêmes moyens
que lui, c'est-à-dire par les moyens que fournit
la physique sociale telle que la comprend
M. Maurras, — et nous avons vu ce que sont
ces moyens pour l'usage desquels on a bien
soin de récuser « le fantôme obsédant de la
morale ».
Mais M. Descoqs ne saurait malgré tout s'y
résigner. Aussi, en même temps qu'il veut,
il ne veut pas. Mais quand il ne veut pas,
c'est pour se permettre ensuite de vouloir. Et
voilà comment il est amené à séparer les ré-
sultats voulus et des principes au nom desquels
on les veut et des moyens par lesquels on pré-
tend les réaliser. Cette séparation faite, il rejette
les principes,il repousse les moyens... et il garde
les résultats. En d'autres termes, sans prendre
la responsabilité du système de M. Maurras —
à Dieu ne plaise ! — il en retient « le bénéfice » .
Toutefois comme malgré tout il sent bien que
l'effet ici risque d'être contaminé par la souil-
lure de la cause, il tâche ensuite, du mieux
LA VALEUR DE l'eNTENTE 1^3
qu'il peut, d'effacer, ou au moins de dissimu-
ler cette souillure. Et c'est ce qui nous vaut
l'ingénieuse casuistique qui lui permet de bap-
tiser, ou à peu près, Tathéisme de M. Maurras,
tout en déclarant bien iiaut que c'est un sys-
tème (( caduc et ruineux », inacceptable pour
les croyants. Ainsi tout est sauf: son catholi-
cisme, son « honnêteté native » et acquise, et
par dessus le marché les résultats très palpa-
bles et très appréciables du positivisme de
ï Action française. C'est ce qui s'appelle, dans
Je langage de M. Maurras, créer une « intérieure
harmonie ».
De cette façon, M. Descoqs peut nous parler
de « Tordre régnant dans la société )> comme
s'il n'y en avait que d'une espèce, ou plutôt
comme si c'était un ordre en soi, un ordre ma-
tériel, brut, sans valeur, sans signification et
comme si cet ordre régnant, établi en vertu de
n'importe quels principes, fussent-ils l'athéisme
et la conception de l'homme qui s'y rattache,
et par n'importe quels moyens, fussent-ils ceux
que nous savons, était « une condition souve-
rainement efficace pour hâter dans les âmes
l'instauration du royaume du Christ^ ».
1. Cf. Annales de philosophie chrétienne, juin i9{0,
p. 2i8.
I/i4 PROPOSITION d'alliance
Aussi s'indigne-t il quenoiis lui ayons de-
mandé si, selon lui, le triomphe de l'Eglise se
sépare du triomphe du Ghrist,ou si le triomphe
du Christ n'est plus de régner dans les âmes.
Est-ce que son but n'est pas de faire servir au
triomphe du Christ dans les âmes le triomphe
de l'Eglise dans la société ? Eh oui, sans doute,
et nous savons trop que c'est en se représentant
les choses dans celte perspective qu'il se justi-
fie à lui-même sa démarche et son projet d'al-
liance, pour avoir jamais songé à lui dire qu'il
s'en tenait au triomphe de 1 Eglise dans la so-
ciété en éliminant de propos délibéré son triom-
phe dans les âmes. Mais ce qui est vrai, abso-
lument vrai, et ce qui suffit aaiplement à nous
faire dire qu'il sépare ces deux choses, c'est qu'il
imagine, avec le concours de M. Maurras, un
triomphe de TEglise u dans la société » qui, non
seulement n'est pas son triomphe « dans les
âmes », mais n'en est que la condition toute
extérieure et toute matérielle ; et à ce point que
ce triomphe est considéré comme devant être
obtenu par des moyens qui en eux-mêmes sont
étrangers à la morale et à la religion, bien que
M. Maurras et les siens prétendent utiliser, à
titre de faits, ce que nous autres, hommes du
vulgaire, nous appelons morale et religion.
LA VALEUR DE l'eNTE>TE 1^5
Il s'agit donc bien de faire triompher TEglise
d'un triomphe matériel d'abord, par des moyens
matériels ; et c'est ce qu'on ne craint pas d'ap-
peler « la condition souverainement efficace »
de son triomphe spirituel. Gommençonsparfaire
courber les têtes, grâce à tous les moyens dont
dispose un gouvernement fort. Voilà l'ordre,
Tordre initial, l'ordre essentiel. C'est à cela en
définitive que se ramènent u les résultats bruts »
à obtenir, sur lesquels M. Descoqs et M. Maur-
ras s'accordent pour y travailler en commun.
Mais, si nous laissons de côté pour un instant
ce qu'il y a d'humiliant et de stérilisant pour
l'Eglise à subordonner son rôle à cette matéria-
lité, — ce qui en dernière analyse aboutirait à
en faire un mahométisme s'imposant d'abord
par le sabre — , il nous faut remarquer que, de
Taveu même de M. Descoqs, si les catholiques
et les positivistes de V Action française « s'ac-
cordent matériellement » sur les faits, c'est-à-
dire sur l'ordre matériel à établir, il pourra
fort bien arriver que quand ils voudront inter-
préter ces faits, les organiser en système com-
plet, reconnaître leur pleine signification dans
10
l46 PROPOSITION d'alliance
la vie de Thomme -, ils « se diviseront, et que
des conflits seront possibles )>. Seulement de
ceci, semble-t-il encore dire, ce n'est pas le mo-
ment de s'inquiéter. On verra dans la suite : ce
sera l'afl'aire des catholiques de « trouver un
principe de conciliation qui leur permette de
conserver intactes leurs positions ^ ».
Et c'est là qu'achève de se montrer, dans toute
sa laideur, ce libéralisme de Y hypothèse dont le
vrai nom est opportunisme au plus mauvais
sens du mot. Eh quoi ! vous parlez d'accord sur
un ordre matériel à établir, quand vous savez
que cet ordre qui, à vous entendre, devrait
se suffire comme condition de tout le reste,
sera ensuite lui-même à organiser et que, pour
l'organiser, vous et vos alliés, vous aurez des
vues et des fins absolument opposées, si bien
qu'il vous faudra vous battre encore ou ruser
encore pour décider à qui appartiendra « le bé-
néfice » de la conquête faite en commun, ce
fameux bénéfice que vous escomptiez si joyeu-
sement ! Vous vous accordez donc dans le pré-
sent avec la pensée de vous exploiter récipro-
quement dans l'avenir ? Ce genre d'accord a un
nojîl : c'est l'alliance du lion et du léopard,
1. Cf. Annales, ihid., juin 1010, p. 237.
LA VALEUR DE l'eNTENTE 1^7
comme on l'appelait au temps de Machiavel, à
moins que ce ne soit l'alliance de Bertrand et
de Raton illustrée par Lafontaine.
Et ce n'est rien de plus en eflet : car tandis
que M. Maurras escompte que vous l'aiderez à
régner sur les corps en tenant en main les âmes,
vous escomptez, vous, que M. Maurras vous
aidera à régner sur les âmes en tenant en
mains les corps. M. Maurras veut que vous
soyez un moyen pour lui ; vous voulez qu'il
soit un moyen pour vous. Entre lui et vous c'est
donc un désaccord foncier que vous vous dissi-
mulez vainement sous prétexte de vaincre en-
semble un ennemi commun. Vous êtes plus
ennemis l'un à l'autre que cet ennemi commun
ne l'est à chacun de vous. Et du jour où vous
auriez vaincu ensemble, c'est la guerre inex-
piable qui surgirait entre vous.
Et de cette guerre, si vous sortiez vainqueur,
nous ne savons ce que vous feriez de M. Maur-
ras : c'est peut-être pour le coup qu'il devien-
drait une « espèce de Suisse » ^ Mais ce que
I . Un des bienfaits dont M. Maurras remercie sa « ro-
manité tutéiaire », c'est d'avoir empêché qu'on fit de
lui «'une espèce d'Allemand ou de Norvégien» ou « une
espèce de Suisse »,
i48
nous savons bien, c'est que si c'était lui qui de-
vint maître, vous n'obtiendriez qu'une place au
banquet de ses esclaves.
Et il y a plus. En vous alliant au positivisme
pour travailler avec lui à réaliser un ordre ter-
restre qui soit son ordre, parce que vous vous
flattez d'utiliser ensuite cet ordre pour l'œuvre
chrétienne du salut des âmes, peut être faites-
vous ses affaires — peu nous importe — , mais
ce qui est certain, c'est que lui ne fait pas les
vôtres et que vous, en tentant de les faire par
lui, vous ne les faites pas non plus. Et par vos
affaires nous entendons ici, vous le pensez bien,
la mission que vous avez reçue et acceptée de
conquérir les âmes, toutes les âmes, à la vérité
du Christ, en les amenant à y adhérer du fond
d'elles-mêmes, librement et amoureusement,
pour une liberté et pour un amour éternels,
au-dessus de l'ordre de ce monde, aussi bien
qu'au-dessus des accidents de ce monde.
C'est en cela uniquement que consiste 1 e
triomphe de l'Eglise, et c'est un triomphe dans
les âmes qui, pour s'accomplir en ce monde,
n'est cependant pas de ce monde. L'Eglise n'en
saurait connaître un autre ou s'attacher à un
autre sans trahir son rôle, sans manquer à sa
LA VALEUR DE l'eNTENTE i/jQ
raison d'être. Si donc il est permis de parler de
son triomphe dans la société, c'est dans la me-
sure où ce triomphe est, non la condition, mais
l'effet de son triomphe dans les âmes. Et vou-
loir qu'il en soit la condition, c'est vouloir met-
tre l'effet avant la cause.
Songez donc un peu à ce qui serait advenu
si le Christ et les apôtres avaient attendu que
les positivistes, non plus d'Action française^
mais d'Antion roïnaine, fissent triomplicr l'E-
glise dans la société pour entreprendre de la
faire triompher dans les âmes.
Et ce qu'il faudrait enfin comprendre, c'est
qu'en opérant une telle interversion^ vous com-
mettez une perversion. Et certes, nous ne son-
geons pas à dire que vous la commettez en la
voulant comme telle. Nous savons fort bien
que quand vous vous proposez de travailler avec
M.Maurrasà établir Tordre positiviste qu'ilrêve ,
vous entendez ne pas vous y enfermer comme
lui, mais reprendre après, ou même mener
de front, votre œuvre apostolique. Autrement
vous ne vous paraîtriez pas supportable à vous-
l5o PROPOSITION d'alliance
même. Seulement, du momeut que vous posez
en principe que votre œuvre apostolique ne
peut être efficace et ^féconde sans un « ordre
régnant » qui la soutienne et qui la défende par
les menaces et par les^faveurs dont il dispose %
1 . On devine tout ce qu'il y aurait à dire sur ce
principe. La question de savoir dans quel esprit et
dans quel but les politiques veulent établir l'ordre étant
encore laissée de côté, il faudrait se demander si par
les menaces et les faveurs dont ils disposeront une fois
qu'ils auront réussi, ils pourront servir l'œuvre spiri-
tuelle, même si cela entre dans leurs desseins. Assuré-
ment, ils pourront bien faire que les gens prennent
l'habitude de réciter des credo et de faire des gestes ri-
tuels, parce que gestes et credo concordent avec leurs
intérêts de ce monde, mais ceci n'a rien de commun
avec la foi qui transforme les âmes, qui les oriente vers
Dieu et qui les sauve. S'il y a une crainte qui est le
commencement de la sagesse, ce n'est pas la crainte
du gendarme. Et on la bien vu par les déchaînements
anti-religieux que n'ont jamais manqué de produire les
gouvernements qui ont prétendu faire politiquement les
affaires de la religion.
Faut-il conclure de là qu'il est indifférent qu'un gou-
Ternement soit chrétien ou ne le soit pas, soit bon ou
mauvais ? Tant s'en faut I Toutefois si l'idéal est qu'il
soit chrétien et quil fasse lui aussi œuvre chrétienne,
ce n'est pas en usant des menaces et des faveurs dont
il pourra disposer qu'il y réussira, mais en s'inspirant
dans toute sa conduite, dans ses actes et dans ses lois
de l'esprit chrétien lui-même, qui est esprit de justice,
LA VALEUR DE l'eNTENTE i5i
il arrivera toujours ce qui vous est arrivé et ce
qui arrive à tant d'autres autour de nous. Vous
continuerez de dire que vous voulez cet ordre
régnant comme moyen. Ce sera à vos yeux vo-
tre justification. Et pour vous confirmer tout à
de charité, de désintéressement et par conséquent en
respectant dans les hommes les personnes humaines
et en ayant le souci de les servir et non de s'en
servir.
Et ce qui est curieux, en même temps que triste à
noter, c'est que ceux qui demandent au gouvernement
de faire autre chose, sous prétexte de soutenir et de
défendre la religion, en viennent explicitement à lui
interdire d'agir chrétiennement. Voici ce que dit à ce
sujet M. de Mandat-Grancey, un des catholiques de
V Action française: uJe tiens que le meilleur des prêtres
serait le dernier des hommes auxquels une nation de-
vrait confier ses destinées. On me répondra que la
France ne s'est pas mal trouvée d'avoir confié les sien-
nes au Cardinal de Richelieu. Je réponds que cela tient
à ce quil était un assez mauvais prêtre. C'est pour cela
qu'il pouvait être un bon homme d'Etat. Il n'aurait pas
pu l'être s'il avait été un bon prêtre ; parce qu'alors il
aurait voulu, selon l'expression consacrée, faire régner
sur cette terre le règne da Christ ; en d'autres termes
appliquer au gouvernement des hommes réunis en col-
lectivité les principes de l'Evangile : chose absolument
impossible >> [Le Clergé français et le concordat , p. 189-
190). Si donc M. de Mandat-Grancey ne veut pas de
prêtres au gouvernement, ce n'est pas par crainte
qu'abusant de leur situation ils y fassent une besogne
102 PROPOSITION D ALLIANCE
fait dans cette attitude, vous ajouterez que c'est
un droit que Dieu vous a octroyé en vous con-
fiant la mission de sauver les âmes : ce sera la
thèse. Mais en réalité et par cela même, prati-
quement vous voudrez cet ordre régnant comme
une fin, comme un «résultat» auquel vous
avez droit, en donnant à ce mot droit ioniie
sens inexorable et vindicatif dont l'ont chargé
les légistes, un résultat par conséquent qui est
à obtenir d'abord en lui-même, dans sa maté-
rialité pure, en dehors et indépendamment des
moyens apostoliques et spirituels, par des pro-
cédés spéciaux que vous appellerez simplement
la politique ou l'action électoiale ou bien en-
core, comme M. Maurras, la physique sociale,
de parti ou en d'autres termes qu'ils soient cléricaux,
mais c'est par crainte au contraire qu'ils ne fassent pas
cette besogne-là et qu'ils se comportent en chrétiens.
Si ce n'est pas là une perversion foncière, qu'est-ce
donc ? Mais elle est dans la logique du système. Ceci
n'empêchera pas les théolofjiens comme MM. Gaudeau,
Fontaine, Uescoqs, qui pactisent avec r^cf«o?i française,
de dire que c'est nous qui trahissons la religion, qui
voulons l'éliminer de la société. Et en effet, étant donné
la manière dont ils la comprennent et ce qu'ils lui de-
mandent, ils ont sans doute raison. De leur religion
nous ne saurions nous accommoder.
LA VALEUR DE l'eNTENTE i53
en laissant mettre sous ces mots les opérations
qu'il plaira à chacun d'y mettre.
Et dès lors c'est à cette tâche que s'absorbera
votre activité. Et c'est logique, puisque vous
considérez que ce résultat est « la condition
souverainement efficace pour hâter dans les
âmes rinstauration du royaume du Christ».
Vous n'osez pas dire que le reste est totalement
vain tant que vous n'aurez pas abouti. Vous dites
seulement que le reste manquera d'efficacité.
Mais c'est la même chose : car avant d'agir, la
sagesse la plus élémentaire n'exige-t-elle pas
qu'on pose les conditions qui rendront l'action
efficace?. Et c'est si vrai, que quiconque ne
marche pas dans les rangs de ceux avec qui vous
êtes pour établir politiquement, par des moyens
positivistes (violences, coup d'Etat, etc.), un or-
dre rognant qui mettra sa force au service de la
religion, n'évite jamais d'être appelé un traître
et un soumissionniste.K Nous serions heureux,
dites-vous, de savoir quel catholique a jamais
traité comme infestés de modernisme ceux qui
disent qu'il faut faire triompher l'Eglise dans
les âmes pour la faire triompher dans la so-
ciété * ». En effet, on n'est pas traité de moder-
1. Cf. Annales, ibicL, juin 1910, p. 249.
154
PROPOSITION D ALLIANCE
niste pour parler de la sorte. Ce serait trop
gros. Mais on est traité de moderniste pour
penser de la sorte et pour agir en conséquence.
Et les livres du P. Barbier, du P. Fontaine,
pour ne citer que ceux-là, et combien d'articles
de journaux et de revues, ne vont pas à autre
chose. C'est tout le crime dont on accuse les
Semaines sociales. Et quand vous-mêmes vous
insinuez que, chez Testis et chez nous, le goût
de l'intériorité penche au protestantisme, vous
n'allez pas à autre chose non plus.
Que vous le vouliez ou non, par le fait seul
que vous érigez les résultats du positivisme en
condition de l'efficacité de votre action reli-
gieuse, vous vous subordonnez à ces résultats.
Pour y viser avec ceux qui y visent, de votre pro-
pre aveu vous faites abstraction de votre fin pro-
pre ; vous vous matérialisez en vous accordant
(( matériellement » avec eux, et votre fin pro-
pre n'est plus qu'un surcroît qui s'ajoute artifi-
ciellement à l'ordre établi par les procédés
positivistes, à moins que, comme M. Maurras,
LA VALEUR DE L'ENTENTE l55
VOUS n'en fassiez un moyen pour cet ordre
même. Mais de toute façon vous vous fixez cala
terre, vous vous attachez à ce qui est de la
terre. Malgré l'intention qui demeure en vous
et qui y répugne et que nous nous gardons
bien de méconnaître, c'est le triomphe de l'E-
glise dans la société, comme faisant partie de
l'ordre positiviste, qui est au premier plan de
vos préoccupations. Vous en faites votre cen-
tre de perspective, le point de vue d'où vous
jugez tout, d oii vous appréciez tout. Et comme
le triomphe de l'Eglise ainsi envisagé est un
triomphe matériel, un triomphe de parti, vous
avez toutes les transigeances et toutes les in-
transigeances des hommes de parti.
Toutes les transigeances d'abord, en vous
alliant à ceux qui offrent de vous prêter main
forte, sans vous inquiéter ni de l'esprit qui les
anime, ni de la fin ultime à laquelle ils tendent,
pour ne regarder qu'aux résultats immédiats
et bruts.
Toutes les intransigeances ensuite en décla-
rant la guerre et en portant anathème à quicon-
que, sous quelque forme que ce soit, vise plus
haut et que vos résultats et que votre triomphe
matériels. Voilà pourquoi, tandis que le maté-
I 56 PROPOSITION DALLIAISCE
rialisme des gens de V Action française ne vous
effraie pas, ou au moins ne vous effraie pas au
point de vous empêcher de contracter alliance
avec eux pour collaborer avec eux à l'ordre
positiviste, vous comprenez toutes les sévérités
dont on poursuit « les catholiques mystiques,
démocrates, sociaux S). Et vous les comprenez
si bien que vous ne comprenez pas autre chose.
Avec les uns vous avez un terrain d'entente,
vous pouvez vous mettre u matériellement »
d'accord. Ils vous proposent de constituer un
ordre avec des individus « dépourvus de cons-
cience et de responsabilité », et c'est aussi ce
que vous attendez d'eux ; et vous ne pouvez pas
en attendre autre chose puisqu'ils n'ont pas
autre chose à vous donner.
Avec les autres, au contraire, quels qu'ils
soient, il n'y a rien de semblable. Ceux-ci en
effet ne s'avisent-ils pas de parler de conscience,
d'intériorité, de personnalité humaine et de
Dieu présent aux âmes ? Et tout ce que vous y
voyez, c'est que les protestants et d'autres en-
core en parlent également. Et dès lors, au Jieu
de vous demander si ce n'est pas là le germe de
1. Cf. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910,
p. 242.
LA VALEUR DE LENTENTE 10 7
christianisme déposé par l'Evangile dans la
conscience moderne, — un germe qu'il faudrait
cultiver et dont ilfaudrait orienter la croissance^
— vous vous en exonérez à votre tour comme
d'un fantôme obsédant. Il n'y a plus ici pour
vous d'àme de vérité ; tout est erreur ou du
moins l'erreur y est telle, et si perfide, que pour
être sur de n'y point participer, il faut se tenir
à distance. Les gens de V Action française sont
aptes, eux, à devenir des alliés. Les autres ne
peuvent être que des ennemis. Une saurait s'a-
gir de les conquérir spirituellement : ce serait
se commettre avec eux. Il ne s'agit que de les
vaincre politiquement et matériellement pour
triompher d'eux et sur eux.
Et vous prétendez que vous n'êtes pas mono-
phoriste. Or, c'est bien le cas de le dire, (^ vous
Lêtes jusqu'aux moelles )). Il est vrai que des
principes et des moyens que préconise M. Maur-
ras vous voudriez ne retenir que « les résul-
tats » et vous laver les mains du reste, comme
si les résultats pouvaient s'accepter seuls. Mais
vous avez beau dire « les résultats » n'ont point
la complaisance de se laisser faire ainsi ; et les
moyens et les principes qui les conditionnent
vous retombent dessus de tout leur poids.
CHAPITRE Vil
l'illusion de « l'oHDRE établi » ET DU
« TRIOMPHE DE l'ÉGLISE ».
Dans l'école de M. Descoqs on aime à répéter
la parole du Christ : semper pauperes habetis vo-
biscum, pour lui faire signiGerune sorte de loi
de la nature contre laquelle les catholiques so-
ciaux s'insurgeraient sacrilègement. Mais quant
aux paroles par lesquelles le Christ prédit à ses
disciples ce qu'ils auront à souffrir et à surmon-
ter pour prêcher au monde sa vérité, celles-là on
les oublie. Bien loin d'y voir l'indication d'é-
preuves et de difficultés quidoivent toujours re-
naître, sous des formes variées, et à travers
lesquelles ceux qui annoncent l'Evangile doi-
vent toujours passer comme à travers le feu,
on y voit seulement l'indication de ce que le
Christ et ses premiers disciples ont dû faire
et endurer pour fonder l'Eglise. Mais l'Eglise
ayant été fondée par eux, aux prix des peines,
l'illusion lôg
des travaux et des sacrifices que nous savons,
on l'imagine comme un héritage qu'un père
aurait transmis à ses enfants et dans lequel
ceux-ci n'auraient plus qu'à entrer pouren jouir
et pour le faire valoir au nom des droits anté-
rieurement acquis. On considère, en d'autres
termes, que, par le Christ et ses premiers dis-
ciples qui sont morts à la peine, l'Eglise a
triomphé dans la société une fois pour toutes,
qu'ainsi un ordre a été établi en ce monde et
que c'est cet ordre établi en ce monde qu'il faut
d'abord défendre et maintenir. Et le souci
qu'on a de le défendre et de le maintenir de-
vient si pressant et si exclusif que pour y réus-
sir, sans même s'en apercevoir, on en vient à
son tour à accepter tous les moyens^ comme les
hommes de la terre qui, ne vivant que pour
la terre, acceptent tous les moyens pour sauver
leur situation. Et que M. Descoqs ne dise pas
que nous le calomnions. N'accepte-t-il pas le
concours de M. Maurras et des siens ? N'accepte-
t-il pas (( les résultats » que ceux-ci doivent obte-
nir par leur action politique ? Et ces résultats,
M. Maurras et les siens ne crient-ils pas à qui
veut les entendre, qu'ils sont disposés à les ob-
tenir par tous les moyens"^. Que M. Descoqs
l60 PROPOSITION d'alliance
nous dise qu'à cela il n'a pas pensé, nous le
croirons sans peine. Mais il aurait dû y penser.
Et s'il ne Ta pas fait, c'est qu'il s'est laissé pren-
dre indûment par le souci que nous indiquions
tout à l'heure, et qu'ainsi il a interverti et per-
verti le sens et le rôle de l'Eglise en ce monde.
Qu'il nous laisse donc lui dire pour terminer
qu'il est hanté, ainsi que d'autres, par deux
chimères dont il lui faudrait se délivrer : la
chimère d'un ordre établi et régnant en ce monde ^
et la chimère d'une Eglise triomphant dans la
société \
La chimère d'un ordre établi et régnant en ce
monde est un rêve niais de positivistes qui vou-
1. Ce n'est pas le lieu d'expliquer en détail le carac-
tère et le rôle de l'Eglise. 11 nous suffira de donner une
indication qui marque dans quelle perspective il faut
l'envisager pour sortir des compromissions où s'est en-
gagé M. Descoqs. Les lignes qui suivent n'ont pas d'autre
but. J'y reviendrai plus longuement dans la seconde
partie. Et, en même temps que je me réfère aux con-
clusions que Testis a déjà tirées sur ce point de ses ob-
servations et de ses critiques (Cf. Appendice I), je me
permets de renvoyer à quelques études précédemment
publiées : L'Eglise et VEtat [Annales, février 1907) ; Dog-
me et théologie (i4 nna/es, février 1908, particulièrement
p. 512,513, et décembre 1909); Préface sur V Eglise et VEtat
à travers Chistoire, pour le Catholicisme et la Société, par
M. Legendre et J. Chevalier (Giard et Prière) ; Théorie
de rEducation (Bloud etCie).
l'illusion t6i
draient fixer les choses du temps et les amener
à se suffire pour être, afin de se suffire avec
elles. Mais la figure de ce monde passe. Et les
rêves, pas plus que les blasphèmes de ceux-ci
ou de ceux-là, ne l'empêcheront de passer. Et
nous tous qui vivons dans le monde, à vrai
dire, nous ne sommes pas encore, nous deve-
îions ou plutôt nous avons à devenir par une
obligation qui urge au plus profond de nous-
mêmes, non pas pour aller d'accident en acci-
dent, de phénomène en phénomène, comme
l'imagine l'égotisme des esthètes, mais pour
sortir du chaos des désirs et des appétits terres-
tres qui nous mettent aux prises avec nous-
mêmes et les uns avec les autres, et pour nous
unifier dans l'éternelle harmonie au sein du
Père Céleste. Comment nous parlez-vous
d'ordre régnant ? Il ne s'agit toujours pour nous
que de l'ordre à faire régner, un ordre où, au
lieu d'être ce que nous sommes, nous serons
ce que nous devons être. Le monde, notre
monde, est dans l'enfantement, comme dit
S. Paul. Et il ne vaut, et il n'a raison d'être, et
il ne tient que par ce qu'il doit enfanter.
En conséquence, comment aussi nous parle/-
îi
l62 PROPOSITION D'ALLIANCE
VOUS du triomphe de l'Eglise dans la société ?
C'est là cette fois au sens phénoménal oii vous
l'entendez un rêve puéril de millénaristes, se
faisant croire que le Fils de Dieu est venu en
ce monde pour mettre à leur disposition les
biens mêmes de ce monde et leur permettre
d'en jouir. L'Eglise n'est pas et ne sera jamais
triomphante dans la société. Son triomphe est
ailleurs et plus haut, dans les âmes et pour
l'éternité. Dans la société elle est militante.
Serait-ce donc une nouveauté de le dire ? Et
elle y sera militante tant que le monde sera le
monde, c'est-à-dire le lieu du devenir et de
l'enfantement. C'est qu'en effet chaque généra-
tion qui survient et. dans chaque génération,
chaque individu apportent leur lot de misère
humaine, dont il faut les racheter, dont il faut
les sauver, et dans lequel, pour les racheter et
les sauver, il faut faire naître, avec la vie du
Christ, l'homme nouveau. Le rôle de l'Eglise
sera donc jusqu'à la fin, non pas d'entrer dans
un droit établi par d'autres pour le faire valoir
et en bénéficier, mais jusqu'à la fin, comme le
Christ, de prendre à sa charge la misère hu-
maine, toute la misère humaine, la misère de
toutes les âmes quelles qu'elles soient, pour tra-
vailler avec elles à les en délivrer.
l'illusion i63
Et de ce point de vue, apercevez- vous enfin ce
que serait une alliance avec les uns pour triom-
pher des autres ? Ne serait-ce pas l'Eglise se
faisant terrestre, de céleste qu'elle est par son
origine et par sa destinée ? Se faisant parti,
partielle et partiale, d'universelle et de catho-
lique que Dieu a voulu qu'elle fût pour être
l'organe du salut du monde sans acception de
personne ? Et si son rôle est de ne s'allier avec
personne, c'est parce que son rôle est d'être à
tous.
Quand donc, sous prétexte de la solidifier, de
lui donner du corps, de la rendre forte, vous
entreprenez de la poser d'abord comme un
droit, analogue au droit des légistes queM.Maur-
ras se vante d'admirer en elle et qui est la seule
chose qu'il en veuille retenir, ne comprenez-
vous pas que vous la rapetissez et que vous la
rendez vulnérable à tous les coups ? car ce n'est
là qu'une solidité d'empire terrestre, une soli-
dité bâtie sur le sable à la merci des accidents
de ce monde. Si elle aussi a besoin de la force,
au sens matériel, pour faire son œuvre, toute
force plus forte qu'elle lui sera un obstacle in-
surmontable. Et elle est vaincue d'avance.
Mais non, tout autre est sa solidité et tout
l64 PROPOSITION d'alliance
autre sa force. Elle est solide par le devoir qui
lui incombe, par la mission qu'elle a reçue et
qui vient de réternité, de prêcher le royaume
éternel de Dieu. Et contre cela rien ne peut
prévaloir, puisque la mort même est un moyen
d'annoncer la bonne nouvelle et que celui qui
meurt poar elle en est le témoin incompa-
rable.
Et ne venez pas nous dire que nous désar-
mons l'Eglise, que nous la livrons à ses enne-
mis ; ne venez pas nous dire surtout que nous
justifions ceux qui la persécutent. Est-ce que le
Christ était désarmé parce qu'il avait dit à Pierre
de remettre son épée au fourreau ? Et ce qu'il
avait àfaire.nei'a-t-ilpas fait? Et a-t-il justifié
ses juges et ses bourreaux parce qu'il a dit :
Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent
pas ce qu'ils font ? Non, il s'est mis au-dessus de
leurs atteintes, afin de se pencher ensuite vers
eux pour les inonder de sa bonté.
L'Eglise est comme le Christ. Pour aller aux
âmes, elle est, par essence même, une âme de
vérité et de bonté. Et s'il lui faut un corps pour
agir en ce monde, c'est par son âme et pour son
âme que son corps subsiste. Et si nous voulons
que son corps soit beau et vigoureux, si nous
L ILLUSIO> l65
voulons qiiil rayonne, travaillons à enrichir
son âme de la foi et de Tamour de nos âmes.
Sa force à elle, ce n'est pas de donner des
mots d'ordre qui soient obéis matériellement
comme mots d'ordre et qu'appuient des mena-
ces ou des faveurs. Sa force, c'est de susciter
les âmes à la vie d'en haut, c'est de faire naître
et de cultiver dans les consciences l'obligation
surnaturalisante de vivre pour Dieu et pour les
autres par le Christ, et d'aller ainsi, à travers
les défaites du temps, à un triomphe qui n'est
pas du temps.
Ne faites donc pas des rêves d'enfant quand
vous avez, à portée de la main, des réalités éter-
nelles qui vous sollicitent. Comprenez, vous
tous qui voulez triompher et régner sur la terre .
Et nunc^ reges, intelligile.
DEUXIEME PARTIE
CONCEPTION POSITIVISTE ET CONCEPTION
CHRÉTIENNE DU CATHOLICISME '
« 11 nous est impossible d'en-
trer dans une ligue qui n'a pas
pour but direct le triomphe du
nom de Jésus. Nous savons
bien que l'ordre européen peut
être troublé, mais nous ne pou-
vons rien y faire, si ce n'est de
confesser le nom de Jésus et de
nous faire massacrer pour lui. o
Héponse à Voffre d'alliance
faite par A. Conile à la Com-
paq nie. de Jésus.
Qu'au nom du catholicisme, dont l'organisa-
tion spirituelle se présente comme un moyen
pour la fin spirituelle de l'humanité devant se
réaliser au delà du monde et dans l'éternité, on
vienne nous proposer une alliance avec le posi-
1. On voudra bien remarquer que cette distinction
n'est pas de moi. Je l'emprunte à Y Action française où
il est classique, après M. Rebell et M. Maurras, d'oppo-
ser le catholicisme au christianisme, en concevant jus-
l68 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tivisme dont toutes les visées ne vont qu'à or-
ganiser la terre pour s'y suffire, il y a là, certes,,
de quoi surprendre. Et à y regarder de près,
comme nous venons de le faire, la surprise ne
peut que s'accroître. Une telle entreprise ne
s'explique — et c'est ce qui ressort déjà des
pages qui précèdent — que par une dénatura -
tion profonde infligée à la conception même du
catholicisme. Puisque M. Descoqs, par ses ins-
tances, m'oblige à y revenir, c'est ce que je vais
maintenant tâcher de mettre plus complètement
en lumière. Sa manière de voir ne lui appar-
tient assurément pas en propre. Elle s'élabore
autour de nous depuis longtemps ; elle a de&
tenants et des aboutissants. Et les incohérences
mêmes dans lesquelles il se débat montrent
qu'il l'a subie plutôt qu'il ne Ta imaginée de
lui-même. Mais il importe d'autant plus de sa-
voir à quoi s'en tenir et de voir d'où elle vient
et où elle va.
Nous aurons ici l'inconvénient d'avoir à la
dégager à travers une polémique, puisque je
suis dans la nécessité de répondre aux critiques
tement un catholicisme qui s'adapte au positivisme . —
Aug. Comte avait déjà fait une distinction de ce genre
(Cf. Appendice II, p. 415).
DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME lÔQ»
de M. Descoqs en le critiquant à mon tour. Mais
ce sera aussi peut-être un avantage : car une
polémique, si odieuse et si fastidieuse qu'elle
puisse être par ce qu'elle contient d'inévita-
blement personnel, dès lors qu'elle reste une
polémique d'idées, a au moins ce privilège,
par les oppositions qu'elle aiguise ou qu'elle
marque plus fortement, c'est de révéler mieux
que tout le reste les états d'esprit, les tendances
inavouées ou inaperçues, et de faire dire, en
bien comme en mal, en vrai comme en faux,
ce qu'autrement, n'y étant pas poussé, on ne
songerait pas à dire. C'est pourquoi je me suis
résigné à poursuivre celle-ci. Et si je n'avais
pu donner cette portée à ma réponse, malgré
les attaques de M. Descoqs et à cause de leur
caractère même, j'aurais certainement gardé le
silence \
1 , Mais puisque je m'attaque ici à des hommes qui se
donnent comme les champions de Vordre, de l'autorité,
de la tradition^ en opposition avec l'individualisme et
Tanarchisme dont nous souffrons, j'entends ne pas leur
permettre de donner le change et de dire qu'en les
attaquant c'est à V ordre, à V autorité et à la tradition
même que je m'attaque. Car c'est tout le contraire que
je fais en dévoilant les e'quivoques par lesquelles ils
abusent de ces mots sacrés. Je dis volontiers avec
170 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
M. p. Archambault : n A une époque où, sous le nom
d'individualisme, toutes les doctrines d'anarchie et
d'égoïsme trouvaient crédit, il était utile qu'on dénon-
çdl « l'égotisrae » envahissant, qu'on nous fît entendre
€ les morts qui parient >>, qu'on nous rappelât au res-
pect « de la terre des morts ». — Mais avec M . Archam-
bault aussi, convaincu que c'est autrement qu'il fal-
lait le faire, j'ajoute en faisant mienne l'excellente
page qu'il a écrite à ce propos : « Il est douloureux que
des gens s' avouant très haut catholiques, s'obstinent
à ne point comprendre que l'ordre encore extérieur
aux consciences, « l'ordre de simple rite, l'ordre sans
âme > comme on dit, ne saurait prétendre à au-
cune valeur morale ni satisfaire par conséquent une
philosophie et une religion spiritualistes, avant tout
préoccupées de réalités idéales et du salut des âmes. 11
est scandaleux qu'on ne puisse parler de conscience ou
de développement des personnalités sans provoquer
leur méfiance ou leur dédain... Par là évidemment
on a discrédité et fait haïr les idées qu'on prétendait
servir. Mais cela est tant pis et non tant mieux. Elles
valent mieux qu'eux. Supposons un large mouvement
d'opinion qui, au lieu d'isoler et de rétrécir ces hautes
pensées dans un but très bas de défense politique,
s'efforcerait de les féconder en les alliant avec un souci
désintéressé du progrès humain, quelle force bienfai-
sante au milieu de nous et avec quel enthousiasme
nous lui ferions place ! » {Annales de philosophie chré-
tienne, mars 19H, p. 599: Quelques précisions sur la
n oiion d'autonomie.)
CHAPITRE PREMIER
COMMENT M. DESCOQS s'y PREND
POUK yOVS ATTRIBUER DES CITATIONS INEXACTES
Pour réunir en volume * les articles qu'il
avait publiés dans les Etudes, M. Descoqs les
a, par endroits, assez notablement modifiés.
Il a eu soin du reste d'en prévenir ; mais peut-
être ne Pa-t-il pas fait suffisamment, car il n'a
point marqué en quoi consistaient les modi-
fications. Or elles consistent généralement
en une accentuation des critiques et des réser-
ves qu'il avait faites au sujet du système de
M. Maurras considéré en lui-même. Bien plus,
1. A travers l'œuvre de M. Maurras, l vol. in-12,
XIII-480 p., Paris, Beauchesne, 1911. — Je recom-
mande volontiers à mes lecteurs de prendre directe-
ment connaissance de ce livre. Il n'est rien, pour peu
qu'ils veuillent y apporter de réflexion, qui puisse
mieux achever de les éclairer. — Pour toutes les cita-
tions qui seront faites dans la suite, sauf indications
contraires, c'est au livre que je renverrai.
172 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
dans une longue note, qu'on ne manquerait
certainement pas de déclarer affreusement
calomnieuse, si Testis ou moi l'avions écrite,
M. Descoqs nous apprend qu'il y a « des déficits
ojraves parmi lesjeunos catholiques » d'Action
françaiseWX est clair qu'il a voulu pouvoir dire
l. P. 136, Voici cette note : « Je ne puis taire qu'on
m'a signalé de divers côtés des déficits graves parmi les
jeunes catholiques qui font partie des groupes di' Action
française. Toute considération religieuse serait systé-
matiquement exclue de leurs discussions. Les problè-
mes non seulement de politique pure, mais de socio-
logie générale y seraient traités sans aucun regard aux
principes moraux, ce qui est d'une méthode singuliè-
rement téméraire {seulement téméraire !). D'autre part,,
la vie politique absorbant toutes les activités, l'indiffé-
rence pour les œuvres à tendances morales et reli-
gieuses et pour tout ce qui touche à la foi deviendrait
profonde. Tiédeur pour l'apostolat, arrêt dans la vie
chrétienne, porte largement ouverte aux idées païennes
et naturalistes, tel serait le bilan religieux non pas de
tous les groupes, ni de tous les membres de ces grou-
pes, mais, hélas ! de plus d'un ». Inutile de dire que
M. Descoqs admet ensuite des atténuations et des ex-
cuses, entre autres celle-ci : les difficultés que « ren-
contrent parfois certains camelots à s'allier à d'autres
catholiques plus intransigeants dans leur exclusivisme
républicain ou neutre queux-mêmes ne le sont dans
leur foi royaliste » ! Evidemment, l'arbre étant bon,
s'il porte de mauvais fruits, c'est la faute des arbres
qui sont à côté.
>OS PRÉTENDUES INEXACTITUDES I70
encore plus haut qu'il n'avait fait : on verra « si
j'ai laissé ignorer... l'impiété de M. Maurras ^) \
et si je n'ai pas signalé le danger d'une collabo-
ration avec des incrédules. Mais en même temps
il semble bien aussi qu'il ait voulu par là se
donner le droit de passer sous silence les textes
les plus irréductibles sur lesquels Testis et moi
nous nous sommes directement appuyés. En
tout cas il les passe sous silence de façon à faire
croire, du mieux qu'il peut, que nos critiques
et nos sévérités ne sont pas fondées. C'est le
procédé par escamotage. 11 n'y a pas moyen de
l'appeler autrement. Du reste, si en général et
en théorie M. Descoqs a accentué ses réserves,
il a également, en pratique, accentué son admi-
ration pour le positivisme de YActioîi fran-
çaise; et surtout il a maintenu la légitimité
et la fécondité de l'alliance avec « l'impiété de
M. Maurras » pour faire triompher « l'Eglise,
sinon dans les âmes, du moins dans la société « .
Et, ce faisant, il n'a réussi qu'à mieux faire
voir que sa position est radicalement in-
tenable : car, tandis que pour bien montrer
qu'il ne pactise pas avec « l'impiété de M. Maur-
1. P. 369.
174 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
ras », il s'arrête d'une part à faire ressortir
que le système de celui-ci est « caduc et rui-
neux », il veut, d'autre part, que ce système
même nous devienne un moyen de salut. Pro-
poser comme moyen de salut ce qu'on recon-
naît être caduc et ruineux, cela ne s'était sans
doute encore jamais vu. Mais c'est à travers
cette contradiction et grâce à elle que M. Des-
coqs marche à son but. Seulement il faut bien
qu'il se la dissimule à lui-même. Et voilà pour-
quoi après avoir déclaré le système « caduc et
ruineux », après en avoir même dénoncé l'im-
piété, il s'efforce d'abord de le rendre inoffensif
en le ramenant à n'être qu'une ^< déficience » :
il imagine ainsi, au profit de M. Maurras et des
siens, une distinction entre agnosticisme dog-
matique et agnosticisme pur, entre athéisme
positif et athéisme négatif. 11 invente une neu-
tralité.
Mais comme cela ne lui suffit pas encore, il
faut que d'inoffensif il rende le système bien-
faisant ; et c'est ce qu'il obtient en séparant
chez M. Maurras les principes et les conclu-
sions. De ce que ceux-là sont mauvais il ne
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES I75
s'ensuit pas, selon lui, que celles-ci ne soient
pas bonnes. « 11 (M. Maurras) n'impose pas son
erreur à qui adopte ses conclusions, son sys-
tème n'en est pas solidaire et sa méthode, pour
être entravée dans sa marche par un principe
agnostique, qui lui est étranger et lui Hxe des
limites injustifiées, ne laisse pas d'être ici d'un
usage légitime * ».
Que M. Descoqs n'ait pas laissé ignorer
(( l'impiété de M. Maurras», c'est entendu. Nous
l'avons dit assez ; et cela aussi il aurait pu ne
pas le laisser ignorer à ses lecteurs. Mais qu'il
n'ait ni diminué, ni excusé cette impiété, il
lui faut, pour le dire, une singulière puissance
de s'en faire accroire. 11 l'a tellement diminuée
1. P. 144-145. «Cette réponse, ajoute M. Descoqs,
vaudrait même dans le cas où M. Maurras, comme on
l'en accuse, ne donnerait au surnaturel d'autre objet
que de justifier des lois naturelles. » Ce « comme on
l'en accuse » est vraiment merveilleux. M. Maurras est
là-dessus aussi net et aussi catégorique qu'il est pos-
sible de l'être (Cf. ci-dessus, p. 29). Et puis remar-
quez cette rectitude de doctrine : cela ne tire pas à
conséquence si même il ne donne « au surnaturel
d'autre objet que de justifier les lois naturelles ». Mais
dans ce cas, comment, ainsi que vous le prétendez,
laisse-t-il place pour un vrai surnaturel qui ne se con-
fonde pas avec les lois naturelles ?
176 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
et excusée qu'à vrai dire il n'en reste presque
plus rien. C'est à ce point que les négations les
plus crues, que les blasphèmes les plus révol-
tants se présentent sous sa plume comme pou-
vant prendre un sens acceptable : ce serait seu-
lement la forme qui serait paradoxale. Et nous
apprenons aujourd'hui que « ce que M.Maurras
recherchait, inconsciemment sans doute, mais
réellement 1, dans l'autorité, dans la hiérar-
chie, c'était Dieu : en d'autres termes, que sa
conception de l'ordre social exigeait logique-
ment la reconnaissance explicite et réfléchie
du divin ». Et nous apprenons encore que les
forces sociales de l'Action française, « pour
n'avoir pas l'étiquette religieuse, pour avoir
même portéjadis une étiquette quelque peu ir-
réligieuse », pourraient bien néanmoins « après
tout devenir des agents précieux de reconstitu-
i. Nous voilà en plein immanentisme ! Mais rassu-
rons-nous. Ailleurs (p. 430). M. Descoqs nous dit au
contraire que M. Maurras, qui « ne nie pas explicite-
ment l'existence de l'absolu... la nie implicitement »,
parce que « pour lui l'existence d'un être surnaturel
ne saurait trouver place dans une philosophie de l'u-
nivers, elle lui est au moins négativement contradic-
toire t. Arrangez cela si vous pouvez ; et, si vous pou-
vez, réalisez aussi ce « négativement contradictoire ».
NOS PRETENDUES INEXACTITUDES I77
tion sociale )> \ Que dire de ce jadis et de ce
quelque peu"! En vérité M. Descoqs aurait beau-
coup mieux fait de nous laisser « ignorer
l'impiété de Maurras », puisqu'il ne nous la
dénonce avec tant de force d'une part que
pour aboutir d'autre part à nous dire qu'elle
n'existe pas ou presque pas *. Si ce n'est pas
là se débattre dans le chaos, que sera-ce
donc?
Pour nie répondre à ce sujet il n'a rien
trouvé de mieux que de crier très fort que
1. P. 396.
2. C'eût été bien plus simple et plus expéditif de parler
comme M. de Kertanguy : k Je me rappelle des paroles
{sic) du prédicateur qui fit le panégyrique de Jeanne
d'Arc : Dieu n'a jamais rien fait de tel pour une autre
nation lorsqu'il a pensé à Jeanne d'Arc pour nous. Je
dis aussi : Dieu na jamais rien fait de tel pour aucun
pays en créant V Action française • {L'Action française,
2 décembre d910). Voilà donc M. Maurras transformé
en envoyé de Dieu, chargé d'une mission surnaturelle.
— Et dans quel style ! — J'imagine que ceci doit un
peu gêner son athéisme. Mais n'a-t-il pas le secret des
< intérieures harmonies »? Ce qui est surnaturel pour
ses alliés qui sont croyants est naturel pour lui. Tout
s'arrange ; et à l'Action française le ciel et la terre ne
font plus qu'un.
12
178 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
j'ignore tout des doctrines de V Action française,
que je ne me suis point renseigné, que je n'ai
rien lu ou presque rien, pas même ses articles
— et Testis ne les aurait pas lus non plus'.
On voit que M. Descoqs n'a pas peur des sim-
plifications. Et pour prouver mon ignorance il
1. Mais M. Descoqs a encore bien moins lu Testis,
puisque pour lui donner la réplique il n'a pas attendu
que celui-ci ait achevé sa réponse. Cette réponse, en
effet, Testis avait dû l'interrompre pour des raisons de
santé, et les lecteurs des Annales en avaient été aver-
tis. M. Descoqs ne s'en targue pas moins dans son li-
vre de ce que celui-ci n'ait pu répondre à certaines
objections qu'il lui avait faites. iMais il s'est trouvé que
la fin de la réponse a été justement publiée quelques
jours avant le livre (Cf. Annales de philosophie chré-
tienne, àécemhre 1910).
Dans un article de V Action française (l*"" Janvier 1911),
où le livre de M. Descoqs est loué comme il convient
et où ma réponse est maltraitée aussi comme il con-
vient en pareil lieu, — les Annales étant naturellement
accusées de flirter avec le modernisme, — l'auteur,
qui signe Jehan, prononce que mes fautes de lecture
sont de celles « qui engagent l'honneur d'un homme ».
Mais il m'a si bien lu, lui, pour parler ainsi, et il con-
naît si bien les Annales, qu'il ne sait même pas écrire
mon nom et qu'il me confond avec Testis ; ce qui laisse
supposer qu'il n'a même pas lu M. Descoqs. Du reste
on verra plus loin de quel côté sont les fautes de lec-
ture et les falsifications de texte ou les dénaturations
de sens.
NOS PRETENDUES INEXACTITUDES I79
signale qu'il y a quantité d'articles et de livres
— comme par exemple V Enquête sur' la monar-
chie— dont je n'ai point parlé et que, dans les
articles et les livres dont j'ai parlé, il y a d'au-
tres choses que celles auxquelles je me suis
arrêté. Mais à ce titre, est-ce que M. Descoqs
ne pourra pas être taxé d'ignorance tout autant
que moi ? A-t-il donc, lui, désigné tous les ar-
ticles et tous les livres publiés sous le patro-
nage de Y Action française ? Et dans ceux qu'il a
désignés, n'a-t-ildonc, en les citant, rien laissé
de côté ?
Mon dessein était très nettement circonscrit :
mettre en lumière l'attitude foncière des doc-
trinaires de V Action française relativement à la
conception chrétienne del'homme et du monde.
En conséquence je ne me suis arrêté qu'à ce
qui s'y rapportait. Et sur ce point, bien loin
que M. Descoqs puisse signaler des omissions
de ma part, il en est réduit à faire remarquer
que je n'ai a pas ajouté une citation caractéris-
tique, de quelque importance » à celles qu'il
avait faites *. Et voilà qui est au moins sin-
gulier; car tandis qu'il m'accuse d'omissions, il
1. P. 369.
l8o DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
reconnaît ainsi que j'ai cité plus abondamment
que lui. Et quand il se targue que je n'ai rien
ajouté à ses citations qui soit caractéristique et
de quelque importance, il en prend vraiment un
peu trop à son aise. Les citations que j'ai ajou-
tées aux siennes sont très nombreuses au con-
traire et tellement significatives que, malgré son
intrépidité, n'osant pas y appliquer sa casuis-
tique pour les édulcorer, il continue de les
laisser de côté ou se contente d'y faire allusion.
Si inépuisable que soit sa complaisance d'inter-
prétation, elle ne saurait sans doute y suffire '.
Son vrai grief, ce n'est donc point que je n'ai
1. Je n'en finirais pas si je voulais e'numérer les tex-
tes cités par moi et qu'a omis M. Descoqs : textes de
M. Maurras, de M. Lasserre, de M. Tauxier, de M. Gil-
bert, de M. de Mandat-Grancey, de M. Vaugeois, etc.
Certes, je ne prétends pas avoir tout cité, i^a mine est
trop riche. Mais j'ai cité de façon à montrer surabondam-
ment, et sans illusion possible, le caractère brutalement
irréligieux et immoral delà doctrine de M. Maurras et
de ses amis. Et, puisque l'occasion s'en présente, je
renvoie ici au livre de M. J. Pierre, paru depuis que
Testis et moi avons publié nos articles, et qui a pour
titre : Avec Nietzsche, à l'assaut du christianisme ; exposé
des théories de « l^ Action française «(Limoges, imprimerie
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES l8l
pas assez lu, mais c'est que j'ai trop lu et sur-
tout trop retenu*. Aussi ce qu'il aime à faire
valoir, c'est que je me suis attaché à « des écrits
Pierre Dumonl). On y trouvera une longue série de
citations, je ne dis pas plus accablantes encore que
celles auxquelles je me suis arrêté, mais dont la mul-
tiplication même accentue encore l'effet. Je mets au
défi (Je trouver nulle part ailleurs un pire e'talage
d'impiété, d'immoralité et de cynisme.
J . II est vrai que, selon M. Descoqs, j'ai commis, par
malveillance, ainsi que Testis,des tronquaires de textes
dénaturants. J'y viendrai tout à l'heure. Mais il y a un
tronquage dont je me suis rendu coupable envers lui-
même et au sujet duquel je veux tout de suite me met-
tre en rèt^'le. Il avait écrit, ;en parlant de M. Maurras:
« Il ne nie pas explicitement l'existence de l'absolu » .
En transcrivant j'ai mis : u II ne nie pas l'existence de
l'absolu », laissant ainsi tomber le mot explicitement.
« Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net ».
Mais comme je ne citais cette phrase que pour répon-
dre à M. Descoqs que c'était au contraire /rès explicite-
ment — ainsi que mille textes, au lieu d'un, peuvent en
faire foi — que M. Maurras nie l'existence de l'absolu et
repousse toute idée de Dieu, on comprendra sans peine
que je n'avais pas de raisons de supprimer ce mot. Je
n'en avais au contraire que de le conserver. C'est si vrai
que, tout en l'ayant laissé tombé par pure distraction,
j'ai continué de lire la phrase comme s'il y était resté.
Et j'ai pu le rétablir sans avoir absolument rien à mo-
difier au contexte. Or, à entendre M.Descoqs,toute mon
argumentation contre lui croule par la base du fait de
cette suppression. Et il se demande (p. 45t) : < Gom-
l82 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
d'antan ». 11 assure que maintenant on ne par-
ierait plus de la même façon. Mais — admirez
la force de l'argument — il avoue en même
temps que c'est toujours néanmoins de la mê-
me façon qu'on pense, puisqu'il s'afflige d'en-
tendre M. Maurras le redire <( avec tant de for-
ce * )). Et alors, me suffirait-il de répondre,
n'était-ce pas d'autant plus mon devoir d'en
appeler aux a écrits d'antan », qu'on cherche à
dissimuler par opportunisme le fond d'idées
que ces écrits contiennent? '.
11 faut dire du reste que la dissimulation
n'est ni bien profonde ni bien savante. Gomme
on a jadis assimilé, très nettement et très eons-
ment qualifier ces tronquages de textes, ces omissions
de mots essentiels » ! — Comme bon vous semblera :
car dans la circonstance vous en serez pour vos frais. —
Mais faut-il qu'un homme soit aux abois pour mener un
tel tapage autour dun tel rien !
1 . L'objurgation qu'il lui adresse à cet égard est vrai-
ment stupéfiante : « Pourquoi nous a-t-il redit avec tant
de force que ses idées n'avaient pas changé ? » Mais
si elles n'ont pas changé, en effet, voulez-vous donc qu'il
dise le contraire ou qu'il se taise pour faire supposer le
contraire ?
2. Le lecteur a pu remarquer toutefois qu'il s'en faut
de beaucoup que je n'aie cité que des textes anciens.
Seulement M. Descoqs nie ou affirme selon les besoins
de sa cause et sans s'inquiéter du reste.
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES l83
ciemment, la doctrine même de l'Evangile au
démocratisme individualiste de Rousseau et le
Jésus de l'histoire, le vrai Jésus qui a vécu,
qui a prêché, et qui est mort en Judée, « au
bizarre Jésus romantique », on peut main-
tenant se dispenser d'attaques directes. Mais il
reste acquis dans l'esprit de « ces Messieurs >>,
qui n'ont pas changé d'idées, quecequ'ils disent
contre le démocratisme et le « bizarre Jésus ro-
mantique » vaut contre l'Evangile et contre le
Jésus de l'histoire. Et ceux qui ne le voient pa s
c'est qu'ils désirent ne pas le voir.
Ajoutez à cela le concordisme ingénieuse-
ment simpliste dont s'est avisé M. Maurras qui,
après avoir dit qu'il faut chasser « le mystique,
le surnaturel », admet au contraire maintenant
que le surnaturel et le naturel peuvent se con-
cilier, parce qu'il imagine un surnaturel qui, à
ses yeux, n'est qu'une manière enfantine de
concevoir le naturel lui-même ; un surnaturel,
en d'autres termes, qui coniirme son positivis-
me et s'y subordonne. C'est ce qui lui permet
de dire : < Notre philosophie de la nature n'ex-
clut pas le surnaturel')'. Mais s'il s'agissait du
i. Cf. Le dilemme de Marc Sangnier, p. 13 et ci-des-
sus, p. 29.
l84 DEUX CONCEPTIO.XS DU CATHOLICISME
surnaturel proprement (lit,il parlerait comme il
a toujours parlé. Et on voudrait que nous nous
laissions prendre à cela. Jamais du reste à VAc-
tÂon française on n'a été plus explicite que dans
ces derniers temps pour soutenir que la politi-
que est indépendante de la morale et par consé-
quent de la religion. C'est en se plaçant à un
point de vue strictement positiviste qu'on pré-
tend organiser la société. Et jamais on n'a pour-
suivi avec plus de haine tous ceux, quels qu'ils
soient, qui font appel à la mise en pratique de
l'idéal chrétien, de la justice et de la charité
chrétiennes, pour renouveler et vivifier le corps
social K
M. Descoqs enfle sa voix de colère et d'indi-
gnation pour apprendre à ses lecteurs que le
i . Et ce qui est bien significatif, c'est qu'ils ont choisi,
pour se révolter contre le duc d'Orléans, le moment où
celui-ci rappelait à ses partisans que le vrai moyen de
gagner le pays, c'était de montrer « leur dévouement à
la chose publique, leur expérience des questions profes-
sionnelles, leur intelligence des besoins de la société
moderne )^. C'était leur dire qu'il y a d'abord et avant
tout un devoir à remplir. Mais, comme pour eux il n'y
a que des droits à faire valoir, ils ont jugé qu'ils étaient
trahis.
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES I 85
système que j ai mis au couiptt^ de ï Action fran-
çaise, je l'ai tiré de mon imagination avec « des
textes isolés, tronqués, détournés de leur sens » *.
Mais au lieu de le montrer, en démolissant ma
construction pour en mettre une autre à la
place avec des textes non tronqués et non dé-
tournés de leur sens, il se contente de dire que
les Annales auraient bien dû s'aviser que, si
(( les Etudes avaient uniquement trouvé sur la
société » ce que j'ai découvert dans les écrits de
M. Maurras et de ses amis, « elles ne se seraient
pas donné la peine de discuter semblables
rêveries ».
Il pourrait bien se faire que cette phrase à
elle toute seule valût un long poème. Gomment
les Etudes s'y sont-elles donc pris pour trouver
autre chose ? Et qu'ont-elles donc trouvé ? Nous
aurions aimé à le savoir. Et si M. Descoqs
s'imagine que des observations de ce genre
suflisent pour réduire à néant l'exposé que j'ai
fait, en multipliant à satiété les citations, du
système de M. Maurras, on conviendra qu'il a
une singulière façon de pratiquer l'objectivité
dont il se pique. Et puisqu'en somme, pour
i. P. 368.
l86 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
m'accuser devant ses lecteurs d'avoir tronqué
et dénaturé les textes, il n'apporte pas d'autre
preuve, on conviendra aussi que sa conscience
de critique n'est pas difficile.
Mais pourquoi, dirai-je à mon tour, ne s'est-il
pas avisé de son côté que si les Annales se sont
donné la peine de discuter « semblables rêve-
ries », c'est parce qu'elles constataient que ces
rêveries se formulaient bel et bien en doctrine
et obtenaient, avec des sympathies, des con-
cours inquiétants ?
Ce que j'ai mis en lumière est tellement bien
la doctrine sociale de M. Maurras et des siens
qu'on ne voit absolument pas quelle autre doc-
trine ils pourraient tirer de leur positivisme
athée qui ne reconnaît en dernier ressort qu'un
seul principe, la force. La logique même n'a-t-
elle pas son suprême recours dans l'argument
du sabre, de la matraque ou de la gaule, puis-
que, selon M. Maurras, « on peut imposer la
vérité de force » ; puisqu'il ne craint pas de dire
« que pour un esprit libre et un bon esprit
(^on reconnaît ici la transvaluation des mots
dont il est coutumier) voilà l'espoir le plus sa-
cré » \ Ce serait le cas de dire qu'une telle
1. Action française, t. V, p. 296.
NOS PRÉTENDUES I>EX.\CTITUDES 187
doctrine qui n'imagine la société qu'avec des
maîtres et des esclaves est < la rançon de
l'athéisme ». Etant athées, athées systématiques
et de parti-pris, afin justement de mettre en pra-
tique leur athéisme et de n'avoir pas, pour agir,
à s'embarrasser a de vains scrupules idéalis-
tes », les hommes de V Action française ne peu-
vent être et ne veulent être que des « volontés
de puissance». Et si delà sorte, étant loups,
ils tâchent néanmoins, pour se dissimuler à
eux-mêmes leur propre laideur et ne point
effrayer les autres, de se revêtir en bergers —
ce qui du reste leur réussit à peu près comme
au loup de la fable, — cela n'y change rien.
Mais le plus singulier, c'est que M. Descoqs,
qui repousse le système en le qualifiant de
(( barbare » \lorsqu'on le lui présente tel qu'il est
et comme je l'ai montré, textes en mains, n'en
continue pas moins ensuite de le prendre à son
compte, en se contentant d'en estomper la
crudité par des imprécisions de langage. Il
proleste, par exemple, parce que j'ai dit que le
système comportait des « maîtres > et des « es-
claves », comme si ce n'était pas l'évidence
1. P. 357.
î8S DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
m ême'.Mais ceci n'empêche pas qu'avec M. Maur-
ras il maintient catégoriquement le principe de
l'esclavage. « Il n'ignore pas, dit-il en parlant
1. Et le système en effet comporte si bien des maîtres
et des esclaves que c'est vraiment là ce qui le caracté-
rise essentiellement : cela se manifeste par tous les côtés
à la fois. Je pourrais là-dessus multiplier à l'infini les
citations. « L'homme, lit-on dans VActio7i françaUe
(15 janvier 1901, p. 105), quand il est digne de son nom,
apprivoise ou dompte ses frères bestiaux ». Et dans
VArenir de Vlnteliigence M. Maurras élimine précisément
du comLisme l'idée de l'effort social se donnant pour
but de développer en tout homme une vie supérieure.
Il continue sans doute de déclarer que lui aussi cepen-
dant se propose de travailler pour Thumanité. Mais
reprenant ce qu'avait déjà dit H. Rebell (cf. ci-dessus,
p. 37) et se réclamant de M. Antoine Baumann il ajoute '-
u Hwmanj/é ne veut aucunement dire ici l'ensemble des
hommes répandus de noire vivant sur cette planète, ni
le simple total des vivants et des morts. C'est seule-
ment l'ensemble des hommes qui ont coopéré au ^rrand
ouvrage humain, ceux qui se prolongent en nous, que
nous continuons, ceux dont nous sommes les débiteurs
véritables, les autres n'étant parfois que des parasites
ou des producteurs de fumUr » (p. 125). Jamais on n'a
proclamé plus explicitement que des hommes ne sont
que la chose d'autres hommes. Et en même temps que
M. Maurras trahit foncièrement parla l'humanitarisme
d'Aug. Comte, n'est-ce pas encore une fois le principe
de l'esclavage qu'il formule nettement, si nettement
qu'Aristote lui-même n'eût point parlé de ia sorte ? Et
ce n'est pas dans un « écrit d'antan » que ceci se trouve.
>0S PRÉTENDUES INEXACTITUDES 189
de moi, que tous les moralistes adaiettent en
rigueur la légitimité de certaines formes de ser-
vitude {Quelles formes ? Non seulement j'ignore
que tous les moralistes admettent cela, fnais je
le nie) : s il ne parle qu'en philosophe, il ne
peut condamner sans distinction tout esclavage,
ni au nom de la philosophie, ni au nom du
dogme {et si je parlais autrement quen philoso-
phe^ que pourrais-je doncfairel). Aussi bien, à
le lire, croirait-on qu'il ne veut plus, dans
l'ordre social qui est seul en question, de maî-
tres et de serviteurs, de supérieurs et d'infé-
rieurs. M. Maurras, lui, en veut ^ ^^. Ainsi, c'est
très clair, on ne peut condamner l'esclavage
sans distinction qu'en détruisant l'ordre social
même qui exige qu'il y ait des supérieurs et des
inférieurs, ce qui, pour M. Descoqs, est la même
chose que des maîtres et des esclaves. Et voilà
comment sur ce point j'ai dénaturé la doctrine
de M. Maurras, et comment M. Descoqs repous.^e
« le système barbare ».
Mais il triomphe surtout contre moi parce
1. P. 453 (note).
IQO DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
qu'il découvre, en particulier chez M. Moreau,
une critique du iSielzschéisme et quelques ré-
serves chez M. Lasserre et chezM. Maurras ^
JS'est-ce pas la preuve manifeste que j'ai ca-
lomnié ÏActio?i française en disant que par ses
doctrines elle se rattache à Nietzsche ? Seule-
ment il aurait bien dû préciser quel est le carac-
tère de ces critiques et de ces réserves et sur-
tout nous dire si elles sont de nature à satis-
faire un chrétien. c( Ces Messieurs » — sans
avoir « changé d'idées » — auraient ils par ha-
sard rejeté l'immoralisme de Nietzsche? Au-
aient-ils fait disparaître de leurs livres et de
leurs articles les formules d'anti-christianisme
qu'ils lui ont empruntées ou qu'ils ont retrou-
vées? Leur philosophie à cet égard aurait -elle
cessé d'être « sœur de la sienne -? » On sait
1. P. 366 et suivantes.
2. A entendre M. Descoqs, on pourrait croire que
c'est uniquement par Nietzsche que j'explique V Action
/"rançaise. Rien n'est plus loin dema pensée. Maisj'ai si-
gnalé l'admiration que MM. Lasserre et Maurras, entre
autres, ont exprimé pour Nietzsche, en indiquant que
chez celui-ci et chez ceux-là il y a un fond de con-
ceptions communes. Et comment le nier quand eux-
mêmes l'avouent et s'en vantent ? Si cependant j'avais
ici à établir une comparaison, combien je trouverais
d'autres différences que celles qu'eux-mêmes ont pu
marquer !
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES IQI
qu'ils onl fait aussi des réserves au sujet de
Voltaire, en continuant de Tadmirer égale-
ment. Mais il se trouve que leurs réserves
portent sur son déisme. M. Descoqs pense-t-il
que c'est en sens inverse qu'ils se différencient
de Nietzsche? Veut-il dire qu'en critiquant
l'individualisme désordonné de celui-ci, ils se
sont placés au point de vue de l'idéal chrétien
de la justice et de la charité ? Non, il ne l'osera
tout de même pas.
Et c'est qu'en effet — et il n'est pas néces-
saire d'y regarder de bien près pour le voir
— , ce qu'à V Action frajiçaise on reproche à
Nieztsche, ce n'est point de s'être révolté contre
la conception chrétienne de la vie^ mais c'est
de n'avoir fait que se révolter, et de n'avoir pas
entrepris, par la politique et « ses moyens »,
de faire prévaloir et d'introduire dans la réali-
té une autre conce[)tion. Voilà ce qu'on signifie
en le traitant lui aussi d'individualiste. Ce qu'on
lui reproche par conséquent, c'est de n'avoir
pas été assez nietzschéen, nietzschéen jusqu'au
bout, jusqu'à l'action. C'est de n'avoir pas su
travailler à réaliser sa « surhumanité », en
utilisant les iorces mêmes que lui fournissaient
la tradition et le milieu social, et de s'être con-
192 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tenté d'être poète et rêveur, tandis qu à V Action
française on pratique (^ îa physique sociale »
afin de triompher effectivement dans la société '\
Mais on n'en reconnaît pas moins que son inspi-
ration est bonne et qu'on lui doit « bien des con-
sidérations qui sont en elles-mêmes précieuses
pour combattre les rêveries de nos libéraux »,
de nos « rationalistes démocrates et humanitai-
res » -. Or nous savons quelles sont ces considé-
rations précieuses. Et comprend-on alors com-
bien est justifiée l'indignation de M. Descoqs
contre moi ? Et voit-on jusqu'à quel point il est
bien inspiré quand, pour montrer ma mauvaise
foi ou mon parti-pris, il signale que, de l'ap-
pendice du livre de M. Lasserre sur La Morale
de Nietzsche^ je n'ai retenu (< que deux ou trois
phrases où, comme chez Rebell, comme chez
Maurras, la valeur du christianisme et son es-
prit sont niés ou défigurés » '^ — rien que cela !
i. Dans V Avenir de C Intelligence, M. Maurras « incite
le lecteur à considérer la façon dont les événements se
suivent dans la vie du monde et tous les merveilleux
partis que l'industrie de l'homme peut en tirer. L'homme
d'action n'est qu'un ouvrier dont l'art consiste à sem-
parer des fortunes heureuses » (Préface, p. 17).
2. P. 366.
3. Inutile de dire que ces phrases expriment le fond
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES IqS
— tandis que j'aurais dû retenir » le correctif
attique et français », au sujet de « la hiérar-
chie )), que M. Lasserre oppose u à la brutalité
tout allemande de Nietzsche » K
Mais d'abord, sij'avais retenu ce « correctif»,
la doctrine sociale que j'ai attribuée à VAciion
française en aurait-elle été, si peu que ce soit,
modifiée ? N'ai-je pas assez dit qu'ils voulaient
l'ordre, qu'ils ne rêvaient en effet que d'établir
une Hiérarchie ? Et si je n'ai pas cité tous les
textes qui se rapportent à cela — et combien
de volumes ne m'aurait-il pas fallu ! — aura-t-
on le droit de m'accuser d'avoir caché cet as-
pect de leur doctrine ? Et est-ce donc avec des
textes de Nietzsche et non avec des textes de
Rebell, de Maurras, de Gilbert, de Tauxier, de
essentiel de la pensée de M. Lasserre et qu'elles se répè-
tent sous mille formes différentes.
1. P. 365. On s'y connaît à V Action française en fait
d'atticisme, et en particulier iM, Lasserre. Qu'on se rap-
pelle sa commission mixte composée « de trois athées,
de deux généraux et du Père du Lac », ou encore sa
jolie comparaison de la religion avec la rancœur des
vieillards impuissants. Je ne parle pas des articles
publiés quotidiennement par « ces Messieurs ». On sait
quel répertoire en fait les frais. « Bandit, Tartufe, Ju-
das » sont des épithètes qu'ils considèrent comme le
supertin de l'atticisme.
13
194 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Lasserre lui-même,etc.,quej'ai reconstruit leur
conception de l'Ordre et de la Hiérarchie ? —
Mais ensuite et surtout, ce « correctif, attique
et français »,corrige-t-ilou atténue-t-il,dans une
mesure aussi minime qu'on voudra, la manière
toute nietzschéenne, y compris « une brutalité »
plus qu'allemande, dont partout et toujours
M. Lasserre parle du christianisme ? Et n'est-ce
pas cela que j'avais, non pas le droit seule-
ment, mais le devoir de retenir, quand c'est
cela précisément que, pour justifier son projet
d'alliance, M. Descoqs s'efforce de reléguer
dans l'ombre, comme si ce n'était qu'un para-
doxe de surface, un exercice de « scholar
transcendant a, selon le mot de M. Delfour,
tandis que c'est cela qui inspire tout le reste,
qui conditionne tout le reste?
11 apparaît donc en toute évidence que, ne
pouvant faire plus, M. Descoqs me cherche là-
dessus des querelles d'allemand : car c'est tout
ce qu'il trouve pour m'accuser d'avoir tronqué
et dénaturé les textes \
1. A propos de H. Bebell, M. Descoqs m'adresse le
même reproche qu'à propos de Nietzsche. J'ai la même
réponse à lui faire. On a exprimé au sujet de Rebell des
réserves de détails, comme par exemple x sur la nature
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES 105
Il use du même procédé à l'égard de Testis.
Et puisqu'il revient avec complaisance à plu-
sieurs reprises sur les inexactitudes de nos ci-
tations, sur des fautes de lecture « qui enga-
gent l'honneur d'un homme ^), comme dit
Jehan, et que c'est un expédient commode
pour opposer et permettre à ses amis d'opposer
une fin de non-recevoir à nos critiques, il ne
sera pas inutile de tirer au clair les points sur
lesquels il s'en prend également à celui-ci.
Il y a d'abord une inexactitude qu'il signale
en mettant, comme dans les grandes occasions,
les textes sur deux colonnes. Et savez-vous ce
qui en ressort ? c'est que, de son propre aveu,(( le
sens estsubstantiellement le même » ^Toutefois
cela prouve, selon lui, « les défaillances d'une
des rapports de l'Intelligence et de l'Argent -■>, afin de
conserver le fond et les k idées mères », Et si en re-
produisant VUnio7i de$ trois aristocraties dans VAclion
française (1905) on a supprimé quelques notes trop di-
rectement brutales contre le christianisme, ce n'était
pas pour les désavouer — car on ne les a pas du tout
désavouées, — c'était pour éviter de parler comme
autrefois sans avoir « changé d'idées ).
1. P. 441.
196 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
critique qui se pique d'objectivité 1». En vérité,
n'est-ce pas montrer encore qu'il est aux abois?
— Mais il y a plus, c'est que la citation de Testis
est exacte, non seulement substanliellement,
mais littéralement. Seulement M. Descoqs
continue de ne pas vouloir tenir compte du fait
rappelé par Testis, à savoir que, pour mettre
dès le début la personne de M. Descoqs hors
de cause, il avait fait porter ses critiques, non
directement contre lui, mais contre ceux qui
traduisaient sa pensée. Et c'est ainsi qu'il le
citait d'après la Croix '. Profitant de l'ambiguïté
qu'il constatait dans les articles des Etudes,
il déclarait s'en prendre « à ceux mêmes que
M. Descoqs a voulu lui aussi avertir >. Et Testis
ajoutait: « Dans l'incertitude de sa pensée véri-
table, je m'efforçais de permettre à tous... de
regarder comme critiques communes de notre
part, contre les illusions et les dangers de l'al-
liance, ce qui était peut-être critique de ma
part contre le sens secret de M. Descoqs » ^ .
1. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910, p. 237
(note).
2. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910,
p. 260-261.
3. Le comble c'est que, pour reprocher à Testis son
inexactitude, M. Descoqs, en reproduisant lui-même son
>0S PRÉTENDUES INEXACTITUDES I97
Or ce sens secret s'est si bien révélé comme le
vrai que u le courageux et clairvoyant auteur »,
que Testis louait d'avoir posé une question ur-
gente, s'est insurgé dès qu'une critique de fond
texte, ne le reproduit pas exactement (^nna/es de philo-
sophie chrétienne, juin 1910, p. 235). Voici du reste ce
texte tel qu'il se trouve de part et d'autre. C'est moi
qui souligne les parties communes aux citations faites
de part et d'autre.
Texle de Tes-
tis : Annales de
mars 1910, p.
Texle de la
Croix du 14 sep-
tembre i'tW:
Donc, s'il y a.
entre le «système
de M. Maurras tt
la doctrine catho-
lique, orposilion
essentielle sur le
terrain spéculatif ,
il n'en est pas, ab-
straitement par-
lant, d'irréducti-
ble sur le terrain
pratique.
Texle deU.BES-
COQs prétendant
que Testis «. ne cite
576. pas à la lettre
Vous reconnais- malgré les quil-
sez que..., entre lemets n, et refiro-
ces catholiques et dui^ant infidèle-
ces agnostiques..., ment lepassagein-
« s'il y a une op- criminé (Annales
position essen- de juin iOKi, p.
tielle sur le ter- 235.
rai>i spéculatif, il Que si, entre
n'en est pas, ab- eux,«il y avaitune
straitement par- opposition essen-
lant, d'irréducti- tielle sur le ter-
ble sur le terrain rain spéculatif,
pratique». il n'en est pas abs-
traitement parlant
sur le terrain pra-
tique » .
M. Descoqs avait e'crit dans les Eludes (o septembre
1909, p. 623) : u S'il y a une opposition essentielle en
matière de spéculation dogmatique et morale, il n'en
est pas, à envisager les choses dans l'abstrait, d'irré-
ductible sur le terrain pratique. » Mais M. Descoqs a
sans doute pour excuse de n'être pas tenu à l'objec-
tivité vis à-vis de lui-même. Et comme ces chicanes
font avancer la question !
igS DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
a montré le vice d'un tel connubinm ^ C'est que
toujours, s'il veut avoir « le bénéfice » de con-
damner « Timpiété de M. Maurras », il veut
encore plus avoir c le bénéfice n de s'en appro-
prier « les résultats ». Mais en tout cas, le lec-
teur comprend maintenant pour quelles raisons
délicates Testis apriscertainstextesailleursque
dans les articles de M. Descoqs, et par exemple
« dans la Croix,^\\x^ lue encore que les Eludes ».
Et n'est-il pas étrange que M. Descoqs . au
moment oii il se plaint d'être trop personnelle-
ment, trop uniquement mis en cause par Tes-
tis, ne veuille pas reconnaître que Testis se
fournit de documents ailleurs que chez lui, au
1. Je ferai observer à ce sujet que si j'ai entrepris
pour mon compte d'exposer et de critiquer directement
les doctrines irréligieuses de V Action française et que si,
en conséquence,mon devoir était de me renseigner di-
rectement, — comme on voudra bien croire que je l'ai
fait, — Testis a spécifié au contraire que son but n'é-
tait nullement de critiquer ces doctrines en tant qu'elles
sont propres à M. Maurras et à ses disciples. Il les a
prises chez M. Descoqs lui-même, en tant qu'elles pro-
voquaient la casuistique de celui-ci s'efforçant de les
digérer avec sa conscience religieuse. Donc M. Descoqs
n'est nullement fondé à lui reprocher de citer de se-
conde main (p. 333) des textes qu'il trouve chez lui et
qu'il retient uniquement pour critiquer ce que M. Des-
coqs lui-même en tire.
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES IQQ
point de l'accuser d'incorrection à son égard
parce que d'autres textes que les siens sont
visés ?
Il y a plus fort. Et, après avoir relevé une
prétendue inexactitude qui ne change pas le
sens, M. Descoqs en relève une autre qui cette
fois, selon lui, serait a un gros contre-sens )>.
Voyons un peu ce qu'il en est. Dans la Croix
du 12 septembre 1909 on lit : u M. P. Uescoqs
nous remet d'abord en mémoire les principes
de la politique catholique ; puis il adopte et
justifie ce jugement de M. Vimal : sur tous les
points principaux de la physique politique :
famille, commerce \ corporation. Etat, l'ac-
cord est parfait... » V^oulant critiquer cette
théorie de la parfaite ébauche et de l'accord
ferme sur des résultats partiels, Testis l'a ré-
sumée dans ces termes : a Une physique poli-
tique sur laquelle un athée et un croyant peu-
vent être en parfait accord ». Et s'il a mis cette
phrase entre guillemets, c'était sans renvoyer à
M. Descoqs et pour critiquer M. Vimal aussi
\. Testis a corrigé la faute de commerce mis pour
commune. On a la charité de ne pas le lui reprocher.
20O DEUX CONCEPTIONS DU CA.THOLICISME
bien que le rédacteur de la Croix et tous ceux
qui justifient Tailiance par les résultats bruts.
Où est ici, de grâce, l'altération de texte « qui
engage l'honneur d'un homme » ? Et quel
juge épouvantable serait M. Descoqs dans la
commission mixte de M. Lasserre î
Reste l'altération de sens : car, je le répète,
M. Descoqs prétend que ceci a entraîné Testis
à lui prêter un « gros contre-sens qu'il n'essaie
même pas d'expliquer ». Ce contre-sens, quel
est-il ? il consisterait à confondre « les princi-
paux points de la physique politique, fa-
mille, commune, corporation, Etat », avec
« la physique politique elle-même ^ ». Il
1. Il faut d'ailleurs remarquer que xM. Descoqs, une
fois de plus, au moment où il crie à la dénaturation,
dénature lui-même le texte de Testis. Celui-ci en effet
n'a pas dit: « la physique politique », mais il a dit :
€ Vous admettez qu'il y a une physique politiqu e sur
laquelle (d'après M. Vimal et ceux qui l'approuvent)
un athée et un croyant peuvent être en parfait accord. »
C'est M. Descoqs par son expression : c< la physique poli-
tique », qui introduit l'idée d'une science intégrale-
ment constituée sur laquelle, en cet endroit, Testis
n'avait pas à se prononcer. Et qui donc niera que « les
principaux points de la physique politique », si physi-
que politique il y a, peuvent être appelés, en un sens
partiel et subalterne, <( une physique politique » ? Et
c'est manifestement en ce sens que Testis s'est servi
NOS PRETENDUES INEXACTITUDES 201
parait, d'après M. Descoqs, que « cela diffère
essentiellement ». Eh quoi ! vous pouvez être
« en parfait accord sur tous les points prin-
cipaux », constituer la physique de la famille,
de la commune, de la corporation, de l'Etat ;
tout cela, ce n'est encore rien d'une physi-
que politique. Qu'est-ce donc alors que « la phy-
sique politique » ? C'est, nous dit-on^ le ^( sys-
tèmeintégrant tous ces matériaux, leur donnant
leur orientation définitive ». Ah ! vraiment une
discipline qui constitue un « système » transcen-
dant aux matériaux qu'il organise et dont il dif-
fère essentiellement ; qui donne à la vie so-
ciale une « orientation définitive », c'est cela
qui pour M. Descoqs est purement et simple-
ment de la physique ! Evidemment Testis est
disqualifié pour n'avoir pas compris tout de
suite qu'il s'agit d'une physique métaphysique,
d'une physique qui garde ce nom pour dominer,
avec l'impérieuse rigueur d'une physique, les
principaux points qu'étudient les physiciens
positivistes !
de cette expression, puisque ce qu'il a critiqué c'est
précisément la thèse d'après laquelle il pourrait y avoir
accord « sur tous les points principaux » considérés
isole'ment, sans qu'il y ait accord sur l'ensemble.
202 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Et dire que M. Descoqs, qui semonce si sévè-
rement et d'ailleurs si gratuitement Testis
pour avoir soi-disant confondu « la physique
politique » avec « les principaux points de la
physique politique », est le même homme qui
de l'abondance du cœur écrivait auparavant:
« Il y a une certaine part de factice et de con-
venu dans ces expressions sacro-saintes phy-
sique politique^ lois de nature.,. ^ »
Et quand M. Descoqs reproche encore à Tes-
tis l'usage qu'il a fait d'une expression de
M. Lasserre, << la métaphysique du sensible »,
il oublie une fois de plus que ce n'est pas de
M. Lasserre ou de M. Maurras pris en eux-mê-
mes et dans leurs théories propres ou diverses,
non plus que des idées personnelles à M. Des-
coqs, qu'il est institué une discussion critique,
mais uniquement du connubium et des pro-
priétés nouvelles qui résultent de l'alliance,
telle que les éléments en sont fournis et rap-
prochés dans les pages mêmes des Etudes on de
la Croix.
Mais M. Oescoqs a encore trouvé mieux
1. Cf. Etudes du 5 septembre 1909, p. 619.
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES 203
comme dénaturation non plus de texte, mais de
pensée. Il a beau se frotter les yeux, dit-il, pour
découvrir que Dom Besse, comme l'affirme
Testis, aurait soutenu la thèse de l'indissolubi-
lité du catholicisme et de la monarchie, il n'en
vient pas à bout '. Dom Besse ni personne, à sa
connaissance, n'a soutenu pareille doctrine qui
serait contraire à l'enseignement de l'Eglise.
Mais ce qui a été soutenu, par exemple, nous
avoue-t-il, c'est que, pour notre pays, il y a
en effet, pratiquement, indissolubilité entre le
catholicisme et la monarchie. Et alors vous ju-
gez si Testis dénature en ne distinguant pas ici
la théorie et la pratique, la thèse et l'hypothèse.
Car, ce faisant, dom Besse et les autres ne
mêlent pas, eux, la religion et la politique : en
thèse ils les maintiennent strictement à part, et
ils n'imposent pas du tout d'être monarchiste
pour être catholique, ni n'érigent point la
monarchie en dogme ^ Non, les deux choses
1. P. 442-443.
2. Seulement, même au risque d'atteindre la thèse,
ils ne manquent jamais de condamner dogmatiquement
tout ce qui s'oppose à la monarchie telle qu'ils la conçoi-
vent, comme le suffrage universel et toute organisation
qui n'admet pas chez ceux qui gouvernent un droit sou-
verain, indépendant de tout devoir et constituant une
204 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
sont Réparables. Seulement, par malheur, c'est
en théorie théorique, si Ton peut dire, c'est
dans l'abstrait, c'est dans la lune. Et en con-
séquence, ne vous avisez pas, en théorie prati-
que, dans le concret et pour notre pays^ de les
imaginer séparables, et d'être catholique sans
être monarchiste ; car alors, outre que vous ne
sauriez éviter de mêler la politique et la reli-
gion, vous seriez bien pire qu'un hérétique qui
méconnaît telles ou telles vérités particulières,
puisque c'est à tout le catholicisme en bloc
qu'en fait vous vous opposeriez ^ ; tandis que
servitude pour les gouvernés — droit divin pour les
croyants, droit naturel ou historique pour les in-
croyants (Cf. ci-dessus, p. 28).
Ce n'est pas le lieu de discuter la doctrine étrange et
toute nouvelle d'après laquelle le christianisme se trou-
verait subordonné à des fatalités extérieures qui le
rendraient foncièremenî: solidaire, selon les pays, de
telles ou telles formes de gouvernement qui, en elles-
mêmes, lui seraient étrangères. Mais, pour peu qu'on y
réfléchisse, on verra sans peine à quoi elle tend : à rien
moins qu'à se servir delà religion comme d'un moyen
pour consacrer un établissement terrestre. Et c'est à
cela que prêtent les mains Dom Besse et les autres.
1. On devine, de ce point de vue, l'énormité de la
trahison que fut le ralliement. Mais puisque M. Des-
coqs, à cet endroit même, pour justifier la théorie de
Y Action française sur l'indissolubilité pratique du catho-
NOS PRÉTENDUES INEXACTITUDES 205
si VOUS êtes seulcQient monarchiste, fussiez-
vous, d'autre part, athée, même « athée agres-
sif », vous aurez le droit d'être considéré comme
catholique et même comme « plus catholique »
que personne.
Toutefois, si sophistique que puisse être la
distinction que M. Descoqs essaie d'introduire
ici, il n'est même pas vrai, et pas vrai du tout,
qu'à V Action française on prenne la précaution
d'y avoir recours. Ce n'est qu'un expédient
qu'on emploie après coup, le cas échéant, pour
se tirer d'affaire. Et nous venons de voir ce
qu'il vaut. Mais, quand on parle d'inspiration,
licisme et de la monarchie, fait appel aux enseigne-
ments de Léon XIII disant qu'il n'est pas interdit aux
peuples de se donner le gouvernement qui leur con-
vient le mieux, on devine aussi l'énormité du subter-
fuge. Si en effet, pour notre pays, monarchie et catholi-
cisme sont indissolublement liés, au point que le
trône soit « le seul moyen pratique de défendre l'autel »
(p. 443), c'était évidemment jeter la France hors du
catholicisme que de demander aux catholiques français
de se rallier au gouvernement établi. Et abriter sous
l'autorité de Léon XIII cette théorie même de l'indisso-
lubilité au nom de laquelle on le condamne d'autre
part si énergiquement, avec du reste une logique
impeccable, c'est peut-être une habileté ; mais conve-
nons qu'elle est grosse. M. Descoqs croit-il donc lui
aussi que tous les moyens sont bons ?
206 DEUX CONCEPTIOÏNS DU CATHOLICISME
on se contente si peu d'affirmer une solidarité
de fait entre catholicisme et monarchie qu'on
s'efforce toujours défaire voir une affinité d'es-
sence et une connexité de droit. Et si ce n'était
pas à ce point de vue qu'on se place, comment
ferait-on, je ne dis pas pour critiquer, mais pour
condamner au nom de Torthodoxie ceux qui ne
sont pas monarchistes : car on les condamne au
nom de l'orthodoxie ; et c'est tout le sens, en
particulier, des livres de M. Barbier. Et que si-
gnifie donc directement ce même M. Barbier
quand il déclare que, comme « a fort hien dit
Dom Besse, l'Eglise est une monarchie et que
sa constitution détermine chez ses fidèles un état
d'esprit correspondant qu'on peut appeler mo-
narchique ^ ? » Et cette déclaration n'est-elle
pas aussi de Dom Besse : on sait bien qu'au fond
tout catholique est un royaliste ? Et n'est-ce pas
Dom Besse encore qui signalesijoliment comme
une défectuosité pour le catholicisme de ne pou-
voir être pleinement et purement une monar-
chie, parce qu'il c n'y a pas d'hérédité person-
nelle dans l'Eglise » - ? Et M. Descoqs n'a-t-il pas
lu maintes fois dans les listes de souscription de
1 . Les démocrates chrétiens et le modernisme, i^. 24 et 25.
2. Eglise et Monarchie, p, 40.
NOS PRETENDUES INEXACTITUDES 207
V Action française : a Royaliste parce que catho-
lique * ? » — Et voilà aussi tout ce qu'il trouve
pour accuser Testis d'avoir tronqué et dénaturé
les textes. Et le lecteur pensera sans aucun
doute que Testis et moi pouvons là-dessus dor-
mir tranquilles.
1. Mais je le prie de ne pas s'imaginer que si je com-
bats l'opinion de ceux qui veulent nous imposer au nom
du dogme leur monarchie, ce nest point pour imposer
autre chose au nom du dogme encore et dan? le même
ordre. Je ne m'en prends qu'à la conception positiviste
que M. Maurras et les siens se font de l'homme et de
la société, conception dont M. Descoqs et les autres ne
rejettent la lettre que pour en accepter l'esprit. Il ne
s'agit pas de savoir quelle est la forme de gouverne-
ment que nous devons nous donner. Mais, quelle que
soit la forme que nous nous donnions, il s'agit de sa-
voir qui lie est la nature du lien social et quelle est la
fin que doivent poursuivre en s'organisant gouvernants
et gouvernés. Il est un sophisme à cet égard qu'on ne
cesse de reproduire et que, l'occasion s'ofîrant, je me
permets seulement de signaler. On s'insurge contre la
démocratie, contre la doctrine de la souveraineté du
peuple comme si cette doctrine et la forme politique
qui en découle ne pouvait être que la négation et la
méconnaissance du caractère et de l'origine divine de
l'autorité. Et on considère inversement que la monar-
chie, que la doctrine de la souveraineté du roi implique
par elle-même que ce même caractère et cette même
origine de l'autorité sont reconnus, comme si la forme
politique qui en découle excluait pour le souverain lui-
208 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Mais veut-on en revanche un exemple de la
façon dont M. Descoqs s'y prend, lui, pour faire
des citations sans tronquer ni dénaturer les
textes? Le voici. Je trouve, dans son livre*,
trois propositions artificiellement accouplées et
présentées de telle sorte, avec les guillemets
qui les encadrent et les textes qui les avoisi-
nent, qu'il est impossible au lecteur le plus
attentif de ne pas les attribuer à Testis ^ Or elles
même la possibilité de s'abandonner à l'ivresse du pou-
voir. Et comment ne réfléchit-on pas que la théorie du
droit divin des rois, inventée par les légistes et les ré-
galiens, est une usurpation sacrilège qui est exactement
de même nature que celle qu'on reproche aux démo-
craties infatuées d'elles-mêmes et qui se divinisent?
1. P. 323.
2. M. Descoqs répondra peut-être qu'il met ces trois
textes entre guillemets comme exprimant un ce sous-
entendu implicite dans l'article tout entier » de Testis,
et que le lecteur peut bien deviner qu'il ne s'agit pas de
citation littérale. Un tel subterfuge est absolument
inadmissible, et voici pourquoi : les trois phrases qu'il
encadre de guillemets sont suivies d'une quatrième pro-
position, plus odieuse encore, et qui est placée après
les guillemets, de telle sorte que c'est à elle [seule que
s'appliquent les mots « ce sous-entendu », au singulier ;
et par là même les textes précédents paraissent d'autant
plus authentiques. Or les quatre propositions étaient
>0S PRETENDUES INEXACTITUDES 209
expriment une dureté révoltante, non pour les
doctrines, mais pour les hommes mêmes de
ï Action française^ puisqu'elles signifient, sous
la plume de M. Descoqs qui les résume après les
avoir citées : u Gardez-vous de témoigner quel-
que zèle pour leur salut ». Première proposi-
tion : (( Peut-il venir quelque chose de bon de ce
côté ? » Testis n'a jamais rien dit ni pensé de
tel ; mais, voulant caractériser la manière dont
certains hommes autour de nous déclarent sim-
plement que (c la démocratie c'est le mal », il
avait marqué que leur mépris pour le peuple
est injuste, comme l'était celui des Juifs disant :
u quelque chose de bon peut-il venir de Naza-
reth ? * » Or de cette phrase dénaturée M. Descoqs
s'empare pour l'attribuer à Testis en lui faisant
dire pour son propre compte ce que justement
primitivement réunies dans le texte de M. Descoqs.
{Annales de juin 1900, p. 240). Et s'il a après coup, dans
sou livre, p. 323, modifié la distribution des guillemets
en les fermant après la troisième (et on ne sait pas plus
pourquoi il les ferme là qu'on ne sait pourquoi il les a
ouverts avant la première), il n'y a pas à cela d'autre
raison intelligible que le subtil artiûce que je signale.
En tous cas, qu'il l'ait voulu on non, l'efifet inévitable-
ment produit sur le lecteur non averti est aussi perfide
que s'il était calculé.
{.Annales, décembre 1909, p. 275.
14
210 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
celui-ci reproche aux autres de signifier. C'est
donc faux, et c'est une falsification. — Seconde
proposition : « Aucun bien n'est possible près
de telles âmes ». Et celle-là est purement et to-
talement inventée par M. Descoqs. Et le comble
c'est que dans sa réponse, en juin 1910 ^, il s'é-
tait contenté de la donner comme exprimant
un (( sous-entendu » de Testis, sans la mettre
entre guillemets ; tandis qu'en décembre, dans
son livre, les guillemets l'encadrent pour au-
thentiquer son invention-: c'est donc double-
ment faux, et c'est proprement un faux. —
Troisième proposition : « Laissez donc les morts
ensevelir leurs morts. » M. Descoqs la reproduit
pour lui faire signifier qu'il y a des hommes
au salut desquels il faut se garder de s'intéres-
ser. Et comme cette proposition n'est pas de
Testis, mais du Christ lui-même, c'est le Christ
lui-même qui se trouve chargé de toute cette
odieuse duretés
1. Annales de philosophie chrétienne, iu'm 1910, p. 240.
2. P. 323.
3. Le^plusjoli serait que M. Descoqs prétendît attri-
buer la rédaction de ces propositions à Testis, sous
prétexte que Testis, pour protester contre les sentiments
qui lui étaient prêtés, a cité entre guillemets les propres
phrases de M. Descoqs. Transcrire un auteur pour le
NOS PRETENDUES INEXACTITUDES 211
A qui donc désormais M. Descoqs pourrait-il
attribuer ces phrases mises par lui entre guil-
lemets dans son livre, et comment échappera-
t-il au triple grief et d'avoir dénaturé textes et
sens, et d'avoir commis un faux en forgeant une
proposition pour rendre odieux son contradic-
teur à qui il la prête, et de s'être avec une
scandaleuse facilité scandalisé d'une plirase
même du Sauveur ? En vérité est-ce assez com-
plet? Et, si on appliquait à M. Descoqs de tels
procédés, comment les qualifierait-il? Il a taxé
lui-même cette polémique de « misérable ».
Elle l'est infiniment plus qu'il ne sera jamais
capable de le supposer. Mais déjà, par le spec-
tacle de tels artifices, nous sommes préparés —
et une seconde incursion dans sa casuistique
achèvera cette préparation — à apprécier ses
idées de fond qui valent beaucoup moins en-
core, si c'est possible, que ses procédés de con-
troverse.
réfuter et le contredire, bientôt ce sera prendre à sa
charge les idées et les interprétations qu'il lui a plu
d'émettre (Cf. Annales, iuin 1910, p. 240 et p. 269 .
CHAPITRE II
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE
En dénonçant « l'impiété de M. Maurras »,
si M. Descoqs veut avoir le bénéfice de cette
dénonciation, ce n'est nullement pour renon-
cer au bénéfice de l'impiété elle-même, je veux
dire aux « résultats » que M. Maurras prétend
obtenir en appliquant à l'organisation sociale
son système immoral et impie ; c'est au con-
traire afin de pouvoir en jouir en toute sécu-
rité : — deTimpiété, a-t-il l'air de dire, je ne
suis plus responsable, l'ayant repoussée, et
par conséquent il m'appartient d'en recueillir
le fruit.
Quand on passe de ses articles à son livre,
cette singulière position s'accentue. Il est de
plus en plus contre l'impiété de M. Maurras,
afin de légitimer de plus en plus son alliance
avec elle. Mais aussi, dans ces conditions, il
ne saurait supporter que d'autres dénoncent
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 210
cette impiété, qui n'entendent pas comme
lui en bénéficier. Et quand je m'avise pour
mon compte de signaler les négations de
M. Maurras et des autres — négations que
M. Descoqs déclare lui-même ruineuses, déplo-
rables et telles qu'un catholique ne peut les
entendre sans rougir — , immédiatement je
suis accusé de les interpréter avec une mal-
veillance inouïe et de tronquer calomnieuse-
ment les textes, quoique je ne tronque rien du
tout. D'oii il apparaît clairement que M. Des-
coqs ne dénonce pas pour de bon. Et en effet
on s'aperçoit très vite que cette impiété devant
laquelle il a fait le geste de se voiler la face, il
a un vrai souci de la défendre. Et pour cela
il en fait une bonne petite impiété, pas mé-
chante, simplement paradoxale et toute ou
presque toute en surface, si même elle n'est
pas uniquement le relent d'un passé déjà
loin et à peu près oublié : impiété de braves
gens qui s'ignorent et qui « inconsciemment
sans doute, mais très réellement « sont dans la
voie qui mène à Dieu.
Et on voit ici le subterfuge : au système, à la
doctrine formulée, qui est seule et qui seule
peut être mise en question, M. Descoqs substi-
2l4 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tue les hommes. Il se fait juge de leurs inten-
tions, les déclare justes et saints devant Dieu, et
nous accuse, Testis et moi, de les condamner
sans en avoir le droit et en manquant foncière-
ment à l'esprit chrétien. Mais, si nous n'avons
pas le droitde condamner les hommes dans leur
for intérieur, M. Descoqs n'a pas davantage le
droit de les justifier. Que M. Maurras et ses amis
soient dans la voie qui mène à Dieu, c'est pos-
sible et je le souhaite de toute mon âme. Toute-
fois, M. Descoqs n'en sait rien, pas plus que je
ne sais le contraire. Et il en faut dire autant vis-
à-vis'de qui que ce soit. Ce que nous avons à
juger ici, ce ne sont pas les hommes, c'est le
système tel qu'il se trouve arrêté et fixé dans
les articles et dans les livres.
Or ce système est une impiété de fond, très
consistante, très consciente, s'affirmant expli-
citement dans ses principes et dans ses consé-
quences, et plus impérieusement, plus dogma-
tiquement que jamais impiété ne s'est affirmée.
Non seulement il n'est pas dans la voie qui
mène à Dieu, mais il y tourne le dos en blas-
phémant, en injuriant, en salissant les choses
divines. Et ce qui est stupéfiant, c'est que
M. Descoqs qui ne peut, malgré tout, fermer
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 2l5
les yeux à ces horreurs, s'obstine à vouloir nous
les rendre tolérabies, montrant bien que ce qui
Tintéresse ici, ce ne sont pas les hommes qui
sont derrière le système, comme indûment il
s'en vante, mais le système lui-même, à cause
des « re'sultats » qu'il en espère. Et c'est pour-
quoi, avec une assurance nouvelle, sophisti-
quant et truquant comme on ne l'a jamais fait,
il se replonge dans sa casuistique. Et il m e faut,
hélas ! y ramener mes lecteurs.
On se souvient, par exemple, de la manière
dont M . Maurras pdiTÏedeVhi/pocrisie lhéistiqiie\
Rien n'est plus manifeste que sa pensée. Et
même, pour rendre impossible toute méprise,
il a eu soin à cette occasion de rappeler, en la
blasphémant, la parole libératrice prononcée
par les apôtres devant le sanhédrin : « il vaut
mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », afin de
bien faire savoir que c'était là pour lui le dan-
ger de Vhypoc7Hsie théistique. M. Descoqs, qui
veut justifier M. Maurras à ce sujet, aurait dû
citer le texte en entier. 11 trouve plus commode
1. Cf. ci-dessus, p. 6o et suivantes.
2l6 DEUX CO>'CEPTIO>S DU CATHOLICISME
de n'en rien citer du tout, pour se contenter de
faire simplement remarquer que, si je n'avais
pas eu besoin de condamner à tort et à travers,
je me serais « dispensé de présenter comme
condamnables quelques-unes des réflexions si
justes de M. xMaurras » sur ce point. Car, dit-il,
(t sans nier que l'idée d'un Dieu unique et pré-
sent à la conscience soit une idée bienfaisante
et politique, il [M. Maurrasj observe qu'elle
peut aussilouTner h l'anarchie et... il expose
très heureusement la genèse de cette perver-
sion, en même temps qu'il en donne des
exemples » '.
Mais M. Descoqs aurait bien dû nous expli-
quer et ce que M. Maurras entend par tourner
aussi à l'anarchie et à quelle condition, selon
lui, l'idée d'un Dieu unique et présent à la
conscience est « une idée bienfaisante et poli-
1. P. 386-387. J'ai exposé moi aussi tout au long
l'exposition de M. Maurras et rapporté ses exemples
en montrant comment, par une équivoque systématique
que M. Descoqs se plaît à entretenir, il confond les
croyances chrétiennes et les aspirations chrétiennes,
qui sont le ressort de la conscience et qui alimentent
toute la vie morale et religieuse, avec le dévergondage
romantique tel qu'il lui plait de le définir en prenant
pour type Rousseau ou George Sand.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 217
tique )). Et le mot politique ici, que M. Descoqs
ne peut éviter d'employer, n'est-il pas déjà à
lui tout seul suffisamment révélateur? M. Maur-
ras en effet, aussi bien que M. Lasserre, a
marqué avec toute la netteté désirable que ce
à quoi il s*oppose ce n'est point à l'idée de divi-
nités imaginées et entretenues dans les esprits
par de « sages arrangements politiques » el pour
le gouvernement des sociétés. Et ceci je l'ai
sans doute assez dit. Seulement, pour lui, Tidée
du Dieu unique, comme l'idée de toute divi-
nité quelconque, n'est bienfaisante qu'à la con-
dition de rester un instrument dont disposent
« les maîtres visibles » pour se faire obéir. Mais
du moment qu'elle devient l'idée d'un « maître
invisible » avec lequel les consciences sont en
relation, par delà « les maîtres visibles », pour
vivre d'une vie supérieure et poursuivre une
destinée éternelle, elle n'est plus que « le ve-
nin » qui empoisonne tout et qui met le désor-
dre partout.
Et c'est tellement bien la pensée de M. Maur-
ras, que, parlant de Jundzill, ce disciple d'Au-
guste Comte dont il fait le représentant de sa
propre manière d'être, il nous dit : « On em-
ploierait un langage bien inexact si l'on disait
2l8 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu
ne manquait pas à son esprit, mais son esprit
sentait, si l'on peut s'exprimer ainsi, un besoin
rigoureux de manquer de Dieu ; aucune inter-
prétation tiiéologique du monde et de l'homme
ne lui était plus supportable j) ^ M. Descoqs
pourrait-il imaginer une exclusion de Dieu plus
explicite et plus foncière que celle-là?
A.insi donc ce que M. Maurras appelle V hy-
pocrisie théistique, ce n'est pas seulement le
mauvais usage qu'on peut faire de la croyance
en Dieu , en s'en servant pour déifier ses passions
à la façon romantique et individualiste, mais
c'est la croyance en Dieu elle-même, la vraie et
sincère croyance, celle qui informe l'âme jus-
que dans ses profondeurs, qui n'est pas seule-
ment une idée de Dieu mais déjà une commu-
nion à Dieu, et par laquelle on dépasse les
horizons terrestres, pour se faire agent et par-
ticipant d'une justice et d'une bonté éternelles.
Il l'appelle hypocrisie parce que, du point de vue
de son positivisme athée, ce n'est qu'une illu-
sion avec laquelle on se dupe soi-même et on
dupe les autres, et qu'il ne peut se la représen-
1. U Avenir de V Intelligence, nouvelle édition, 1909,
p. 108.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 210
ter que « comme un multiplicateur immense »
qui s'ajoute «au caprice individuel ». Et s'il
s'accommode de l'idée de Dieu comme « bienfai-
sante et politique », c'est de l'idée de Dieu « or-
ganisée », selon son expression : ce qui signifie
sous sa plume une idée de Dieu qui> au lieu de
comporter une foi au Dieu vivant avec une es-
pérance et un amour soulevant les âmes de
terre, ne sert au contraire qu'à les enchaîner à
la terre même et à Tordre établi sur la terre
par les « Maîtres ».
Mais remarquons bien que ce qu'il accueille
ainsi ce n'est à aucun degré ni Dieu, ni la
croyance en Dieu : c'est uniquement l'idée de
Dieu, idée sans objet, à laquelle ne correspond
aucune réalité, mais dont les esprits inférieurs
et les (( esclaves nés » ont besoin, incapables
qu'ils sont de concevoir autrement que par elle
un ordre dans la nature et dans la société ; de
telle sorte que par l'usage qu'il se propose d'en
faire, en « l'organisant » et en l'exploitant, c'est
vraiment lui qui institue systématiquement et
dans toute la force du terme une hypocrisie
théistique, puisqu'il se sert d'une idée à laquelle
il ne croit pas. Et qui plus est, il fait au catho-
licisme cet affront de le considérer comme le
220 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
moyen par excellence « d'organiser » et d'ex-
ploiter l'idée de Dieu pour un tel usage *. Mais
le pire pourtant c'est que M. Descoqs n'en juge
pas moins qu'il me faut une rare malveillance
pour ne pas admirer ici la justesse des réflexions
de xM. Maurras. Et un peu plus il nous dirait
que celui-ci, malgré son impiété, n'a eu d'au-
tre souci que de nous ramener au culte, en es-
prit et en vérité, du Dieu vivant.
Ainsi procède-t-il sur chaque point : sa ca-
suistique a tellement de ressources qu'elle s'y
embrouille elle-même. Revenant à la phrase sur
« la frénésie » de Jésus et des prophètes, il ajoute
à ce qu'il avait déjà dit, que M. Maurras n'a
parlé ainsi qu'en considérant Jésus et les pro-
phètes comme les ancêtres de « l'individualisme
des populations germaniques » et du protes-
tantisme de Luther. Et il pose cette ques-
tion : « S'agit-il oui ou non des prophètes et de
Jésus tels que les entendirent les Réformateurs
1. Cf. ci-dessus (p. 99) une longue citation tirée de
l'opuscule qui a pour titre : Trois idées politiques. M. Des-
coqs s'abstient prudemment de faire connaître ces
textes.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 221
et les Réformés ? La réponse, dit-il, me semble
ressortir avec évidence du contexte ». Et voilà
prouvé qu'en attribuant à M. Maurras d'avoir
dit de Jésus et des prophètes simpliciter — c'est-
à-dire de Jésus et des prophètes tels qu'ils ont
réellement existé — qu'ils étaient des frénéti-
ques,j'ai tronqué le texte et calomnié M. Maur-
ras. Mais dans le même passage, et le tout se
mélangeant, M. Descoqs reconnaît de nouveau,
en rappelant bien haut qu'il ne l'a u jamais
nié », que pour M. Maurras « le Jésus des protes-
tants et celui de l'histoire » se confondent *.
Et voilà prouvé maintenant que j'ai calomnié
M. Descoqs en signalant qu'il trouvait le moyen
d'excuser M. Maurras de son blasphème. Je n'ai
pas excusé, dit-il, j'ai expliqué !
Oui, il a expliqué que le Jésus blasphémé est
le Jésus des protestants, et donc que le blas-
phème ne tire pas à conséquence : car sans au-
cun doute on ne saurait mieux faire que de
blasphémer contre le Dieu « des populations ger-
1 . Il n'est pas sans intérêt de remarquer que la thèse
essentiellement protestante, d'après laquelle le catho-
licisme n'a rien de commun avec le christianisme pri-
mitif, est tout à fait celle de M. Maurras. Seulement
pour lui le catholicisme a réformé rEvan^^ile au lieu de
l'avoir déformé. C'est un protestant à l'envers.
222 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
maniques ». Mais il à expliqué aussi que le
Jésus des protestants se confond ici avec celui
de l'histoire et donc que le blasphème intégra-
lement subsiste et qu'au lieu de le prendre à sa
charge il le déplore douloureusement. Je laisse
au lecteur le soin d'arranger ces explications K
C'est parce que nous croyons que le Christ de
l'histoire est le même que le Christ de l'Eglise
que nous nous insurgeons contre M. Maurras.
Et M. Descoqs prend la défense de celui-ci qui
voit là deux Christ opposés ! 11 lui sait gré de
faire appel à l'Eglise comme à « la régulatrice de
toutes les aspirations de l'âme vers des régions
supérieures * >, quand pour lui ces aspirations
ne sont que des illusions subjectives à endormir
ou à canaliser pour un usage terrestre. Oh ! la
belle < religion de l'esprit -» fonctionnant com-
me un frein qui bloque !
Toutefois, à travers cette incohérence, l'u-
nité et la continuité de l'intention sont mani-
festes. Il y a même là un bel exemple de ce
qu'on pourrait appeler la logique de la passion
allant à son but per fas et nef as. Les blasphè-
mes de M. Maurras évidemment gênent M. Des-
1. P. 458 et suiv.
2. P. 389.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 2 23
coqs. Mais, il faut bien le dire et le lui dire et
tâcher, si c'est possible, de lui ouvrir les yeux
sur lui-même, ce qui le gêne c'est la forme et
non le fond. Ce que M. Maurras, en effet, ex-
prime par là, c'est vraiment l'essentiel de sa
pensée, la caractéristique de son attitude, d'où
découle tout le reste de son système, toute sa
physique sociale de positiviste athée, tout son
hrutalisme en un mot, c'est-à-dire tout ce que
M. Descoqs admire comme une œuvre de « rai-
son » par excellence et comme la manifesta-
tion « d'une robuste santé intellectuelle ». Si
donc M. Descoqs, bien loin de consentir si peu
que ce soit à ce qu'on appelle Jésus un frénéti-
que, rougit au contraire d'entendre un tel lan-
gage, ce n'en est pas moins ce que M. Maurras
repousse, en parlant de la sorte, qu'il repousse
avec lui. Il ne le voit pas, il a besoin de ne
pas le voir ; et s'il réussit à ne pas le voir c'est
que, malgré tout, il ne va pas jusqu'au terme
oij il tend. Et s'il le voyait, c'est de lui-même
qu'il rougirait. Il veut conserver le Christ, le
vrai Christ de l'Evangile et de Thistoire. Mais à
la suite de M. Maurras, il abandonne ce que le
Christ a apporté, il méconnaît la vérité du
Christ. Et il s'imagine lui aussi qu'il suffit de
2 2 A DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
la baptiser romantisme ou protestantisme pour
n'avoir plus qu'à lui courir sus. Et, puisqu'il
s'agit d'explication, c'est ce qui explique que
dans les pires propos de M. Maurras et de ses
amis il vient toujours à bout de découvrir,
comme ici, « des vues justes» : il fait plus
qu'excuser, il sympathise.
Et cela le mène vraiment loin. Il se plaint,
encore comme d'une calomnie, de ce que j'ai
parlé de sou indulgence au sujet de l'emploi de
u tous les moyens ^). Mais, c'est moi qui ai été
trop indulgent en ne parlant que d'indulgence.
J'aurais pu dire quilallait jusqu'à l'admiration.
Car n'est-ce pas de l'admiration qu'il exprime,
par exemple, pour ÏAve?îir de fhitel/igence où^
selon lui, M. Maurras se montre « successive-
ment politique, philosophe, critique littéraire,
historien... àundegrééminent » malgré « quel-
que lacune » qui se laisse « entrevoir de ci
de là »? Et n'est-ce pas à propos de ce livre qu'il
écrit : « Quand l'ensemble de nos publicistes
se laissera guider par de telles vues, n'y aura-
t-il pas quelque chose de changé en notre
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 225
France ' » ? Or, dans ce livre, dont la nouvelle
édition que j'ai sous les yeux est datée de 1909,
M. Maurras ne s'applique à rien moins qu'à
nous faire comprendre comment, grâce à une
conception positiviste et athée de la nature et
de la société, « Tiatelligence et la volonté des
humains » — entendez ceux qu'il appelle « le
petit noQibre d'élus » ^ — peuvent contribuer
à rt la génération des événements ». Et comme
modèle de ce genre d'action, il nous raconte de
quelle manière a la Restauration de la monar-
chie très chrétienne fut conspirée entre une
dame très païenne et un ancien évêque asser-
menté et marié » ^ 11 s'agit d'Aimée de Goigny
qui, devenue maîtresse de M. de Boisgelin, fut
dépêchée par celui-ci à la conquête de M. de
Talleyrand. Elle usa de l'argument dont elle
disposait. Talleyrand fut conquis à la cause du
roi. Et le « philosophe » éminent qu'est
M. Maurras découvre qu'à peu près comme les
« chevauchées de la Pucelle, les allées et venues
d'Aimée de Goigny laissent voir le jeu naturel
1. P. 430-431.
2. U Avenir de rJntelligence, j). 16.
3. /bid., p. 59.
4. Ibid., p. 260 et suiv.
15
2 26 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
de l'histoire du monde » \ Tl accorde qu'on
peut préférer « la poétique aventure de Jeanne
d'Arc à cette intrigue de château et de salon »
Mais ceci est tout à fait secondaire. « La chétive
bergère souleva par le centre même, qu'elle
avait discerné avec infiniment de sagesse et de
tact, la force immense de la mysticité de son
siècle. La grande dame déclassée toucha au
point sensible les intérêts du premier politique
contemporain. Ces passions et ces intérêts, une
fois mis en branle, se recrutent eux-mêmes
leurs auxiliaires : courtiers, sergents et parti-
sans... Dans l'écoulement infini des circons-
tances sublunaires, un seul être, mais bien
muni et bien placé, si, par exemple, il à pour
lui la raison, peut ainsi réussir à en dominer
des millions d'autres ». « Il ne s'agit pas d'être
en nombre, mais de choisir un poste d'où
attendre les occasions de créer le nombre et le
fait » ^ « Le réalisme ne consiste pas à former
ses idées du salut public sur la pâle supputation
de chances constamment déjouées, décompo-
sées et démenties, mais à préparer énergique-
ment par tous les moijens successifs qui se pré-
1. L avenir de VinlelUgence, p. 284.
2. Ibid., p. 284.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 227
sentent (c'est moi qui souligne), ce que Ton
considère comme bon, comme utile, comme
nécessaire au pays. Nous ignorons profondé-
ment quels moyens se présenteront. Mais il dé-
pend de nous d'être fixés sur notre but, de ma-
nière à saisir sans hésiter ce qui nous rapproche
de lui » '. Chacun reconnaîtra dans ces pages
le vieux machiavélisme. L'originalité de
M. Maurras ne va pas au delà. Et que M. Des-
coqs ne nous dise pas que ce n'est point là ce
qu'il admire dans V Avenir de l'Intelligence : car
ceci enlevé du livre il ne reste rien. L'étude
sur le positivisme n'a pour objet que de fournir
le point de vue d'où est conçue cette « morale
de la nature ». Et l'étude sur le romantisme
n'est là que pour mettre plus clairement en
lumière ce qui caractérise l'usage positiviste
de l'intelligence, par opposition à Tusage qu'en
font les romantiques qui s'abandonnent à la
passion et au rêve au lieu de dompter la réalité.
Qui n'accorderait en effet qu'il est regrettable
que « l'ensemble de nos publicistes » ne se laisse
point « guider par de telles vues » ?
*
* *
Mais M. Descoqs fait mieux encore que d'ad-
1. V Avenir de l'Intelligence^ p. 279.
2 38 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
mirer en bloc et sans préciser. 11 vient à bout
de justifier, en l'expliquant, la formule « par
tous les moyens ». Qu'on me permette de citer
tout le passage, en le reprenant avec les rema-
niements et les adjonctions qu'il a reçus en
passant des articles de M. Descoqs dans son
livre. C'est à n'y pas croire.
« M. Maurras lui-même, dit-il, ne paraît pas
échapper à tout reproche, lui qui, nous l'avons
vu,passe condamnation sur l'achat des femmes,
des consciences, des trahisons. Ce n'est pas qu'il
ait explicitement fait sienne cette phrase mal-
heureuse, tant exploitée depuis. Il n'en disait
rien dans le commentaire, — trèsélogieux, il
est vrai, quant au reste, — dont il faisait suivre
la lettre de son correspondant, et les expressions
de ce dernier permettaient de supposer qu'il
s'agissait de consciences déjà toutes corrom-
pues, de trahisons qui, pour lui du moins, vu
les circonstances présentes, n'en seraient pas.
Mais le premier moyen suggéré !... Combien de
lecteurs pouvaient l'interpréter, sans un vio-
lent effort, de manœuvres innocentes (sic) que
ne réprouve pas une conscience droite, et com-
ment la plupart n'auraient-ils pas été amenés à
le ranger, ainsi compris d'actes contraires à la
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 229
morale, au nombre de tous les moyens autorisés
par V Action française. M. Maurras a bien ex-
pliqué dans la suite que la phrase incriminée
excluait toute idée de corruption, qu'elle se
bornait à conseiller d'acheter ce qui était à ven-
dre ^ Et nous accordons sans peine qu'il y a
une distinction essentielle entre ces deux points
de vue; nous accordons encore qu'une fin d'or-
dre supérieur peut autoriser une coopération
purement matérielle et tout indirecte à des
actes comme ceux qu'il indiquait ici, que, pour
le premier moyen (Cachât des femmes) comme
pour les autres, on peut enfin imaginer des cir-
constances où la coopération au mal sera tout
indirecte » ^
M. Descoqs fait remarquer après cela que
le tort ici c'a été que (. le texte de M. Maurras
n'entrait pas dans ces délicates distinctions » :
d'oii il est résulté que « lui, dont la perspica-
cité est rarement en défaut », permettait de
soupçonner, sinon qu'il approuvait a le sens
1. Si le coup de force est pos<^ible, p. 95-96. — Et qui
donc a jamais acheté autre chose que ce qui était à
vendre? Mais chacune des phrases de cette pai,'e serait
à souligner.
2. P. 100-161.
23o DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
inacceptable n de la « malheureuse phrase
tant exploitée depuis », au moins qu'il restait
indifférent à son égard. Et pour achever de se
libérer, tout en excusant ainsi de son mieux,
M. Descoqs ajoute que la chose était grave et
troublante parce que « les explications ulté-
rieures... n'ont pas été de nature à faire cesser
toute inquiétude ». Et en effet, dans V Action
française du 6 mai 1909, ne trouve-t-on pas
encore, sous la plume même de Criton-Maurras,
cette autre phrase non moins malheureuse :
« Il y a un culte de la dignité de l'homme qui
peut arrêter net toute tentation, toute sollici-
tation d'un tel ordre... Mais les héros capables
de surmonter l'évidence du bien public par
souci et respect de la nature humaine ne font
généralement pas de politique * » ? Et M. Des-
coqs commente fort bien cette phrase en disant
qu'elle signifie que « les considérations d'ordre
moral en présence de l'intérêt général ne sont
plus d'aucun poids pour l'homme politique ».
N'est-ce pas reconnaître qu'on proclame encore
sous une autre forme que « tous les moyens sont
bons » ? El par conséquent n'apparaît-il pas que,
1. P. 161. Et ce n'est pas là un écrit d'antan.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 301
loin de rester inditVérent au « sens inaccepta-
ble » de la phrase malheureuse, M. Maurras
continue de lui donner sa pleine approbation .^
Mais M. Descoqs n'a plus l'air de s'en aperce-
voir. Et, en ce qui le concerne, ayant dissipé
'< l'aveuglante équivoque » par les « délicates
distinctions » que je viens de rapporter, il ter-
mine ainsi son paragraphe : « Tant qu'on n'aura
pas nettement affirmé le principe contraire qui
maintient pour l'homme politique, fût-cedevant
l'évidence du bien public, l'obligation rigou-
reuse de respecter toujours les lois supérieures
de la morale, régnera pour les consciences la
plus légitime des incertitudes^ : hors de la
vérité, pas de sécurité )> -. Seulement, sous
cette déclaration solennelle, se trouvent abri-
tées les <( délicates distinctions ^) de tout à
l'heure, en vertu desquelles une coopération à
la corruption devient légitime pourvu qu'elle
soit « purement matérielle et tout indirecte » ;
si bien que, pour réaliser une fin d'ordre supé-
rieur, il n'est pas contraire aux lois supérieu-
res de la morale d'acheter ce qui est à ven-
dre, même si ce qui est à vendre ce sont des
1. Rien qu'une incertitude?
2. P. 162.
202 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
(( femmes » ou des « consciences ». Et n'ou-
blions pas que, par dessus le marché, la fin
d'ordre supérieur dont il s'agit ici, c'est l'orga-
nisation politique et sociale, c'est « l'Ordre » tel
que le conçoit la haute e1 positiviste raison de
M. Maurras.
Selon M. Descoqs, à défaut de l'esprit, je ri-
valise par les procédés avec « l'auteur des Peti-
tes-Lettres ». Ce n'est pas le lieu d'examiner les
procédés de celui-ci. Que son esprit me fasse
défaut, on s'en doutait quelque peu. Mais assu-
rément c'est tout à fait dommage : car il n"a
jamais eu pareille matière où s'exercer. Et
puisque M. Descoqs s'afûige de ce que les An-
nales de philosophie chrétienne portent ce titre,
on comprendra, par la délicatesse d'âme dont
il témoigne ici, quelle est la valeur de son af-
fliction.
Mais ce qui est peut-être plus surprenant que
tout le reste, c'est qu'après s'être tant donné de
peine pour faire valoir les doctrines de V Action
française et après avoir tant prodigué de facile
indulgence pour en estomper l'impiété, il vient
nous dire qu'il n'a x( jamais eu l'intention de
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 233
montrer la fécondité, encore moins la néces-
sité n d'une alliance. C'est presque l'intention
contraire qu'il aurait eue, tant il a fait de ré-
serves (( sur l'opportunité d'un tel pacte ». Ce
qu'il a voulu, c'a été seulement définir u les
conditions qui le rendraient licite, si par' ail-
leurs on jugeait qu'il pût apporter en fait à la
cause de l'Eglise un sérieux appoint ». Mais de
(( ce dernier ,92», dit-il modestement je n'ai «ja-
mais abordé la discussion o et u je me sens tout
à fait incapable de l'engager et de la soutenir»'.
Il est bien vrai que M. Descoqs n'a pas décrété
que l'alliance devait être conclue, et il est non
moins vrai que de cela, grâce à Dieu, il est en
effet incapable. Mais, si tous ses articles, avec
tout ce qu'il y a ajouté dans son livre, n'ont pas
manifestement pour objet de montrer : 1° que
les conditions qui rendent le pacte licite sont
remplies, et 2" qu'au jugement de M. Descoqs ce
pacte peut apporter en fait à la cause de l'Eglise
un sérieux appoint, je déclare ne plus savoir
lire. Etque signifie-t-il donc quand il nous dit,
en marquant la manière dont M. Maurras con-
cilie son posivitismc avec le catholicisme :
1. P. 371-372.
•20 ^ DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
« Vraiment n"y a-t-il pas là de quoi rassurer un
peu les âmes timorées?» et quand il ajoute
qu'en fait il semble que cette réponse accorde
^« les garanties réclamées par les consciences ca-
tholiques » ? Et que signifie-t-il donc encore, si
ce n'est que « le sérieux appoint » sera obtenu
en effet, quand il insiste sur ce que « M. Maur-
ras, lui (par opposition aux autres incroyants),
n'a rien de plus à cœur que de faire triompher
l'Eglise, sinon dans les âmes, du moins dans la
société » ? et quand il rappelle, avec (( un docte
religieux » ', que la morale n'a jamais déclaré
'( que des catholiques ne pouvaient contracter
aucune alliance avec des non-catholiques pour
atteindre un but commun dont l'Eglise doit,
en somme,bénéficier))^Et chacune de ces pages
ne tend-elle pas à nous faire voir M. Maurras et
ses amis comme pouvant « devenir, après tout,
des agents précieux de reconstitution sociale'»,
et comme seuls capables de procurer à l'Eglise
(( l'ordre » dont FEglise a besoin ? Et en vérité
de quelle autre manière aurait-il pu s'y prendre
1. Dom Besse, Bulletin des dames royalistes, juillet
1907, p. 88.
2. Etudes, 5 septembre 1909, p. 624.
3. P. 396.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 2 35
pourproposeretpromouvoirune alliance des ca-
tholiques avec les athées de ï Action française ?
Mais néanmoins M. Descoqs ici a fait inter-
venir, à côté, une considération qu'en effet j'ai
omis de signaler. Et je m'empresse d'avouer
que j'ai eu tort, tort non à son égard et parce
que cette considération Texcuserait, mais tort
à mon propre point de vue et parce qu'elle fait
encore mieux ressortir le singulier état d'esprit
que nous rencontrons ici. D'abord c'est un com-
plément intéressant à ce que nous connaissons
déjà. Et puis c'est elle qui permet maintenant à
M. Descoqs de protester, malgré tout, que son
intention n'a pas été de soutenir catégorique-
ment qu'en /ail il fallait faire alliance. Il y a une
question, dit-il, qu'il n'a pas tranchée : la ques-
tion de savoir si u la tactique « que préconise
M.Maurras« avait chance de réussir et de trans-
formerjamais les institutions » '. Voilà le point
où il reste en suspens. Il ne se demande pas,
comme M. Maurras, si Le coup de force est possi-
ble, il se demande si le coup réussira. Il a montré
que la tactique était légitime. Bien plus, il a
1. P. 372.
236 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
montré que si, à V Action française, on n'avait
pas tout ce qui est requis pour l'œuvre à accom-
plir, on avait au moins une partie de ce qui est
requis et une partie essentielle : « raison », « ro-
buste santé intellectuelle », juste conception de
(( POrdre », « corps de doctrine sain » et par
conséquent « orthodoxe » i, auquel il ne manque
que la foi.
Bien plus encore, et nous y reviendrons aux
chapitres suivants, il dénonce, non seulement
comme une duperie, mais comme une trahison ,
tout mode d'action qui ne se complète pas au
moins par « la tactique » et par u les moyens »
que préconise M. Maurras. Et en attendant il
accueille, avec une bienveillance qui est l'équi-
valent d'une acceptation -, les raisons de ceux
qui montrent que, sans la tactique et u les
moyens » de M. Maurras, on ne pourra plus
aboutir à rien. Il trouve tout naturels, par
exemple, les propos de ceux qui disent qu'il
est « enfantin de comparer le Français venu
après Voltaire et Jean-Jacques au Romain de
Néron et deMarc-Aurèle»et que, si les moyens
du Christ et des apôtres ont pu être efficaces
1. P. 446.
2. Deuxième partie, chapitre V,
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 207
pour celui-ci, il n'en est plus de même pour
celui-là qui, de plus en plus, se dérobe « par le
jeu fatal des institutions » '. D'oii la conclusion
que, puisque l'efficacité du Christ est, sinon
épuisée, du moins insuffisante pour le Fran-
çais d'aujourd'hui, il y faut ajouter l'efficacité
de M. Maurras et en arriver à établir x un
statut politique fixe qui ne laisse plus au hasard
d'élections impossibles à enlever ou à prépa-
rer... le soin de sauver la France en danger » *.
M. Descoqs met cela en balance avec ce que
disent les partisans de l'action sociale ou de
l'action légale. Et à cet endroit-là même, sans
oser donner un conseil, ne se jugeant point
qualifié pour le donner, il ajoute néanmoins que
« l'apologétique chrétienne aurait tort d'igno-
rer les théories de M. Maurras parce qu'elle
peut en tirer un réel profit » ^
Etrange modernisme, en vérité, qui suppose
que les moyens purement évangéliques pour-
raient bien être surannés, qu'à d'autres temps
il faut d'autres mœurs, que les méthodes tradi-
1. P. m.
2. P. 179. C'est ce qu'on appelle ne pas mêler la poli-
tique à la religion, comme font les autres.
3. P. 184.
238 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tionnelles ne suffisent plus, et que si le Christ
revenait parmi nous il devrait faire de sa croix
une arme au lieu d'en faire l'instrument de son
sacrifice !
Ainsi donc l'entreprise est bonne en elle-
même et M. Descoqs n'en voit même pas
d'autre à laquelle présentement on pourrait
avoir recours. Mais un obstacle demeure : on
ne saurait dire avec certitude qu'elle a « chance
de réussir ». Et c'estcequi explique « les angois-
ses cruelles » dont il parle et qui doivent tour-
menter, pense-t-il,ceux qui ont à décider. C'est
là pour lui le problème pratique. — Combien
pratique ! — Et on voit que pour ne pas vouloi r
se dire positiviste, il n'en est pas moins très po-
sitif. Il ne lui suffit pas qu'une entreprise soit
légitime dans ses principes, acceptable dans ses
moyens et bonne dans sa fin, cette entreprise
eût-elle pour objet de sauver l'Eglise et la
France : avant de se risquer décidément, il
voudrait encore avoir la certitude du succès,
d'un succès tangible, d'un succès dans le temps
et dans l'espace. Certes, s'il en arrive vraiment,
en fait, à contracter l'alliance pour son compte,
on ne pourra pas lui reprocher d'avoir été
emporté par un élan de générosité. Mais aussi.
NOUVEAU RECOURS A LA CASUISTIQUE 209
puisque Louis Yeuiliot nous a appris qu'il y
avait maintenant une nouvelle sorte de mar-
tyrs, pourquoi en effet ne pas se ranger du côté
des martyrs qui tuent plutôt que du côté de
ceux qui se font tuer * ?
On admettra, je pense, que nous pouvons
laisser M. Descoqs à ses calculs et à ses hésita-
tions. Ses chances et ses non-chances de succès
ne nous intéressent pas. Il n'y a pas plus là
1. «Il manque le plus beau des gestes au soldat
orateur qui ne dégaine pas... Dégainez, sabrez, empoi-
gnez... Il faut qu'en vous écoutant on sente Ja néces-
sité de se rendre pour n'être pas fusillé, parce que vous
demanderez à la force ce que vous n'obtiendrez pas de
l'amour. Partez de ce point qu'étant juste et voulant le
bien... vousne voulez point mourir captif ni assassiné.
Un dragon a droit de mourir sur le champ de bataille,
qu'il tende la main, c'est bien ; qu'il offre son cœur,
c'est ce qu'un chrétien doit faire ; mais qu'il ne jette
jamais son sabre qui donne tant de poids à la parole
des prêtres ... ? Un coup de sabre à propos est une très
belle aumône, une très grande charité. Beaucoup...
n'ont que cela à recevoir. Dégainez et soyez... de ces
martyrs qui ne craignent point de donner la mort. »
Lettre de Louis Veuillot au comte Albert de Mun,
écrite le 15 février 1874 après le premier discours que
le journaliste avait entendu de (f l'orateur en uniforme ».
Cité par la Chronique de la Bonne Presse du 22 avril 1909,
p. 239, sous ce titre : Lidéal du catholique mili-
tant ...
24o DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
pour nous de problème pratique que de pro-
blème théorique. Si en théorie, au point de vue
doctrinal, comme le dit M. Descoqs ^ rien ne
s'oppose à Talliance, c'est que l'alliance est
moralement bonne en pratique. Et si la tactique
de M. Maurras se réfère à une doctrine salutaire,
c'est aussi que pratiquement il est légitime
d'avoir recours à cette tactique, indépendam-
ment de ce qui pourra temporellement advenir.
Et dire cela, c'est précisément ce que nous
appelons préconiser l'alliance. Et même n'est-
ce pas la présenter comme un système qui
s'impose obligatoirement, puisque si on ne la
considère pas comme la condition certaine du
salut, on la considère au moins comme un
moyen dont, ù défaut d'autres qui soient effi-
caces, il faut courir la chance si l'on veut se
sauver ?
\. P. i69.
CHAPITRE III
LA THÈSE ET l'hYPOTHÉSE.
Ce qu'a voulu M. Descoqs c'est tellement bien
préconiser et promouvoir une telle alliance
que, malgré la peur des risques à courir pa r
laquelle il se dit prudemment retenu d'autre
part, il ne tolère en déMnitive aucun des mod es
d'action autres que celui-là. Et rien n'est plu s
instructif que de constater comment il s'y op-
pose. Il y a longtemps que, pour ma part, je
m'étais rendu compte de ce qu'il y a de falla-
cieux dans la fameuse et récente distinction
de la thèse et de Vhijpo thèse. Mais iM. Descoqs
me Ta encore mieux fait sentir. En réalité cette
distinction aboutit à ceci qu'on prend la thèse
pour condamner les autres et l'hypothèse pour
se justifier soi-même. Et voyez en effet si ce
n'est pas ainsi, dans le cas présent, que les
choses se passent-
Pour expliquer et mettre au point la pensée
2^2 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
de dom Besse disant que la morale n'a ja-
mais imposé aux catholiques de ne contracter
aucune alliance avec des non-catholiques,
M. Descoqs emprunte à M. de la Brière, en les
faisant siennes, les considérations suivantes:
(' S'il est exact que les croyants recherchent
l'alliance politique des incrédules honnêtes et
font bon accueil aux apologistes du dehors, ce
n'est pas que la doctrine de l'Eglise ait varié
sur les aberrations de l'incroyance, non plus
que sur les rapports mutuels de la religion et
de la vie morale. Ce qui a changé, depuis un
siècle, ce sont les circonstances historiques
grâce auxquelles le monde est devenu moins
chrétien, de sorte que l'Eglise est maintenant
en contact, même dans les pays catholiques,
avec certains hommes dont la formation intel-
lectuelle s'est développée en dehors de toute
foi religieuse. 11 est évident que, sans nulle
atténuation de doctrine, la conduite de l'Eglise
ne saurait être la même envers de tels incré-
dules qu'envers ceux qui, ayant vécu dans le
catholicisme, l'ont délibérément abandonné,
pour passer dans les rangs de ses ennemis. Lors
donc que les incrédules honnêtes prennent la
défense de l'Eglise contre les persécuteurs,
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSE 243
soit par respect du droit des consciences \ soit
par égard au bienfait social du christianisme,
quel principe doctrinal interdirait aux catho-
liques une pareille alliance'^ A vrai dire, c'est
ici le monde qui a changé, mais non TEglise » ^
On ne saurait affirmer plus nettement qu'on
est dans Thypothèse et qu'en conséquence, au
lieu de déclarer simplement, au nom de la thèse,
que l'erreur n'a pas de droit et de la poursuivre
comme un délit, il faut au contraire, en atten-
dant au moins de pouvoir mieux faire, s'enten-
dre avec ceux mêmes qui sont dans l'erreur et,
non seulement vivre parmi eux, mais s'allier
à eux pour agir avec eux. 11 est vrai qu'immé-
diatement on est amené à en distinguer de deux
sortes : car on ne peut parler d' « incrédules
honnêtes » qu'en les opposant aux incrédules
non honnêtes. Et puisqu'il s'agit de contracter
alliance avec les uns à l'exclusion des autres,
1. Peut-être est-il bon de faire remarquer que « le
droit des consciences » auquel M. de la Brière a l'air de
faire ici bon accueil est un principe essentiellement
libéral. —Et on sait du reste quelle garantie donne
M. Maurras à cet égard, lui qui considère qu'on ne peut
faire de politique qu'en se débarrassant du souci et du
respect de la nature humaine (p. 161).
2. p. 170 (note).
2/14 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
c'est évidemment que ron se considère comme
en mesure de faire entre eux le partage, de
séparer le bon grain de l'ivraie. De plus, ce n'est
pas seulement entre ceux qui sont dans l'erreur
qu'on fait la distinction, c'est entre le? erreurs
mêmes : les unes étant envisagées comme iné-
luctablement pervertissantes par leur es-
sence même d'erreurs, et les autres, au con-
traire, sinon comme de bonnes erreurs, au
moins comme des erreurs inolTensives qui n'en-
tament pas l'honnêteté de ceux qui les com-
mettent et même comme des erreurs utili-
sables.
Du même coup c'est un privilège, un vrai
privilège et bien plus qu'un droit, qu'on recon-
naît pratiquement à ces erreurs-là. On continue
bien de dire qu'elles sont un mal ; mais, au lieu
de les traiter comme telles, on s'allie avec elles
pour combattre le mal des autres erreurs, les-
quelles n'ont aucun droit, puisqu'elles sont
simplement des erreurs ; pas plus que n'ont de
droits ceux qui les commettent, puisqu'en les
commettant ils ne sont pas honnêtes. Ainsi exi-
gent qu'on procède les nécessités de l'hypo-
LA THÈSE ET LHYPOTHESE 2/40
thèse. Il n'y a qu'à s'y soumettre. Il est du reste
bien entendu que les droits de la vérité inté-
grale sont énergiquement maintenus. Et que
faut-il de plus, pense M. Descoqs, pour justi-
fier l'alliance avec ï Action française'] Dès lors
qu'il s'agit de faire servir l'erreur au triomphe
de la vérité, les pactes avec ceux qui sont dans
l'erreur, et non seulement les contacts, sont
légitimes et peuvent être féconds.
C'est fort bien ! Toutefois, si d'autres s'avi-
sent, non défaire des pactes avec ceux qui sont
dans l'erreur, mais seulement d'avoir des con-
tacts avec eux, de travailler avec eux ou à côté
d'eux aux multiples taches qui constituent la
vie sociale, si même ils s'avisent d'entrer en re-
lation avec eux pour discuter leurs erreurs et
les convaincre par persuasion, alors tout de
suite, sans que même on s'inquiète des inten-
tions, on appelle cela reconnaître à l'erreur le
droit d'exister. C'est la thèse, affirme-t-on avec
un zèle indigné, qui est méconnue ; c'est l'in-
différentisme, c'est le libéralisme crû qui est
professé. Et on ne manque pas de trouver des
condamnations toutes prêtes pour écraser un tel
méfait.
Qu'on lise, en la comparant avec le passage
Si 46 DEUX GONGEPTIOINS DU CATHOLICISME
de M. de la Brière que je viens de citer, la note ^
où M. Descoqs dénonce ces « hommes qui se
piquent de largeur d'esprit et n'ont de zèle que
pour se préserver del'épithète de fossile,... qui
bornent leurs efforts à ne pas paraître en guerre
avec les pires ennemis de l'Eglise, quitte à en
être invariablement la risée ou les constantes
dupes ». 11 est clair que dans sa pensée, — et
toule la littérature de son école est assez expli-
cite à cet égard — ', il range pêle-mêle, par-
mi ceux-là, les sillonnistes, les catholiques
sociaux, les ralliés, en un mot tous ceux qui
ne sont pas monarchistes militants à la façon
de V Action française. Et c'est bien d'eux tous
qu'il dit : (( Pareille aberration relève-t-elle
de la naïveté ou dénouce-t-elle une coupable
complicité, on hésite parfois à le dire ? - »
1. l\ 149-150.
2. L'hésitation n'est qu'apparente, et,(lans la dernière
pase du livre, mise en surcharge parmi les et rata,
M. Descoqs ne craint pas de parler du « masque odieux
dont certains chefs modernistes aiment à se couvrir »,
Il ne nomme personne bien entendu, et il se garde
encore plus de dire ce qu'il désigne par modernisme -
Mais il pense bien que son lecteur n'hésitera pas plus
que lui. Et c'est lui qui ose nous rappeler à la mo-
dération du langage.
I
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSE 24 7
Mais complicité ou naïveté, ceci vaut cela.
Et, pour M. Descoqs, ce qui caractérise ces
gens, c'est que, '.< dans la vaine attente d'un
avantage terrestre immédiat » ^ , ils pactisent
avec l'erreur et trahissent la vérité ; c'est que
tous sont coupables, ou au moins indirectement
fauteurs, de « la monstrueuse alliance w préco-
nisée entre les « démocrates catholiques » et
tous les partis de gauche, y compris les radi-
caux sectaires et les socialistes.
Je laisse de côté la question de savoir si en
effet une telle alliance a été préconisée, pou-
vant s'appeler une alliance du catholicisme
avec le radicalisme et le socialisme ; et je laisse
aussi de côté la question de savoir dans quell e
mesure les catholiques quinesontpas d'Action
française ont trempé dans une alliance de ce
genre quelle qu'elle fût. Prenons-la pour ce
que M. Descoqs veut qu'elle soit. Et, afin de
lui faire la part belle, imaginons même qu'il
ne s'agit ici, nullement des opportunistes qui
eux au moins font des promesses, mais uni-
1. P. 150.
2/iS DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
quement des radicaux sectaires et des socia-
listes qui ne cachent pas Jeur dessein de dé-
t ruire la religion. Je dis que dans ce cas, si
l'alliance est monstrueuse, elle a exactement le
même degré de monstruosité que l'alliance
avec le positivisme de VActio)i française.
Et en effet, d'une part, le dessein non caché
qu'ont les radicaux et les socialistes de détruire
la religion ne saurait être pire que le dessein,
non caché également, qu'ont M. Maurrasetses
amis de se servir du catholicisme pour » orga-
niser ridée de Dieu )>, c'est-à-dire pour faire
que l'idée de Dieu ne se transforme pas en une
croyance qui soulève les âmes de terre : ceux-ci
ne sont pas plus opposés que ceux-là aux fins
propres de la religion. Et leur dessein de
l'apprivoiser pour l'utiliser temporellement
n'est-il pas même plus redoutable que le des-
sein de la supprimer ? car, si douloureuse que
soit la persécution, au moins ne corrompt-elle
pas et contribue-t-elle au contraire, comme le
montre l'histoire, à tremper les âmes et à ré-
veiller leurs énergies; tandis que la main-mise
sur la religion, pour lui faire un succès de façade
en vue d'en tirer profit, ne peut que préparer
les pires ruines.
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSE 2^9
Et, d'autre part, si iailiance avec les pre-
miers contre un ennemi commun doit aboutir,
après la victoire, à une lutte avec eux pour
décider qui bénéficiera de cette victoire, il en
est de même, selon l'aveu même de M. Des-
coqs, de l'alliance avec les seconds, puisque
les catholiques vraiment catholiques ne pour-
raient pas plus s'accommoder du a gallicanis-
me )) éiatiste et athée de ceux-ci que du « laï-
cisme » non moins étatiste et non moins athée
de ceux-là.
De plus, le motif mis en avant pour contrac-
ter l'alliance est aussi le même des deux côtés :
l'attente d'un avantage à en tirer. Et qu'il soit
« immédiat » ou médiat, proche ou lointain, ce
n'est qu' « un avantage temporel ». Et si les
uns peuvent se flatter de le transformer en
avantage spirituel, rien n'empêche les autres
d'en faire autant... en se dupant de la même
façon. Et les « démocrates catholiques », tout
autant que les « aristocrates catholiques », ont
le droit de dire eux aussi qu'ils sont dans l'hy-
pothèse, qu'ils ont en face d'eux des hommes
a dont la formation intellectuelle s'est déve-
loppée en dehors de toute foi religieuse », qu'ils
peuvent en s'alliant à eux arriver à les conver-
250 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tir, que c'est une manière d'exercer l'aposto-
lat, etc, etc. Et alors de quel droit les condam-
nez-vous au nom de la thèse, si la thèse ne vous
condamne pas vous-même ? Tout ce que vous
pourriez dire qui ne vous fasse pas tomber
dans cette énorme contradiction, c'est qu'ils
sont moins habiles que vous, c'est qu'ils ne
vont pas du côté où il y a « chance de réussir «.
Mais tant qu'il ne s'agit que de l'alliance en
elle-même, au point de vue moral et religieux,
la leur et la vôtre se valent.
S'il en est qui ont rêvé d'une alliance comme
celle que M. Descoqs dénonce, c'est leur
affaire, et on voit ce que j'en pense. Mais ce
qui est notre affaire ici, c'est que M. Descoqs,
comme du reste tous ceux avec lesquels il se
solidarise, n'imagine pas qu'on puisse prendre
une autre attitude que lui, vis-à-vis des in-
croyants qui ne sont pas de V Action française^
sans en effet s'allier avec eux, sans pactiser
avec leurs erreurs et même avec leurs inten-
tions : si l'alliance n'est pas déclarée, insinue-
t-il, ily a au moins alliance implicite, à moins
que ce ne soit un complot qui se cache dans
l'ombre, une carboneria quelconque.
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSE 201
C'est ainsi que très spirituellement il a
d'abord signalé à Testis le cas de M. Blondel
qui, si catholique qu'il soit, collabore avec
M. Payot à l'Université d'x\ix. Et il s'est même
avisé de l'en féliciter en découvrant là une ma-
nière de faire qui justifiait la sienne. Testis
ayant répondu à ce sujet, je n'ai pas à y reve-
nir ', Mais la félicitation était si sincère qu'elle
n'a pas tenu. Et M. Descoqs juge maintenant
au contraire que M. Blondel se prête à des col-
laborations compromettantes avec « une facilité
qui parfois a pu paraître excessive » ^ Et il vaut
la peine de voir comment il s'y prend pour nous
en convaincre MVI. Blondel en effet ne collabo-
1. Cf. Annales de philosophie chrétienne, juin 1910,
p. 269 et décembre, p. 277.
2. P. 354 (note).
3. P. 351-357. J'examine d'autant plus volontiers i'ar-
o^ument ici développé par M. Descoqs qu'il y attache
plus d'importance, et qu'à part les deux querelles de
textes qu'il a cherchées à Testis (on a vu avec quel
succès il lui reprochait des citations inexactes), c'est
là !e seul point de fond qu'il examine dans le corps
même de son livre. ^ Je ne retiendrai ", dit-il de Testis,
u qu'un seul de ses arguments. . . Nous y apprendrons
quel crédit il convient d'accorder à tout son article »
2 02 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
re-t-il pas « activement » avec les membres de
la Société française de philosophie ? Or, si
M. Descoqs, quand il s'agit de l'achat des fem-
mes et de l'achat des consciences^ a peut ima-
giner des circonstances où la coopération au
mal sera tout indirecte » ', il n'en est pas de
même ici : il ne peut imaginer qu'une coopé-
ration toute directe à toutes les idées, quelles
qu'elles soient, qui sont émises dans la dite
Société, même si on les contredit -. Sa casuis-
tique n'est pas plus embarrassée pour accuser
que pour excuser. D'abord, afin de bien mon-
trer jusqu'à quel point il a le souci de « la cri-
tique objective » dont il se réclame avec une
belle assurance, il commence par ne retenir
qu^une seule des communications que M. Blon-
del a faites à la Société française de philoso-
phie. C'est déjà intéressant comme procédé.
Mais l'interprétation du document est plus in-
téressante encore.
(p. 352). Oui nous rapprendrons, et le lecteur jugera,
sur cet échantillon privilégié, la valeur qu'auraient eue
les autres arguments de M. Descoqs : il est regrettable
en vérité qu'il nous en ait fait grâce.
1. P. 161.
2. Evidemment, pour n'y pas coopérer, il faudrait,
au lieu de discuter, faire intervenir « la commission
mixte » rêvée par M. Lasserre.
LA THESE ET L HYPOTHESE 2Da
Testis ayant établi qu'entre l'alliance des
croyants et des incroyants telle qu'on la prati-
que à V Action française^ et la collaboration,
dans une même patrie, des citoyens ou même
des fonctionnaires qui ont des convictions di-
vergentes, il n'y a aucune parité % M. Descoqs
lui oppose un texte que lui fournit le Bulletin
de la Société française de Philosophie- eid^â^Tès
lequel, selon lui, M. Blondel, à propos d'une
discussion provoquée par M. Appûhn sur
(( l'idée religieuse dans renseignement > , au-
rait fait si bon marché des exigences de sa foi
que « les incrédules d'Action française n'ont
jamais imposé pareille neutralité à leurs amis
catholiques, pareille indifférence, pareil déta-
chement à l'égard de la vérité ^ ».
Or ce qui donne prétexte à cette réprobation,
c'est la réponse que M. Blondel, dans les cir-
constances très concrètes et très déterminées
où la question était posée, en arrivait à faire à
M. Appûhn pour marquer justement com-
ment un professeur incroyant doit s'y prendre
s'il veut parler honnêtement et loyalement, sans
1 . Annales de philosophie chrétienne, juin 1910.
2. Mai 190d. Séance du 2o février 1905, p. 166-168.
3. p. 356.
254 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
blesser les consciences, des croyances qu'il ne
partage pas. Cette réponse est la suivante : que
le professeur, en tant que professeur, a « à ensei-
gner non ses propres convictions, mais com-
ment on se fait des convictions sincères et res-
pectables » ^ M. Descoqs, en reproduisant et
en soulignant cette phrase, ajoute en note
qu' « un tel conseil sous cette forme générale
paraît très difficile, pour ne pas dire impossible
à suivre par un professeur catholique ». Et qui
donc après cela, parmi ses lecteurs, ne sera
persuadé qu'en effet Testis, en défendant
M. Blondel, prescrit l'attitude du silence officiel
et justifie la neutralité du professeur ?
Mais c'est là exactement le contre-pied de sa
pensée. Et si M. Descoqs a lu en entier le texte
auquel il nous renvoie, il ne peut pas ne pas
avoir senti qu'ici il paye d'audace. Car c'est
justement à la fois contre une neutralité qu'il
condamne absolument et contre une indiscrète
intrusion de l'histoire critique des religions
dans renseignement donné par des maîtres
étrangers ou hostiles, que s'insurge le contra-
1. On voudrait bien savoir quel conseil donnerait
M. Descoqs à ceux de ses amis incrédules qui seraient
chargés d'enseigner.
LA THESE ET l'hYPOTHÈSE :?55
dicteur de M. Apptihn. « L'abstention totale,
dit-il, est impossible et mauvaise. Pas plus
qu'on ne laisse jeûner un enfant pour attendre
qu'il ait l'âge de philosopher sur la vie et de
savoir s'il accepte librement d'entretenir son
existence, on ne saurait refuser tout aliment
religieux à l'âme encore en tutelle, sous pre'-
texte de réserver son choix futur ' ». Peut-on
affirmer plus énergiquement l'erreur de la neu-
tralité ?
M. Blondel, d'autre part, n'est pas plus ten-
dre pour l'embrigadement sectaire, non plus que
pour Tattitude de dissimulation respectueuse et
de juxtaposition intéressée. « Le rôle du profes-
seur, dit-il (it s'agit de l'enseignement public
tel qu'il résulte des circonstances présentes), ne
sera jamais de substituer une crédulité à une
autre crédulité ; son rôle ne saurait être que de
préparer, d'initier méthodiquement l'esprit qui
lui est confié à transformer la crédulité ini-
tiale en une foi éclairée, morale, tous éléments
qui sont les conditions nécessaires, mais non
suffisantes d'une foi religieuse, digne d'une
âme libre ». C'est ainsi que le professeur, pour
i . Bulletin de la Société française de philosophie, t. V,
p. 167, de Tannée 1905.
256 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
ne pas empiéter sur « le rôle des ministres de
la religion même », se trouve avoir à ensei-
gner non ses propres convictions, mais com-
ment on se fait des convictions sincères et res-
pectables (( et que, s'il laisse apparaître ses
convictions intimes», ce sera « comme un exem-
ple personnel de droiture, de réserve et de li-
berté » *.
Voilà ce que M. Descoqs appelle «neutra-
lité,... indifférence..., détachement à l'égard
delà vérité..., conseil très difficile, pour ne
pas dire impossible à suivre par un professeur
catholique ». Voilà de quelle manière il en use
avec les faits et les évidences les plus littérales - .
i. Si M. Blondel avait dit que le professeur doit en-
seigner la religion, M. Descoqs n'aurait certainement
pas manqué de signaler là une invasion du sanctuaire
par le laïcisme.
2. Et quand, à ce propos, il reproche en générai à
M. Blondel de collaborer au Bulletin de la Société fran-
çaise de philosophie, que veut-il insinuer par là? Que
signifie « la facilité excessive » dont il parle ? car en-
fin il faudrait mettre sous ces mots si graves un sens
précis. Oui ou non, est-il mauvais de porter un témoi-
gnage bon dans un milieu quel qu'il soit ? Et S. Paul
coopérait-il au paganisme en allant à l'Aréopage ? Et
oui ou non, M. Blondel a-t-il atténué, dénaturé une
vérité pour faire accepter son concours? Oui ou non,
n'est-il pas au contraire toujours intervenu pour expo-
LA THESE ET L HYPOTHESE 2O7
Si inconscient qu'il soit, il y a là comme un art
tout naturel de perfidie qui nous aide à com-
prendre comment, après cela, M. Descoqs, le
plus simplement du monde, admire ces incré-
dules (ï Action fra)içaise qui eux du moins sa-
vent à l'occasion dissimuler leurs pensées in-
times, ou ces croyants qui, pour exercer sur
leurs alliés leur zèle de pieuse u contrainte »,
attendent que ceux-ci aient fait le coup^ à leurs
risques et périls, et préparé les conditions né-
cessaires à la saine interprétation des résul-
tats obtenus.
On a ici, prise sur le vif, la manière dont
M. Descoqs tâche d'abord de voir, dans les né-
ser librement son point de vue de philosophe catholi-
que, pour rappeler une doctrine méconnue, pour servir
la vérité ? Où donc sont les concessions qu'il aurait
faites pour satistaire à un pacte quelconque ? Que Ton
consulte le vocabulaire de la Société de philosophie
aux mois Dieu, foi, immanence, liberté, loi, etc. Les lec-
teurs de M. Descoqs qui voudront bien faire cette véri-
fication et qui en même temps liront la lettre de
M. Blonde) à M. Appùhn, ne sauraient manquer d'ap-
pliquer aux procédés de discussion que nous rencon-
trons ici une épithète que ma plume se refuse à
écrire.
17
258 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
cessités de la vie sociale, des raisons de con-
tracter des alliances analogues à la sienne,
comme si parla il se justifiait en se présentant
comme ne faisant que ce qu'on a toujours fait
et ce que d'autres font encore à côté de lui ; et
on a aussi la manière dont ensuite il sait, le cas
échéant, interpréter en compromission con-
damnable toute collaboration, toute relation,
tout contact avec des incroyants, de manière à
ne reconnaître, en fait, le droit de se produire
qu'à son alliance propre et au mode d'action
qu'elle comporte. C'est que pour lui les autres,
rien qu'à se mettre en contact avec les in -
croyants, ne peuvent toujours être que dupes
ou complices, tandis que lui, s'il s'allie avec les
athées de ï Action française, ce ne sera toujours
que pour être bénéficiaire À\ n'entre dans l'hypo-
thèse, il ne s'y résigne, que pour arriver à pra-
tiquer la thèse. Et de la pratique de la thèse il
résultera que les mécréants de toutes sortes, y
compris ceux à qui on applique l'épithète de
libéraux, seront mis à la raison et que, grâce à
cela, grâce aux « commissions mixtes » rêvées
par M. Lasserre et oii des athées siégeront as-
sistés d'un P. du Lac, l'Eglise triomphera dans
la société ; de telle sorte que l'apostolat, ainsi
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSE 269
soutenu par des opérations de police, et pou-
vant s'exercer sans obstacle comme sans ris-
que, obtiendrait enfin sa pleine efficacité sur les
âmes. Ne faut-il pas en effet que nous soyons
singulièrement pervertis et singulièrement
traîtres à l'Eglise pour ne pas entrer avec en-
thousiasme dans ce merveilleux système ? Et
on comprend que M. Descoqs nous dénonce
comme nous couvrant d'un masque quand, tout
en nous disant catholiques, ce n'est cependant
pas pour réaliser un si beau dessein que nous
acceptons d'entrer en relation ou de travailler
avec des incroyants. Evidemment dupes ou
complices !
Ce n'est pas le lieu de faire la théorie des
alliances *. Il en est de toutes sortes et de tous
\ . Qu'on me permette toutefois de citer ici la lettre de
Léon Xtll à Mgr Fava, 2 juin 1892 :
«... II est vrai que le progrès de la vie religieuse dans
les peuples est une œuvre éminemment sociale, vu
rétroite connexion entre les vérités qui sont l'âme de
la vie religieuse et celles qui régissent la vie civile ; il
résulte de là une règle pratique, qu'il ne faut pas perdre
de vue et qui donne aux catholiques une largeur d'es-
prit toute caractéristique. IVous voulons dire que, tout
en se tenant fermes dans l'aflirmation des dogmes et
purs de tout compromis avec l'erreur, il est de la pru-
dence chrétienne de ne pas repousser, disons mieux,
26o DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
les degrés. Il en est de naturelles et de sponta-
nées, pour ainsi dire, qui naissent des nécessités
mêmes de la vie, et dans lesquelles on se trouve
de savoir se concilier dans la poursuite du bien, soit
individuel, soit surtout social, le concours de tous les
hommes honnêtes.
La grande majorité des Français est catholique,
mais, parmi ceux-là mêmes qui n'ont pas ce bonheur,
beaucoup conservent, malgré tout, un fond de bon sens,
une certaine rectitude que l'on peut appeler le senti-
ment d'une âme naturellement chrétienne ; or, ce
sentiment élevé leur donne, avec l'attrait du bien,
l'aptitude à le réaliser, et plus d'une fois ces disposi-
tions intimes, ce concours généreux, leur sert de pré-
paration pour apprécier et professer la vérité chré-
tienne. Aussi n'avons-nous pas négligé dans nos
derniers actes de demander à ces hommes leur coope'-
ration pour triompher de la persécution sectaire, dé-
sormais démasquée et sans frein, qui a conjuré la ruine
religieuse et morale de la France.
Quand tous, s'élevant au-dessus des partis, concer-
teront dans ce but leurs efforts, les honnêtes gens,
avec leur sens juste et leur cœur droit, les croyants
avec les ressources de leur foi, les hommes d'expé-
rience avec leur sagesse, les jeunes gens avec leur es-
prit d'initiative, les familles de haute condition avec
leurs générosités et leurs saints exemples; alors, le
peuple finira par comprendre de quel côté sont ses
vrais amis et sur quelles bases durables doit reposer le
bonheur dont il a soif ; alors, il s'ébranlera vers le
bien, et dès qu'il mettra dans la balance des choses sa
volonté puissante, on verra la société transformée tenir
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSE 26 1
engagé sans l'avoir ni su ni voulu : c'est ainsi
qu'on est lié à une famille, à une patrie, et
même à l'humanité tout entière, à l'immen-
sité de la création. lien est d'autres au con-
traire qui sont voulues, consenties, après avoir
été élaborées systématiquement en vue de fins
qu'on a choisies. N'en déplaise à M. Maurras
et aux siens qui se débarrassent « du fantôme
obsédant de la morale » pour n'avoir à tenir
compte que de ce qu'ils appellent a l'Utilité »,
et n'en déplaise aussi à M. Descoqs qui ferme
les yeux là-dessus, les alliances de cette se-
conde sorte relèvent de la moralité. Mais quelles
que soient celles qui puissent se faire honnête-
ment, ou bien entre nations, ou bien entre ci-
toyens d'une môme nation \ il en est une qui
à honneur de s'incliner d'elle-même devant Dieu, pour
contribuer à un si beau et si patriotique résultat... »
Or c'est là l'esprit dont s'inspirent les catholiques so-
ciaux. Mais ce genre d'alliance ne ressemble en rien à
une coalition d'intérêts ni à une entente par et pour
des résultats bruts, avecun parti contreles autres partis .
1. Une idée, qui n'est sans doute pas nouvelle mais
qui a pris une forme nouvelle s'est fait jour, d'après
laquelle dans une nation, parmi ceux qui vivent sous
les mêmes lois et qui, s'ils en souffrent d'une part, en
bénéficient cependant d'autre part, des groupes ou,
comme on dit, des classes peuvent se constituer pour
202 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
ne peut jamais se faire, c'est celle de l'Eglise, et
par conséquent des catholiques en tant que ca-
tholiques, avec une nation ou avec un groupe
particulier contre d'autres nations ou d'autres
groupes, en vue par là de faire triompher exté-
rieurement le catholicisme, soit par la force, soit
par d'autres moyens de même ordre que la force.
Et combien surtout une telle alliance répugne-
rait-elle profondément si ceux avec qui on s'al-
lierait étaient des infidèles ou des incroyants
décidés !
Et, s'il en est ainsi, c'est que la fin propre de
TEglise, la tin qu'elle poursuit par la mission
lutter contre les autres groupes ou les autres classes,
sans tenir compte de la légalité, c'est-à-dire en faisant
abstraction du pacte social par lequel on continue néan-
ntioins de rester lié et auquel inévitablement on con-
tinue d'avoir recours. Cette théorie qui est celle de la
Confédération générale du travail, est aussi celle de
VActîon française. Elle est révolutionnaire et anarchi-
que au premier chef. Prétendre que par là on veut ré-
tablir la tradition, n'y change absolument rien. Et le
paradoxe d'une telle situation c'est que, tandis qu'on
exige impérieusement de la légalité régnante toutes les
garanties possibles, on se refuse à lui en donner aucune
et on s'attribue le droit de la « saboter » par « tous les
moyens ».
LA THÈSE ET l'hYPOTHÈSÈ 2 63
expresse qu'elle a reçue, est au-dessus de toutes
les contiDgences qui partagent les hommes en
nations et en groupes '. Ceci, je pense, personne
n'osera le nier. Et si ce n'est pas ce qu'on signi-
fie quand on proclame, d'une pari, que l'Eglise
ne doit sinféoder à aucun parti et quand on ré-
clame, d'autre part, qu'elle soit indépendante
des puissances de ce monde, que sera-ce donc?
L'Eglise, j'entends l'Eglise de la terre, existe
pour une fin qui est l'Eglise du ciel : elle en est
le moyen en même temps qu'elle en est l'ébau-
che,et sans cette fin elle n'a pas de raison d'être.
Or à l'Eglise du ciel tous sont appelés. L'E-
glise de la terre par conséquent se doit à tous,
et se mettre avec les uns contreles autres, quels
qu'ils soient, ce serait pour elle abdiquer sa
mission qui, le cas échéant, est de courir après
la brebis perdue, en laissant au besoin à la
garde de Dieu les quatre-vingt-dix-neuf autres.
Maissinous imaginons que, par dessus lemar-
ché, il s'agit ici d'une alliance non seulement
1. Aussi serait-il temps den finir avec ces billeve-
sées de < catholicisme national » qui se transforme en
outre en catholicisme de classe et en catholicisme de
parti, comme si les mots ne hurlaient pas de se trou-
Ter accouplés.
2G^ DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
avec des incroyants avérés, mais avec des athées
systématiques et pratiquants qui se proposent
explicitement d'organiser la société d'après un
ordre positiviste, on juge ce que cela peut de-
venir et nous avons vu ce que cela devient.
N'est-ce pas la méprise la plus fondamentale
qui se puisse commettre ? Et, en outre de toutes
les négations, de tous les blasphèmes, de tout
l'immoralisme sur lequel il faut passer condam-
nation, admirez encore la beauté du système en
ceci que des athées doivent prêter main forte à
des croyants pour mater les hérétiques et, en
reconnaissance d'un tel service, être non seu-
lement tolérés, mais félicités et remerciés
pour leur œuvre de haute et saine raison.
M. Descoqs et M. de la Brière qui vient à son
aide considèrent évidemment que c'est là un
cas de a coopération tout indirecte » à leur
(( impiété ». Et on ne saurait mieux faire, à
leurs yeux, que d'être parfaitement libéral pour
ceux qui s'entendent si bien à combattre le li-
béralisme sous toutes ses formes.
Quand A. Comte essaya d'entrer en relation
avec les Jésuites, l'alliance qu'il avait à leur
proposer était exactement du même genre que
celle-ci, puisque ce qu'il demandait, c'était que
LA THÈSE ET L HYPOTHESE 205
les positivistes et les catlioliques se concertas-
sent (( clignement afin d'obliger, au nom de la
raison et de ly morale, tous ceux qui croient en
Dieu de redevenir catholiques et tous ceux qui
n'y croient pas de devenir positivistes nK Et ce
qu'il prétendait, lui aussi, obtenir par là c'était
comme M. Maurras, l'Ordre, un ordre terrestre
et définitif. Il reçut une réponse que je confie^
aux méditations de M. Descoqs et dont voici les
termes essentiels : « Il nous est impossible d'en-
trer dans une ligue qui n'a pas pour but direct
le triomphe du nom de Jésus. Nous savons que
l'ordre européen peut être troublé,mais nous ne
pouvons rien y faire, si ce n'est de confesser le
nom de Jésus et de nous faire massacrer pour
lui... Entre le oui et le non sur la question de
la divinité de Jésus-Christ, l'alliance est impos-
sible, il n'y a pas à s'en occuper »^ Ce langage
est simplement honnête et chrétien.
Assurément il serait facile à M. Descoqs d'y
découvrir du libéralismejde Tindifférentisme et
même un abandon des droits de l'Eglise : car
dire qu'on ne peut que se faire massacrer, n'est-
ce pas être un partisan du laisse z-faire, un sou-
1. La Revue occidentale, le^ juillet 1886, p. 75.
2. Id. p. 83-88. — (if. ci-dessous, Appendice II.
306 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
missionniste, comme dirait M.Goubé ? Je n'en ai
pas dit davantage et je n'ai pas manifesté plus
de détachement au sujet de l'Ordre positiviste.
Et M. Descoqs n'a pas manqué de me trouver
coupable de tous ces méfaits. Néanmoins dans le
casprésent,c'estsans doute d'un autre expédient
qu'il userait. Ceci toutefois nous importe peu. Il
ne viendra tout de même pas à bout de trans-
former le refus en acceptation. Il lui reste ce-
pendant la ressource de dire que, si alors on n'a
pas accepté, c'est qu'on n'a pas jugé que l'al-
liance eût « chance de réussir ». Et s'il veut
user de cette ressource, c'est son affaire.
CHAPITRE IV
LE FAIT ET L IDEAL.
Mais il est un malentendu qu'il faut préve-
nir et dont M. Descoqs s'est efforcé de profiter :
c'est d'imaginer qu'en condamnant l'alliance de
croyants et d'athées en vue de faire triompher
l'Eglise dans la société, nous condamnons par
le fait même tout rapport et toute collaboration
des croyants avec les incroyants, comme si
pour rester purement catholiques, il fallait
s'exiler du monde et de la vie. C'est exactement
l e contraire. Si les catholiques, en tant que tels,
ne doivent s'engager dans aucune alliance d'in-
térêts, ce n'est pas afin de n'être avec personne,
mais c'est afin de ne faire acception de personne
et de ne pas aboutir à cequeje puisbien appeler,
à mon tour, cette « monstruosité » qui consiste
à baptiser » honnêtes », en bloc, les incroyants
avec lesquels on s'allie, et « non honnêtes » par
conséquent les autres avec lesquels on ne s'al-
208 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
lie pas, comme si encore c'était dès ce monde-ci
qu'il y a des réprouvés et des élus.
Un tel départ n'est du ressort de qui que ce
soit. C'est bien assez, hélas ! d'avoir à nous
juger objectivement dans nos paroles et dans
nos actes une fois posés. Laissons le reste à
Dieu qui sonde les reins et les cœurs, et main-
tenons que chez les derniers d'entre nous, si
sévères qu'extérieurement nous ayons à être
envers eux, il peut y avoir ou il pourra y avoir
des dispositions méritant notre approbation
et notre sympathie. Dans ces conditions, ce qui
appartient aux catholiques, il faut dire plus, ce
qui est leur devoir, c'est, sinon de se mêler à
tout, au moins de se mêler à tous, mais sans
arrière-pensée d'un bénéfice quelconque, autre
que le bénéfice de gagner les esprits et les
cœurs à l'éternelle vérité de Jésus-Christ. Ce
qui est leur devoir, c'est de porter à tous, non
seulement la bonne parole, mais la bonne
action, et de montrer à tous comment, à tra-
vers le chaos même des misères et des opposi-
tions terrestres, on peut poursuivre une fin
supérieure aux intérêts d'ici- bas et, par la
poursuite même de cette fin, guérir déjà les
maux de ce monde ou faire voir au moins où
LE FAIT ET l'idÉaL 269
s'en trouve le remède. Mais assurément ce
n'est pas à la façon révolutionnaire, en reven-
diquant des droits du matin jusqu'au soir,
qu'ils aboutiront. Ce n'est rien d'avoir aban-
donné matériellement la tunique à qui a
pris la manteau : le tout c'est de n'en point
garder rancœur, et de se sentir plus libre, plus
allègre, plus accueillant pour aller au monde.
A quelque moment qu'on la prenne, la réalité
sociale dans laquelle nous naissons et nous
avons à vivre est constituée par du mal et par
du bien, par de l'erreur et par de la vérité ou,
si Ton veut même, surtout par du mal et^par
de l'erreur, auxquels chacun de nous apporte
sa part plus ou moins grande. Ce n'est pas là
une hypothèse, comme on le dit en se leurrant,
c'est là un fait^ le fait même du monde. Ce fait,
nous n'avons certes pas à l'approuver. Mais,
sous prétexte qu'il est un fait, nous avons en-
core moins à considérer qu'il ne peut etrejque
ce qu'il est et à nous en accommoder en l'ex-
ploitant. Nous avons à le transformer. Toute-
fois c'est perdre notre temps que de nous arrê-
ter à le maudire, si douloureuses que puissent
être les injustices dont il nous accable. Que
nous le voulions ou non, il est notre fait ;
270 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
nous en sommes partie intégrante. Il n'y a donc
qu'à vouloir en être de bon gré et qu'à le pren-
dre de bon cœur à sa charge. C'est la croix à
porter. Mais à qui la porte comme elle doit être
portée, elle est salutaire à la fois pour lui et
pour les autres.
C'est que dans ce fait, qui est constitué, il ne
faut pas l'oublier, par des âmes, par des cons-
ciences, pour qui, si éloignées qu'elles soient
de ce qu'elles devraient être, la vérité n'est
la vérité et ne joue son rôle libérateur que
dans la mesure où elles l'acceptent et lui di-
sent oui des profondeurs de leur être, il ne
s'agit pas d'amener une thèse pour le façon-
ner du dehors et par contrainte, comme avec
un carcan on réduit des fauves ou des force-
nés. Mais il s'agit, en utilisant les énergies qui
s'y trouvent, en suscitant l'exercice même de
la liberté spirituelle, de cette sainte liberté des
enfants de Dieu à laquelle, par la grâce du
Christ, tous sont appelés, et par laquelle tous
doivent se détacher des réalités sensibles pour
s'attacher aux réalités éternelles, il s'agit,
dis-je, d'y introduire ïidéai vivant du Christ,
avec sa justice et sa charité, comme le levain
par lequel fermentera toute la masse. Et cela
LE FAIT ET l'iDÉAL 27 1
ne se fera et cela ne peut se faire, aujourd'hui
comme autrefois, chez les Français de Voltaire
comme chez les Romains de JNéron, que parles
moyens employés par le Christ et ses disciples.
Etre chrétien, ce n'est rien de plus, mais rien
de moins que croire à ces moyens-là. Et de
toutes les trahisons la pire, sans aucun doute,
est celle qui ose mettre en question leur effica-
cité même, afin de se donner le droit d'y en
adjoindre ou d'y en substituer d'autres qui en
sont la contre-partie, puisqu'il y faut des mar-
tyrs qui tuent à la place des martyrs qui se font
tuer et le recours au sabre, à la matraque ou
au coup de poing, à la place de la joue gauche
offerte à qui frappe la joue droite.
* *
La raison de l'organisation des hommes en
société, ce qui fait que cette organisation, de
nécessité simplement subie qu'elle est d'abord
pour chacun de nous^ devient une obligation,
une exigence morale, à mesure que par la ré-
flexion nous devenons responsables de nous-
mêmes, c'est que, par l'entente et par l'en-
tr'aide qu'elle met en œuvre, elle est déjà pour
les individus une libération de leurs égoïsmes
réciproques et une étape vers leur transforma-
:2 72 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tien ^n personnes capables d'agir pour une fin
voulue et librement choisie. L'idée de justice
en est Tâme. Et c'est si vrai que, quels que
soient les abus qui s'y introduisent, môme
quand elle n'est pour ainsi dire qu'une exploi-
tation des faibles par les forts ou des bons par
les méchants, c'est toujours à la justice qu'elle
en appelle ; elle s'en donne le nom et, autant
-qu'elle peut, les apparences ; elle ne subsiste
même qu'à cette condition. Or avec l'idée de
justice, c'est l'idée de valeur sacrée attachée
aux personnes humaines qui entre en ligne de
compte ; c'est déjà, qu'on se l'avoue explicite-
ment ou qu'on le méconnaisse, l'idée d'un or-
dre à faire régner supérieur à tous les ordres
établis. Mais, comme c'est à l'encontre même
des égoïsmes et en les refoulant pour les em-
pêcher de tomber dans le chaos de la lutte ani-
male, que l'organisation sociale s'élabore,
l'Etat en qui elle s'incarne ne saurait éviter
d'employer la contrainte.
Et, à vrai dire, il n'existe en un sens que pour
cela ou du moins au premier abord il appa-
raît sous cet aspect : il est la garantie que les
membres d'une société se donnent les uns con-
tre les autres, de telle sorte que ses lois se pré-
LE FAIT ET LIDEAL 278
sentent surtout comme des lois de défense et de
protection . Je n'entends pas signifier par là
qu'il n'y a point autre chose au principe de
l'Etat ; tant s'en faut. Et si, par dessous le sys-
tème des défiances, des précautions et des ré-
pressions qui le constitue, il n'y avait pas déjà
une sympathie, une <eih«,e\ en outrelesenliment
d'un devoir qui sollicite les citoyens à se rap-
procher les uns des autres et à chercher les
conditions de la paix et de l'entr'aide pour
mieux vivre leur vie humaine, le système ne se
constituerait pas. Aussi constatons-nous que
l'Etat s'attribue toujours plus ou moins un rôle
directement positif dans tout ce qui intéresse
la vie humaine. Il peut sembler que son inter-
vention n'est de mise que dans les questions
d'ordre extérieur et pour l'orgaaisation de la
vie dans le temps et dans l'espace. Mais ces
questions, ainsi que justement le disent et le
montrent les catholiques sociaux, se relient
toujours aux plus hautes questions de l'ordre
moral et religieux. Et en effet elles impliquent
inévitablement des relations entre les hommes.
Dès lors il y a inévitablement derrière elles une
question de justice. Et avec la question de jus-
tice c'est toute une conception du monde, de la
vie et de la société qui est engagée. D'où il
18
27^ DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
apparaît, non seulement que l'Etat ne doit pas
être indifférent à ce qui est d'ordre moral et
religieux, mais qu'il ne le peut pas et qu'en
fait il ne l'est jamais. De même que toute
conception et toute croyance morale et reli-
gieuse a sa répercussion et son prolongement
dans l'ordre extérieur, politique et économique,
de même toute organisation sociale, toute loi
politique et économique rejaillit sur l'ordre
moral et religieux, parce que toute organisation
sociale, toute loi politique et économique s'ins-
pire de postulats qui sont d'ordre moral et reli-
A cet égard il faut donc dire que l'Etat vit de
la moralité acquise, du patrimoine moral qui
s'est incorporé à la conscience commune. Et en
conséquence, puisque ce patrimoine moral lui
est nécessaire, pour ne pas l'épuiser en s'en
servant, il doit tendre non seulement à le
conserver, mais à le renouveler et à l'accroî-
tre : car il ne se conserve qu'en se renouvelant
et qu'en s'accroissant. C'est ainsi, par exemple,
que se légitime l'interventionnisme qui cherche
à introduire de la justice et de la bonté dans
les rapports sociaux incessamment modifiés par
LE FAIT ET LIDEAL 2']b
toutes les transformations qui surviennent dans
le milieu social et qui risquent de broyer les
faibles. Il ne s'agit donc pas de savoir s'il con-
vient que l'Etat soit neutre ou ne le soit pas.
Encore une fois, il ne peut pas l'être. Mais il
s'agit de savoir, comment, ne pouvant pas èlre
neutre, il travaillera au bien commun, à la libé-
ration commune du mal et des nécessités natu-
relles. De même qu'en s'organisant il est déjà
le résultat d'une orientation morale et l'entrée
en scène d'un esprit qui s'affirme, de même en
exerçant son pouvoir il donne à son tour une
orientation, il répand un esprit.
Incontestablement il y a là des dangers aux-
quels rien de ce qui vit en ce monde ne saurait
être soustrait. Puisqu'il y a une bonne et une
mauvaise orientation, un bon et un mauvais
esprit, il est clair que c'est la bonne orientation
que l'Etat doil prendre et que c'est du bon esprit
qu'il doit s'inspirer. Mais il est clair aussi que
rien ne peut l'y forcer. En même temps qu'il
est capable de bien, il demeure donc capable
de mal. Et comme en ce monde l'équilibre est
toujours instable, comme le parfait n'est
jamais réalisé, rester au même point de vue,
se fixer dans une manière d'être comme défini-
276 DEUX CONCEPTIONS DU GA.THOLICISME
tive et complète et, pour cela, entreprendre de
défendre et de protéger une dogmatique abs-
traite de quelque sens qu'elle soit, c'est néces-
sairement pour l'Etat faillir à son rôle. Qu'à ce
danger-là, pratiquement, il n'arrive point à
échapper, nous ne saurions en être surpris.
Dans les efforts d'adaptation, des erreurs et des
reculs, résultats des faiblesses humaines, ne
peuvent manquer d'intervenir. De même qu'il
y a dans la société ce qu'on peut appeler les
arriérés du crime, il y a aussi les initiateurs de
vérité et de justice qui toujours courront le
risque des méconnaissances et du martyre.
L'Etat qui ordinairement représente une sorte
de moyenne est exposé à retarder le mouve-
ment, àgaspiller le capital moral et social,
alors même qu'il semble s'efforcer de l'accroî-
tre. La grande difficulté pour lui c'est peut-être
de savoir l'attitude à prendre à l'égard des ini-
tiatives.
En tout cas ce qui importe c'est qu'il évite
ici une double erreur: d'une partde vouloir s'en
tenir à la neutralité statique du laissez-faire ; et
d'autre part de prendre comme terme ou comme
norme une sorte d'orthodoxie dogmatique for-
mulée dans l'abstrait, en prétendant l'imposer
LE FAIT ET l'idÉAL 277
définitivement par une contrainte extérieure et
comme une consigne reçue du dehors.
Et ce qui importe aussi c'est qu'il compren-
ne que, même dans l'ordre de choses qui relève
le plus directement de lui, s'il est dans son rôle
de contraindre, il n'en est pas moins vrai
que, lorsqu'il est ce qu'il doit être, loin de se
complaire dans l'emploi de la contrainte ,
comme si par la contrainte il lui appartenait de
réaliser et de maintenir un ordre de choses dé-
finitif et absolu, c'est une nécessité qu'il subit :
il ne s'en sert que pour tâcher de s'en dégager
et de monter vers l'idéal même qui , obscurément
d'abord, lui a donné naissance. Il ne s'agit pas
non plus ici de savoir si en réalité l'Etat, en la
personne de ceux qui gouvernent, se comporte
ainsi, il s'agit de savoir comment il doit se
comporter pour remplir son rôle.
Et on reconnaîtra que c'est totalement dif-
férent d'user de la contrainte parce qu'on ne
peut faire autrement et en aspirant à s'en pas-
ser, ou d'en user comme d'une chose normale
et désirable, comme d'un procédé conforme,
non seulement à ce que les hommes sont, mais
à tout ce qu'ils peuvent être : car dans le pre-
mier cas, en même temps que l'on se comporte
2 7*'^ DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
comme le serviteur d'un idéal, on n'est plus
tenté d'employer la contrainte oia elle n'a que
faire et où visiblement elle ne peut rien, puisque
la persuasion et le consentement intimes, qui
seuls comptent, ne sauraient relever d'elle ; tan-
dis que dans le second cas, en même temps que
Ton se comporte comme l'exploiteur d'un état
de choses donné, on n'a plus, dans l'usage de
la contrainte elle-même, ni limites ni règles
autres que les limites et les règles que peut
fournir l'habileté par le souci du succès K
1. M. Descoqs, en s'en prenant à cette théorie que je
résume ici de mon mieux et que j'ai commencé d'ex-
poser ailleurs (Cf. L'Eglise et l'Etat, Annales de philoso-
phie chrétienne^ février 1907), m'adresse en particulier
le reproche h de défendre la formule de VEtat chien de
garde », (p. 402). Or quelques lignes plus bas que celle
où je rappelle simplement cette formule j'ajoute : (f Si
cette conception est vraie en un sens, elle est fausse en
un autre » {Annales, ibld., p. 465). Puis j'explique qu'elle
est vraie en ce sens que le rôle de l'Etat est en effet de
défendre et par suite de contraindre. Et M. Descoqs sans
doute ne songe pas à le nier. Et j'explique qu'elle est
fausse en ce sens que, pour justifier sa défense et pour
l'organiser, l'Etat s'inspire inévitablementd'une doctrine
dont, quelle qu'elle soit, il se sert comme d'une doctrine
de justice et de vérité, et qu'en outre il a une intention ;
de telle sorte que son rôle diffère du tout au tout de celui
d'un chien de garde et implique une immense respon-
sabilité morale, contrairement à ce que soutiennent les
LE FAIT ET L IDEAL 279
Quand l'Etat, je ne dis pas est ce qu'il doit
être, puisque ceci n'arrive jamais dans notre
monde, mais tend à ce qu'il doit être, l'Eglise ou
société spirituelle, qui se constitue dans l'Etat
et au-dessus pour la réalisation desfms surnatu-
relles de l'humanité, s'y ajoute comme un cou-
ronnement attendu et qui l'achève en le dépas-
sant. Mais, si TEtat ne tend pas à ce qu'il doit
être, si même il s'oriente en sens inverse,
comme cet Empire romain tant admiré parnos
positivistes qui, n'ayant d'autre visée que la
domination de la terre, ne tolérait, en fait de
religions, que celles qui se pliaient à servir ses
desseins, l'Eglise alors n'est point paralysée ni
stérilisée pour autant. 11 lui appartient, par les
moyens aussi qui lui sont propres et qui ne sont
autres que ceux mêmes du Christ, de travailler
à transformer l'Etat en transformant les âmes.
positivistes de V Action française avec leur physique so-
ciale. On ne saurait dire plus nettement qu'ici, comme
ailleurs, il n'y a jamais de neutralité. Cette idée de neu-
tralité, du reste, je l'ai toujours combattue pour mon
compte partout où je l'ai rencontrée, en éducation, en
histoire aussi bien qu'en politique. V^oilà comment j'ai
soutenu la formule de L'Etat « chien de yarde », — et
comment M Descoqs, lui, fait de la critique objective.
280 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Et en réalité il n'y a jamais eu et il n'y aura
jamais d'Etats qui tendent à ce qu'ils doivent
être autrement que par le levain de christia-
nisme déposé en eux et qui les travaille. Et
jamais je n'accepterai pour mon compte, ainsi
que le fait M. Descoqs pour complaire à
M. Maurras, qu'un ordre social puisse se consti-
tuer indépendamment de l'Eglise, neutralement
et physiquement, dans lequel elle n'ait plus
ensuite qu'à entrer pour en tirer profit.
C'est qu'en fait pour la société il n'existe pas
plus d'état de nature, au sens que les théolo-
giens ont donné à ce mot, qu'il n'en existe pour
les individus. Il serait bon de ne pas l'oublier.
C'est en supposant le contraire en effet, et par
une fausse conception du surnaturel, qu'on se
représente l'Eglise comme survenant dans la
société à la façon d'une étrangère inattendue
qui vient s'emparer d'elle. Et de là résulte
l'embarras dans lequel on se trouve pour les
accorder : embarras qui est tel qu'on est réduit
à les sacrifier alternativement l'une à l'autre.
Mais à bien comprendre les choses cet embar-
ras cesse : car partout oii l'Eglise apparaît et
intervient c'est comme l'organe de la destinée
même qui, par la grâce du Christ répandue
LE FAIT ET l'iDÉAL 28 1
partout, est la destinée de tous les hommes et
de toutes les sociétés. Eu sorte que de ce point
de vue, bien loin d'être conquérante à la façon
de César et de \en\T prendre en faisant valoir
un droit par puissance et souveraineté exté-
rieures, elle vient révéler, communiquer et
faire fructifier le don suprême de la bonté de
Dieu. Elle n'a pas pour mission de s'opposera
la société eu la domptant^ en la façonnant ou
en l'utilisant du dehors ; mais elle a pour mis-
sion de l'achever en l'informant du dedans.
Et voilà pourquoi, quels que soient les Etats
que l'Eglise trouveenfaced'elle, christianisés et
accueillants ou biens païens encore ou déchris-
tianisésethostiIes,pasplusdans un cas quedans
l'autre elle n'est dispensée d'avoir recours aux
moyens du Christ. Les moyens du Christ sont
seuls, tout seuls, en tout temps, à lui convenir.
C'est par eux seuls qu'elle peut remplir sa mis-
sion : car il n'y a que la foi qui engendre la foi
et que l'amour qui engendre l'amour. Les âmes
ne se prennent pas, et si elles se prenaient
elles ne seraient plus des âmes : il faut les
faire se donner.
Ainsi se trouve nettement marquée la diffé-
rence fondamentale entre ce que j'appelle ici
282 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Vidéa/ et ce qu'on appelle d'autre part la thèse.
Je sais bien qu'on dit aussi de la thèse, en roppo-
sant à l'hypothèse, qu'elle est un idéal. Mais c'est
d'une manière dangereusement abusive. On
dit de la thèse qu'elle est un idéal pour signifier
qu'elle exprime une vérité abstraite, non seule-
ment extérieure à l'esprit en ce sens que l'esprit
n'a pasàl'inventeretàla faire selon son caprice ,
mais extérieure à l'esprit en ce sens qu'elle lui
est étrangère et qu'en aucune façon il ne la ré-
clame et n'en a besoin ; de telle sorte que quand
elle lui arrive, il ne peut que la subir. Une fois
formulée, la vérité ainsi conçue prend le carac-
tère d'un droit absolu, qui exige d'avoir en ce
monde un organe assez puissant pour vaincre
toutes les résistances et étaler son triomphe au
soleil. C'est donc un droit qui se fait valoir pour
lui-même, qui à ce titre ne peut que s'imposer
du dehors, limitant, comprimant, contraignant,
pour ne pas se renier lui-même. Il ressemble
au plan que fait à l'avance un architecte pour
ordonner des matériaux et à la puissance toute
brute qu'il s'attribue sur eux, sans avoir à se
préoccuper s'ils y consentent ou n'y consentent
pas. Et c'est pourquoi, tant que l'organe capable
de l'imposer n'existe pas ou n'est pas assez fort,
LE FAIT ET l'iDÉAL 283
on se trouve dans la nécessité de tenir compte
de l'hypothèse et, en attendant mieux, d'avoir
recours aux voies de douceur, comme à des
habiletés et à des ruses de guerre.
Tout autre est ce qu'il convient d'appeler
proprement l'idéal, l'idéal moral et religieux
dont la caractéristique essentielle est de se faire
réaliser en se faisant vouloir et en se faisant
aimer, et qui du reste ne se réalise qu'autant
qu'il est voulu et qu'il est aimé pour lui-même :
car il est affaire d'âme, affaire de conscience,
et précisément parce qu'il est affaire de grâce
divine. Vérité, lui aussi, certes ! ou plutôt lui
seul étantVérité,et, comme telle, nourriture des
âmes et des consciences ; une nourriture dont
elles ne peuvent se passer sans mourir, mais
qui aussi, à la place de la limitation, de la com-
pression, de la contrainte de tout à l'heure, leur
apporte croissance et agrandissement jusqu'à
la divinisation. Et ceux qui prétendent que de
s'y attacher, c'est par le fait même tomber dans
l'individualisme, se font une singulière idée de
l'âme et de la conscience. Gomme si vivre pour
l'idéal, par l'âme et par la conscience, c'était
s'isoler, se séparer, devenir anti-social, quand
c'est au contraire surmonter son égoïsme, sortir
284 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
de son individualité, se dégager de l'emprise
des intérêts d'où naissent tous les conflits, pour
se mettre à même de communier en Dieu avec
les autres âmes et les autres consciences ! Mais
aussi comprend-on que ce qu'il faut à un tel
idéal, ce n'est pas un organe de puissance, mais
un organe de vérité et de bonté, et que les ha-
biletés et les ruses de guerre ne sont pas de
mise pour quiconque veut se mettre à son
service.
CHAPITRE V
LE RÔLE DE L*ÉTAT ET LE RÔLE DE l'ÉGLISE
DU POINT DE VUE DE LA THÈSE.
Chose étrange, mais qui manifeste claire-
ment l'esprit qui entre ici en jeu, ce sont ceux-
là mêmes qui, comme M. Descoqs, prêtent
l'oreille à cette idée que notre société actuelle
est trop corrompue pour que les moyens du
Christ y soient efficaces, ce sontceux-là mêmes,
dis-je, qui rêvent d'autre part d'un rôle de l'Etat
aboutissant, par l'emploi de la contrainte pour
maintenir la foi dans les âmes, à rendre ces
moyens inutiles, ou du moins à en faire quel-
que chose de surérogatoire : sorte de mise en
œuvre d'une vertu de luxe ou d'un zèle pieux
qui, tout en apportant une perfection à la so-
ciété chrétienne, ne serait nullement néces-
saire ni à son intégrité ni à sa vitalité. 11 sem-
ble tout d'abord qu'on ne fasse appel aux autres
moyens que pour créer des conditions exté-
286 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
rieures qui permettront aux moyens du Christ
de se produire librement et d'épanouir toute
leur efficacité. Et c'est même ainsi qu'on se
leurre en se cachant à soi-même le but qu'on
poursuit et qu'on n'ose pas s'avouer.
Mais il apparait ensuite que les conditions
extérieures qu'on réclame sont telles que,
quand on les imagine réalisées pour consti-
tuer l'ordre idéal, Terreur ou l'hérésie, au lieu
d'être considérée comme un mal des âmes à
guérir et qui relève de l'apôtre, n'est plus
qu'un délit à châtier et qui relève du gen-
darme, du juge et du bourreau. Et si le gen-
darme, le juge et le bourreau ont pour fonction
d'entretenir la vérité dans le monde, il est évi-
dent que le rôle de l'apôtre n'est plus qu'une
surcharge bénévole, sans portée comme sans
péril. C'est donc la croix du Christ rendue
vaine et déclarée impuissante à faire vivre
les âmes dans la vérité aussi bien qu'à les
conquérir. Et tout cela sous le beau prétexte
de combattre Tindifférentisme et de défendre
les droits de l'Eglise.
Mais j'entends M. Descoqs s'écrier que je
caricature. A cette phrase que j'ai écrite ail-
leurs : a L'erreur... ne s'extirpe pas comme
LE ROLE DE L ETAT ET DE L EGLISE 267
une verrue par une amputation chirurgicale, et
l'union morale, ainsi que le mot même l'indi-
que, ne s'établit pas comme on bâtit une mai-
son et en taillant des individus comme on taille
des pierres )> S il répond : « Nous voudrions
connaître ceux qui tiennent ces dernières sot-
tises -. » Ce ne sera vraiment pas difficile de le
satisfaire.
Ceux qui les « tiennent » ? Mais d'abord c'est
votre maître, M. Maurras, quand il nous dit, en
employant visiblement une litote, que pour
obtenir « l'unité des consciences » ce ne serait
pas trop de la payer « de temps en temps...,
même d'un peu de sang versé -^ » ; et quand il
nous dit aussi, justifiant, — et n'expliquant
pas seulement, — les persécutions, que c'est
(« à très bon droit » que l'Empire romain
excluait de son « enceinte toutes les formes de la
divergence religieuse » % comme si ce qu'a fait
{. Annales de philosophie chrétienne^ février 1907,
p. 482.
2. P. 406. Constatons une fois de plus comment
M. Descoqs nie ce qu'il affirme ou affirme ce qu'il
nie avec une parfaite aisance ; mais à travers tout il
n'en marche pas moins toujours à son but.
3. Le chemin de Paradis^ p. XXIV.
4. Cité par M. Descoqs, p. 90, note. Ceci du reste est
288 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
l'Empire romain devait être pris pour règle par
toute société bien organisée !
Ceux qui les « tiennent » ? Mais c^est ensuite
vous-même et par tous les bouts à la fois, quand
vous ne craignez pas d'écrire : « Serait-ce une
chimère que de revendiquer pour l'Eglise le
droit exclusif d'être religion d'Etat, d'être seule
reconnue par lui, défendue par lui, fût-ce
par la force, et de recevoir de lui, dans la
sphère de ses intérêts propres, aide et protec-
tion * ?» Et c'est vous encore, quand vous me
poursuivez de l'accusation de libéralisme et
d'indifférentismeetquevous me reprochez d'ad-
mettre que l'erreur a les mêmes droits que la
vérité, parce que précisément j'ai dit, et n'ai rien
dit de plus, qu'elle ne s'extirpe pas comme une
verrue. C'est vous enfin quand, pour justifier vo-
tre alliance avecdesathées,vous avezjustement
recours à la comparaison que j'ai employée, en
imaginant que la conservation de l'Eglise peut
s'obtenir comme la conservation d'un édifice en
pierres et en bois -. Et c'est vous toujours qui,
aussi faux que possible historiquement, l'Empire ro-
main n'ayant jamais exclu que la forme chrétienne.
1. P. 401.
2. P. 379.
LE ROLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 289
après avoir demandé quels sont ceux qui '( tien-
nent » ces sottises, comme si elles étaient loin
devotrepenséeet quelà-dessus vousfussiezd'ac-
cord avec moi, vous vous empressez d'ajouter :
« Parce que les circonstances ne permettent pas
actuellement de revendiquer pour FEglise une
situation privilégiée dans l'Etat... la thèse ne
subsiste-t-elle pas que, là où la société fonc-
tionne normalement, l'intervention du bras sé-
culier dans les causes d'hérésies et de doctrine
n'a, elle aussi, rien que de très normal * ? » Et
que fera donc alors le bras séculier et qu'atten-
drez-vous de lui, si ce n'est d extirper Terreur
comme une verrue et d'établir ou de maintenir
l'union morale comme on bâtit ou comme on
répare une maison, en taillant les individus
comme on taille des pierres ?
Sentant que c'est tout de même un peu gros
à soutenir, vous dites en même temps, et je l'en-
tends bien, que la contrainte extérieure n'ayant
pas « d'efficacité immédiatesurlesconsciences. . .
se meut dans des limites très étroites » — on
1. 1>. 40Ô.
19
290 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
ne s'en serait pas douté tout à l'heure — , et
vous ajoutez qu'il s'agit d'une contrainte « sa-
gement appliquée ' )).MaisqueUes sontces limi-
tes ? quelles règles suivrez-vous pour les déter-
miner? Et puis en quoi consiste cette sagesse
dans l'application ? Une pieuse sobriété dans
l'emploi des châtiments? Mais comme vous par-
lez ici de ce quec lescirconstances permettent»,
je ne suis pas plus rassuré parla que je ne l'ai
été précédemment par « les distinctions délica-
tes » grâce auxquelles vous accordez (ju'on peut
acheter « les femmes » et « les consciences » qui
sont « à vendre ». Si ce sont les circonstances
qui doivent vous régler, c'est que vous en pren-
drez dans toute la mesure oiî il vous semblera
que vous avez « chance de réussir )),dans toute la
mesure 011 vous ne risquerez pas qu'une force
plus forte que la vôtre se retourne contre vous.
Et cet opportunisme de l'habileté est plus in-
quiétant dans sa modération que la brutalité
même, et en tout cas plus laid.
Dites après cela, avec d'autres, si vous le
voulez, que vous ne vous contenterez pas de
contraindre, que vous travaillerez en outre à
persuader et que même, pour y réussir, vous
1. P. 400.
LE ROLE DE LETAT ET DE L ÉGLISE 29 1
pratiquerez des condescendances, que vous
n'userez pas toujours de vos droits ni de tous
vos droits. Vous ne ferez ainsi que vous attri-
buer un pouvoir discrétionnaire. Et de quel
droit d'abord en prenez-vous de la sorte à votre
aise avec vos principes? S'ils sont absolus pour
les autres, pourquoi ne seraient ils pas absolus
pour vous? Et, en escomptant qu'on vous sera
reconnaissant d'en retenir les effets, comment
ne voyez-vous pas que vous supposez que , pour
exercer quelque bonté, il faut s'inspirer d'autre
chose que de votre vérité?Singulière vérité q ue
celle-là ! Mais de plus, est-ce que pour être sou-
mise à des caprices dans son application, la thèse
n'en sera pas moins toujours là avec sa menace?
Et ce qui en résultera, parce que rien autre
chose n'en peut résulter, c'est un régime tvrc,
avec tout ce qu'il comporte et que je n'ai pas
besoin de décrire. Vous obtiendrez peut-être
qu'on récite ainsi des credo sans hésitation ni
inquiétude d'esprit; mais c'est qu'on ne pen-
sera plus à rien, c'est qu'on sera maté jusqu'au
fond. C'est que les credo, vidés totalement de
leur contenu spirituel^ ne seront plus que des
credo sans foi. Ils pourront bien exprimer la
soumission ou plutôt la sujétion à l'ordre de
292 DEUX GO>CEPriONS UU CATHOLICISME
choses terrestrement établi; ils n'exprimeront
plus l'adhésion libre et libératrice des âmes
aux réalités éternelles. Ce sont des credo de ce
genre qu'on récitait au xv* siècle. Que TEglise
ait besoin d'une discipline pour soutenir les
faibles et les aider à devenir forts, c'est ce que
nous dirons plus loin. Mais ce n'est pas ainsi
que, pour être efficace de vie spirituelle, cette
discipline doit sexercer.
Si en m'entendant vous protestez et vous criez
encore à la caricature, je dis volontiers : tant
mieux ! car je souhaite ardemment que ce ne
soit en effet qu'une caricature ou qu^in fan-
tôme sans consistance. Et si vous ne voulez pas
vous voir tel que je vous vois à travers ce que
vous dites et du dehors, c'est la preuve sans
doute qu'en dedans vous voulez être, malgré
tout, autre chose. Je ne puis que m'en réjouir.
Mais silaMè^e, à la manière dont vous l'ex-
posez, avec l'alliance qu'en son nom et pour la
faire triompher vous préconisez, n'implique
pas ce que je viens de signaler, et ce que je
viens de signaler en me servant de vos paroles
mêmes et de vos réticences mêmes plus signifi-
catives encore que vos paroles, faites-nous-la
voir enfin sous un autre aspect ; faites- noub-hi
LE RÔLE DE l'^TAT ET DE l'ÉGLISE 203
voir diffusant de la lumière et de la bonté dans
les âmes. Montrez-nous que, quand vous êtes
condescendant et miséricordieux à ceux qui se
trompent, quand vous consentez à être violenté
plutôt que de violenter, quand vous travaillez
apostoliquement à vaincre Terreur par la vé-
rité au lieu de chercher à la faire châtier,
montrez-nous que ce n'est pas en trahissant
les droits mêmes de la thèse, en faisant taire ses
exigences, mais au contraire en obéissant à des
exigences qui viennent d'elle. Et alors je re-
connaîtrai qu'étant la théorie même de notre
action chrétienne, elle est chrétienne elle-
même. Seulement je crois qu'auparavant vous
vous apercevrez que ce sera une autre thèse que
vou-^ aurez mise à la place, en changeant to-
talement de point de vue.
Parlant d'une brochure du P. Lépicier sur
la question \ M. Le Bachelet nous fait remar-
quer d'abord que celui-ci reconnaît que la
doctrine selon laquelle c l'Eglise a le droit de
1. «Bau^KTTr, MsTaaojo^wa-tç : explication et justification
du livre • De stabilitatr et proqres^u dogmalis, par le
même auteur.
294 DEUX CONCEPTIOÎNS DU CATHOLICISME
réprimer par la force les hérétiques obstinés
ne s'impose pas, tant que l'Eglise ne l'aura pas
définie * )),et que de plus, tout en voyant « dans
le pouvoir coercitif de TEglise un corollaire
manifeste du caractère de société parfaite qui
lui convient », il « va jusqu'à manifester ses
préférences personnelles pour les voies de dou-
ceur » '. Ceci permet à M. Le Bachelet d'ajouter
qu' « ainsi expliquée et mitigée, raffirmatioii
du pouvoir coercitif de l'Eglise devient, à notre
époque, un thème d'ordre purement spécula-
tif » ^ C'est comme si l'on disait que l'on ima-
1. Eivdes, 20 janvier 19M, p. 'J69. Voilà du moins
qui est à retenir. Mais M. Descoqs jugera sans doufe
que le P. Lépicier lui-même se rend ici coupable de li-
béralisme.
2. Ainsi se trouve nettement introduite l'idée d'une
pratique indépendante de la doctrine et qui consiste à
se diriger d'après « ses préférences personnelles >», en.
opposition même avec la doctrine. Et en effet celle-ci
n'implique-t-elle pas que l'hérésie doit être réprimée
par la force, comme étant la violation d'un droit? Mais
néanmoins on choisit « les voies de douceur » en tolé-
rant Ihe'résie. Kt d'après quoi alors se règlent « les
préférences personnelles » ? Evidemment ce n'est plus
qu'affaire de bon plaisir. — Ne set»lira-t-on pas enfin
le besoin de sortir de cette impasse ?
3. Il dit en même temps que « c'est d'ailleurs une
question délicate qui n'est pas à lancer dans le gran<l
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE L ÉGLISE 2^0
gine la thèse du pouvoir coercitif, uniquement
pour Tamour de l'art, à peu près de la même fa-
çon qu'on imagine une république de Salente ^
Solution élégante saiis doute et commode. Mais
j'aurais de la peine d'abord à ne pas demander
grâce pour Tart lui-même : car je ne vois vrai-
public ni même a traiter en langue vulgaire ». Et voilà
assurément qui est fait pour nous surprendre. Car s'il
est une question déjà lancée dans le grand public de-
puis des siècles, c'est bien celle-là. Et Dieu sait les
ravages qu'elle y fait. Il n'ea est pas une sur laquelle
il soit plus urgent d'apporter la lumière. Allons-nous
laisser croire que l'Eglise a quf^lque chose à cacher ?
ou bien allons-nous rétablir un ésotérisme et un exo-
térisme ?
1. Il est tout de même curieux de constater à quels
expédients de toute sorte on a recours pour faire pas-
ser cette pauvre ilièse. L'un dit : elle exprime absolu-
ment ce qui doit être et ce qui doit se faire ; mais ras-
surez-vous, SI je la maintiens, mes préférences person-
nelles m'empêcheront de l'appliquer. L'autre dit : c'est
une théorie, un poème dont on s'enchante et par con-
séquent il faut être malveillant pour s'en inquiéter.
Mais en attendant on ne manque jamais d'accabler
ceux-ci ou ceux-là, sous prétexte que, par ce qu'ils font
ou ce qu'ils disent, ils nient la thèse. D'une part on la
fait donc toute petite, pour la loger, comme les dieux
d'Epicure, dans les intermondes et la soustraire ainsi
aux critiques. Puis d'autre parton la ramène triomphante
et fulgurante, comme le Jupiter d'Homère qui fait trem-
bler la terre et le ciel.
396 DEUX COXCEPTJOS DU CA.THOLICISME
ment pas comment on peut trouver beau le
rêve d'une humanité mise au carcan et demeu-
rant dans l'ordre par menace et par contrainte.
Ce qui est beau c'est la Jérusalem céleste,
construite de pierres vivantes et aimantes, c'est-
à-dire d'àmes illuminées et harmonisées dans
la charité du Christ. Mais la Jérusalem céleste
est aux antipodes mêmes de cette cité de ténè-
bres, de peur et de mort dont il semble ici
qu'on se plaît à contempler au moins l'image.
Et les moyens qui président à l'établissement
de l'une sont radicalement opposés aux moyens
qui président à l'établissement de l'autre. C'est
ce que le Christ a signifié clairement quand il
a dit : « Vous savez que ceux qui régnent parm i
les nations les dominent et que les chefs de celles-
ci les tiennent en leur pouvoir ; il 71 en sera plus
ainsi parmi vous » ; et le reste, que l'on con-
naît, marquant les conditions de l'apostolat et
notifiant que, s'il faudra se faire tuer, il n'y
aura jamais lieu de tuer ou de faire tuer en
son nom.
Du reste, quoi qu'il faille penser de ce que
disent à cet égard et pour leur compte M. Le
Bachelet ou le P. Lépicier, la thèse de la ré-
pression de l'hérésie par la force n'est pas du
LE RÔLi' DE l'État et de l'église 297
tout pour M. Descoqs « un thème d'ordre pure-
{^lent spéculatif ». Ce n'est pas dans l'abstrait
qu'il conçoit cette répression, ni comme un
rêve dont il s'enchanterait. 11 n'a même pas
songé à prendre la précaution de nous dire
que « ses préférences personnelles » sont « pour
les voies de douceur ». Et c'est qu'en effet il lui
suftirait de parler ainsi pour n'être plus en état
de contracter alliance avec M. Maurras et les
autres : car ces « métaphysiciens du sensible )^
n'entendent pas se contenter d'un rêve, si con-
forme à leur goût qu'il puisse être. Et les voies
de douceur ne sont pas leurs voies. Les cir-
constances, hélas ! ne permettent pas actuelle-
ment de pratiquer la répression. II faut bien
le reconnaître. Mais, comme c'est profondé-
ment regrettable, il s'agit justementde produire
au plus tôt des circonstances qui le permet-
tront. Et tel est le service, un service qui n'est
pas en l'air, que M. Descoqs attend de V Action
française et pour lequel il juge légitime de l'ai-
der dans son entreprise, en s'accommodant
du mieux qu'il peut de ses « moyens ».
Or remarquons bien que c'est uniquement
•2()S DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
en se plaçant au point de vue de la thèse, prise
comme exprimant un droit absolu à faire va-
loir, c'est-à-dire un droit qui n'est considéré en
corrélation avec aucun devoir, aucune mis-
sion, aucune fin à atteindre qui serait inté-
rieurement la (in des âmes, que M. Descoqs a pu
justifier à ses propres yeux une alliance des
catholiques avec des athées. Et quelle que soit
en effet, à un autre point de vue, l'énormitédu
paradoxe qui amène ainsi des croyants à comp-
ter sur la brulalité de l'athéisme pour aboutir
à réprimer l'hérésie, du moment qu'il s'agit de
faire régner extérieurement et légalement dans
la société ce que M. Descoqs a consenti à appe-
ler « une orthodoxie sans foi », il est évident
que rien n'est plus logique qu'une telle entente.
Du moment en effet qu'il s'agit de faire triom-
pher la thèse dans la Société et de l'y établir
comme un droit qui se prolonge naturellement
en contrainte, en vue d'obtenir de la sorle un
ordre extérieur et légal, des athées peuvent y
travailler aussi bien que des croyants, et même
sans doute beaucoup mieux, n'étant nullement
gênés par le souci et le « respect de la nature
humaine». Mais n'est-ce pas la preuve très nette
que la thèse ainsi entendue, admise pour elle-
LE RÔLE DE l'kTA T ET DE l'eGLISE 2^[)
même et, comme je le disais tout à l'heure, abs-
traction faite de tout devoir corrélatif, de toute
mission, de toute fin qui d'autre part serait la
lin des âmes qui ont à vivre, n'a plus rien, ab-
solument rien de commun avec la vérité chré-
tienne qui doit nourrir et sauver les âmes ?
En tout cas c'est parce qu'ils n'y voient plus
rien de chrétien, et parce qu'ils entendent, eu
l'appliquant coercitivement, ne pas avoir à pra-
tiquer l'Evangile, que les positivistes de VAc-
tion française s'en font les défenseurs. Et la
rencontre sur ce point, pour une action com-
mune, d'athées proclamant très haut qu'ils ne
veulent être qu'athées, et de croyants procla-
mant non moins haut qu'ils ne veulent être
qu'orthodoxes, devient révélatrice au suprême
degré. S'ils se rejoignent avec tant d'aisance, ce
n'est point qu'ils se fassent réciproquement
des concessions ni qu'ils abdiquent leur intran-
sigeance ; non, c'est qu'en définitive, et si incons-
ciemment que cela se produise, ils en arrivent
à communier dans la même méconnaissance,
dans la même négation de l'esprit chrétien.
Voilà ce qui se cache sous la thèse et sous le
bel étalage qu'avec elle on t'ait des droits de
OOO DEUX CONCEPTIONS Di: CATHOLICISME
Dieu et des droits de l'Eglise*. Car ce qu'on
appelle la thèse, remarquons-le bien, ce n'est
pas la doctrine traditionnelle et vivante que
l'Eglise est chargée de répandre apostolique-
nient dans les âmes pour les faire vivre. Mais
c'est une abslraction érigée en absolu qu'on
imagine s'im posant comme telle, avec la ri-
iAueur d'une formule logique, sèche et dure, et
qui recourrait, selon le vœu de M. Maurras, à
la sanction du fouet autant qu'elle en aurait le
pouvoir.
1. Néanmoins, il importe de signaler, et je le faisan
attirant particulièrement là-dessus Taltention du lec-
teur, que par dessous, le plus ordinairement peut-être,
>e cache encore autre chose ou plutôt qu'autre chose
intervient à côté. Dieu me garde de penser et de dire
que tous ceu.x qui soutiennent la tfiè?e méconnaissent
et nient purement et simplement l'esprit chrétien. lï
t'st très vrai que la logique les y entraîne. Mais ce n'est
f)as la logique qui mène la vie. Il faut rappeler ici le^
observations de tout à l'heure par lesquelles j'ai fait
remarquer comment, en soutenant la thèse, on ne s'y
tenait pas, comment, en la reléguant dans Tordre spé-
culatif, on s'y dérobait en fait pour agir libéralement et
en suivant des >. voies de douceur > .
Je sais que cela peut être de l'opportunisme, et que,
L'tàce à ["hypothèse^ cela se présente en effet comme de
l'opportunisme. Ainsi en est-il sous la plume de M. Des-
coqs disant: « Parce que les circonstances ne permettent
LE ROLE DE L ETAT ET DE L EGLISE 00 1
Cela se laisse voir ici Crûment, puisque, au
iioni des droits de Dieu et des droits de l'Eglise,
on se met dans le rang avec des athées pour
faire œuvre d'athée. Et c'est qu'en effet entre
« l'orthodoxie sans foi », comme celle à laquelle
prétend M. Maurras, et l'orthodoxie qui fait
abstraction de la foi, comme celle des partisans
pas actuellement » de faire plus (p. 406). Mais il n'en est
pas moins visible que, chez ceux-ci ou chez ceux-là et
même chez la plupart, des considérations et des senti-
ments d'un autre ordre entrent en jeu. Ils ont recours
aux « voies de douceur », aux moyens apostoliques, non
comme à des moyens provisoires, mais comme à des
moyens qui valent absolument et qui sont la mise en
pratique directe de l'esprit chrétien lui-même. Ils ne
conservent la thèse, pourrions-nous dire, qu'à la condi-
tion de pouvoir pratiquement la trahir et de s'en cacher
la laideur par la contradiction même quils lui infligent.
Et nous ne trouverions personne sans doute, pas même
M. Descoqs, qui oserait, en se donnant toutes les cir-
constances favorables, en dérouler jusqu'au bout les
conséquences.
Mais, et c'est bien le cas d'employer ce mot, elle n'eu
est pas moins un « venin » qui plus ou moins corrompt
ou tend à corrompre ou même parfois corrompt tout à
failles pensées et les attitudes. Il ne m'appartient nul-
lement de juger dans quelle mesure et de quelle ma-
nière elle atteint ceux-ci ou ceux-là. Je ne la considère
qu'en elle-même, telle qu'il lui arrive, comme ici, de-
s'exprimer et de se faire valoir pour tâcher de se re'a-
iiser.
002 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
de la thèse, il n'y a pas seulement ressemblance,
il y a identité : car elles exigent l'une et l'autre
qu'on soit orthodoxe pour des raisons et par
des raisons extérieures à la vérité même qui
constitue l'orthodoxie. Et, s'il est étrange jus-
qu'au ridicule ou jusqu'à l'odieux que des
croyants s'unissent ou rêvent de s'unir avec des
athées, pour forcer les autres à croire ou pour
les maintenir par la force, comme on dit, dans
la pureté de la doctrine, c'est encore plus ins-
tructif qu'étrange. Et peut-être devons-nous
savoir gré à M. Descoqs d'avoir sorti si candi-
dement au plein jour cette énormilé et de per-
mettre à chacun de la voir pour réfléchir.
Mais la pratique de Talliance, tout autant
que la théorie, suppose tellement bien, de la
part des croyants, une orthodoxie conçue indé-
pendamment de la foi et attribuant pour fin à
l'Eglise de faire triompher légalement une
thèse ou un droit absolu en vue d'un ordre ex-
lérieur et terrestre à instituer, qu'il suffit de
considérer que la fin de l'Eglise est au contraire
de faire triompher les âmes intérieurement et
r^pirituellement, en les faisant se sauver d'elles-
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 3o3
mêmes et de leurs misères par la foi vivaute et
surnaturalisante, pour que l'alliance apparaisse
immédiatement inconcevable et impossible
comme une absurdité. Et l'idée assurément
ne viendra à personne voulant travailler au
salut des âmes, j'entends au salut éternel tel
que nous le propose l'Evangile, d'accepter le
concours des athées proposant leurs moyens
d'athées. •
Et si M. Descoqs, bien qu'il prétende ne pas
repousser cette fin, n'en avait pas fait abstrac-
tion, et abstraction de telle sorte qu'elle est prati-
quement éliminée ou qu'elle devient le surcroit
qui se produit comme il peut, jamais, par exem-
ple, en face des « moyens » de M. Maurras, il
ne se serait arrêté à imaginer des circonstances
où la coopération au mal, étant indirecte, peut
devenir légitime.Jamaisiln'auraitaccordé qu'on
peut (( acheter ce qui esta vendre» quand ce
qui est à vendre ce sont des « femmes » et des
'( consciences » ; il se serait demandé au con-
traire avec pitié, avec douleur, avec angoisse,
comment il faut s'y prendre pour que « les fem-
mes » et pour que <r les consciences » qui sont
à vendre cessent d'être à vendre. Mais le souci
du salut des âmes est tellement bien éliminé.
3o4 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
par son projet d'alliance que c'est leur perdition
même qui est escomptée et exploitée. Et cette
abomination ne lui ouvre pas les yeux !
Jamais non plus M. Descoqs ne m'aurait dit
que je ne puis « condamner sans distinction
tout esclavage, ni au nom de la philosophie ni
au nom du dogme ». Et en face du mal résul-
tant de ce que dans la réalité il existe des âmes
serviles et des âmes dominatrices, — qui du
reste se ressemblentsingulièrement — , il aurait
senti au contraire que son devoir de chrétien
^3tait de travailler à ce que les uns se dépouil-
lent de leur servilité et à ce que les autres
étouffent leur appétit de domination. Et s'il est
vrai qu'il y a des faibles à côté des forts, il au-
rait senti également que le rôle de ceux-ci, au
lieu de maintenir ceux-là dans leur faiblesse,
«est au contraire de se dévouer, de se sacrifier à
eux pour les en faire sortir, parce que du point
de vue chrétien, s'il y a des fonctions diverses et
subordonnées,il n'y a pas de servitude, et que le
dernier des misérablesqui végèteaux bas-fonds,
envisagé dans son àme et devant Dieu, vaut au-
tant que celui qui trône au sommet. Et le scan-
dale qu'en éprouve M. Maurras n'y changera
rien.
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 3o5
Jamais enfin, M. Descoqs n'aurait songé, pour
maintenir son ortîiodoxie, à faire appel à la
contrainte que l'Etat peut exercer par la force
dont il dispose. Et ceci pour deux raisons : d'a-
bord parce qu'il aurait compris que l'orthodoxie
qui se maintient de la sorte ne peut que se tour-
ner finalement en orthodoxie pharisaïqueetque,
n'étant pas nourrie par la sève intérieure qu'é-
laborent les dévouements, les sacrifices, les ef-
forts vers la vérité, au lieu d'être le principe de
la renaissance et du salut éternel pour les âme s,
elle n'est capable que de les attacher à la terre.
Et parce qu'il aurait compris ensuite que, la
contrainte étant une nécessité que subit l'Etat ,
le rôle de ceux qui ont pour mission de faire
triompher les âmes en les faisant monter vers
l'idéal évangélique,est précisémentdetravaille r
à rendre la contrainte inutile et non pas de s'en
servir. La contrainte n'est qu'un palliatif, elle
n'est pas un remède. Si, employée par l'Etat et
dans sa sphère pour faire respecter le pacte
social, elle est néanmoins utile à ce point qu'on
ne peut s'en passer, c'est à la condition que ceux
qui remploient en reconnaissent la radicale in-
suffisance et ne la chargent d'aucune prétention
vengeresse pas plus que d'aucune prétention à
20
3o6 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
vaincre par elle le mal et l'erreur ; car le mal
n'est vaincu que par le bien et Terreur que par
la vérité. Et du moment qu'ils chargent la con-
trainte de prétentions decegenre,ellen'estplu>
qu'un mal qui s'ajoute à un autre mal, une er-
re ur qui s'ajoute à d'autres erreurs ou même
les provoque et les entretient.
Et c'est alors que l'Etat est réduit au rôle
« de chien de garde », chargé de défendre un
ordre établi et fixe, sans idéal qui le travailh^
intérieurement et qui lui fasse sentir sa foncière
imperfection et sa caducité. Et c'est alors aussi
que TEglise elle-même ne serait plus qu'un
u chien de garde » à son tour, si en effet son
rôle était d'entrer dans un tel système et do
s'en emparer et de le faire fonetionner,sous pré-
texte d'accomplir par lui sa mission : car elle
n'aboutirait ainsi qu'à le consacrer dans l'im-
perfection et la caducité même que j'indiquais
tout à l'heure. Elle s'y enliserait. Et il en ré-
sulterait ceci : ou bien qu'elle en deviendrait
la simple servante, comme le rêve tout haut
M. Maurras, en laissant mettre, par « les arran-
gements d'une sage politique », son idée de Dieu
au service du positivisme athée ; ou bien qu'elle
s'y substituerait, qu'elle l'absorberait en entre-
LE ROLE DE L ETAT ET DE L EGLISE OO7
prenant pour son compte et à son profit, soit
d'en remplir la fonction, soit — ce qui revient
au même — de la faire remplir par des instru-
ments qui n'auraient droit à aucune initiative.
Dans un cas comme dans l'autre, il est vrai, la
fâcheuse « scission >> survenue à l'ère chré-
tienne et que déplore tant M. Maurras serait
réparée. Mais de TEglise proprement dite, de
l'Eglise née au Calvaire et organe de la grâce
et de la vérité de Jésus Christ pour le salut
du monde, il ne resterait plus rien. Dans le
premier cas, l'Etat deviendrait une parodie
d'Eglise, comme dans la cité antique ou la cité
turque ; dans le second cas, l'Eglise deviendrait
une parodie dEtat, comme dans la cité de Cal-
vin. Et l'histoire est là pour nous dire ce qu'il
faut attendre de ces mixtures pervertissantes.
Sous prétexte de réparer la lâcheuse « scis-
sion )) on ruine donc de fond en comble l'ordre
du dyncjmi>me chrétien; on tourne le dos au
terme mome que l'Evangile propose à notre ac-
tivité morale et religieuse. Au lieu de partir du
fait/]e veux dire ici du chaos dans lequel se dé-
battent en ce monde les égoïsmes juxtaposés.
i\o8 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
afin de surmonter ce chaos en travaillant à faire
que leségoïsmes se délivrent les uns des autres
et se délivrentd'eux-mêmes pourréaliser Vidéal
par une transformation du réel lui même, on se
sert de l'Etat et on se sert de l'Eglise, les uns
en tournant la contrainte en superstition et les
autres la superstition en contrainte, pour tirer
parti de ces égoïsmes mêmes, pour les gouver-
ner en exploitant leur corruption et par consé-
quent en les entretenant comme si, à la ma-
nière des corps bruts, ils ne pouvaient devenir
autre chose que ce qu'ils sont. C'est ainsi qu'on
demande que soit maintenu le principe de Tes-
clavage et ainsi qu'on réclame, pour produire
Tordre social, des individus « dépourvus de
conscience et de responsabilité ».
M. Descoqs a traité ce système de « barbare »
(11 prétendant ^que c'est moi qui l'invente. Il
est barbare en effet ; mais je n'ai pas eu à l'in-
venter. Et tout barbare qu'il soit, c'est par sa
barbarie même qu'il agrée à M. Descoqs lui-
même. Nous avons déjà constaté que le dan-
ger à éviter, selon lui, est tout entier du côté
de ce qu'il appelle le /zôéra/z-ym^ et nullement
du côté du brutalisme. Jl semble, à l'entendre,
qu'il n'y a point d exagération possible quand
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE SoQ
il s'agit de refouler et d'écraser rindividu,
comme s'il n'y avait aucunement à considérer
que l'individu, quel qu'il soit, est toujours
néanmoins une personne. Et il semble au con-
traire qu'il ne peut y avoir qu'excès à parler
de conscience, d'initiative, de consentement
intérieur à obtenir, de sentiment d'obligation
à faire naître, comme si ce n'était toujours
là inévitablement qu'appel u au sens propre ^) * .
Et c'est pourquoi, aux yeux de M. Descoqs
comme aux yeux de M. Fontaine, M. Lorin et
ses amis des Semaines sociales ^mail^ré leur anti-
individualisme si nettement formulé et si forte-
ment motivé, ne sont que desdémagogues et des
anarchistes, parce que, pour eux, tout homme
est pour un autre homme un frère sous la pa-
ternité de Dieu et qu'ils tendent à rendre effec-
1. M. Descoqs nous accuse en etîet (p. 396) de faire
des < appels incessants au sens propre >. Je voudrais
bien qu'il signalât les passages où il les a trouvés. Ce
qu'il traduit ainsi, ce sont donc les appels à la cons-
cience, au sentiment de l'obligation, à la libération in-
térieure. Et celte traduction n'est-elle pas éminemment
significative qui montre que pour lui tout cela est sim-
plement synonyme de « sens propre » ? Encore une
fois ce qu'il réclame ce sont donc bien des individus
«dépourvus de conscience et de responsabilité ».
}
3lO DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
tivo cette fraternité dans l'organisation sociale
eHe-môQie. Evidemment c'est donner de l'or-
gueil k la foule que de lui rappeler une si no-
ble origine.Et comment après cela la foule s'ac-
commoderait-ellede l'ordre positiviste ? Gequ'il
lui faut, pour la sauver de » l'hypocrisie théis-
tique », c'est a le bienfait du carcan ». Voilà ce
qui ne fait pas peur à M. Descoqs. Il n'y a pas
de danger pour lui de ce côté-là. Et il en a si
peu peur et, sans avoir l'air de s'en douter, du
principe de l'esclavage il est si près de passer à
Tapplication, qu'il ose écrire cette phrase abo-
minable : « Prôner l'efficace d'une doctrine
pour mater et discipliner les âmes, pour assu-
rer au corps social le jeu facile de ses divers
organes, c'est bien » \ Et s'il voit là un danger,
i. P. 96. — < Mater les âmes., c'est bien. ». Or que
sigoilie mater? Je consulte Littré. A côté du sens pro.
pre qui est réservé au jeu d'échecs, je trouve deux sens
figurés: i" ôter force et ressort; 2» humilier, abattre.
^u premier sens on raate sou corps, sa chair ; au se-
cond sens ou mate son orgueil. — Mater les âmes c'est
une monstruosité. Et la double étymologie qu'indique
Littré le prouve en effet : car à côté du mater emprunté
uux échecs, a il y avait un autre mater signifiant tuer,
parallèle à l'espagnol matar et venant du latin maclare »,
lîriser ou tuer les âmes, est-ce donc là ce qu'on veut
nous faire trouver bien ?
i
LE ROLE DE L ETAT ET DE L EGLISE 0 1 1
c'est que M. Maurras paraît vouloir réduire
l'Eglise u au vasselage » et eu faire un instru-
ment pour obtenir ce joli résultat, laissant
ainsi entendre que si l'Eglise était réservée ou
plutôt que si elle avait la haute main, tout
serait pour le mieux et le résultat excellent.
Mais que les âmes soient matées par l'Eglise
se servant de M. Maurras, ou par M. Maurras
se servant de l'Eglise, cela revient au même et
les âmes n'en seraient pas moins matées. Et
puisque telle est la fonction qu'on attribue au
catholicisme, c'est qu'en vérité, tel qu'on le
conçoit, il n'est plus qu'un positivisme qui
Terme l'horizon, qui brise tout élan et qui, au
lieu de soulever lésâmes vers le ciel et l'infini,
les enchaîne à la terre pour un ordre terrestre.
Oui, c'est vraiment un '^ système barbare ».
CHAPITRE VI
LE RÔLE DE LETAT ET LE RÔLE DE l'ÉGLISE
DD POINT DE VUE DE l'iDÉAL.
Parce que je me refuse d'abord et avant tout
à faire entrer l'Eglise dans un tel système,
M. Descoqs, citant un passage oij j'ai marqu*''
sommairement quel est son rôle ', déclare
qu'on ne peut manquer de trouver mon lan-
gage ^* quelque peu stupéfiant « -. Il y voit « le
libéralisme le plus crû » \ Et à l'entendre j'ad«
mets qu'il n'y a pas lieu u de chercher à faire
pénétrer les uiaximes chrétiennes dans les ins-
1. Le passage se trouve ci-dessus, p. 160 et \&i.
M. Descoqs a eu soin du reste, en le citant, démettre
des points de suspension à la place des ligues qui dans
ma pensée sont les plus significatives et qui occupent
la seconde moitié de la page 162, comme il a eu soin
de ne tenir aucun compte des autres études auxquelles
i'ai renvoyé à cette occasion, pas plus que delà note
ci-dessus (p. 145).
2. P. 400.
3. P. 3ol.
titutions, dans les lois, dans la société » ^ —
Evidemment c'est M. Maurras qui s'en charge 1
— Je « ne nie pas absolument, dit-il, que la
vérité soit une ; mais les hommes ne peuvent
l'atteindre » - et en conséquence j'accorde que
Terreur doit être mise sur le même rang que
la vérité.
Je ne m'étais jamais apparu à moi-même
atteint de ce bel indifférentisme. Mais je vais
sans doute aider M. Descoqs à surabonder dans
son accusation eu commençant par lui avouer
très haut qu'il est très vrai, et même beaucoup
plus vrai qu'il ne soupçonne, que je n'admeis
pas en effet qu'il faille revendiquer pour
l'Eglise un droit conçu à sa façon. Seulement
j e pense bien qu'après avoir vu où cela Teu-
t raîne, le lecteur tiouvera que c'est son langage
<\m est u stupéfiant » et non le mien.
Je pourrais lui demander d'abord ce qu'ont
produit les revendications qu'à ce sujet d'au-
tres, comme lui, n'ont cessé et ne cessent de
faire entendre, si ce n'est que le droit reven-
1. P. 401.
2. M. Descoqs aurait tout de môme bien dû indiquer
où ii a cru lire sous ma plume que « les hommes ne
peuvent atteindre la vérité >.
.)i4 DEUX GO.°^r:}j;pTiO:\s du catholicisme
«ligué a été chaque jour plus méthodiquement
nié : de telle sorte que si jamais exercice s'est
montré au moins stérile, c'est bien celui-là.
Mais je lui fournirais l'occasion d'une équi-
voque trop facile ([ui lui permettraitde dire que,
dans l'excès de mon libéralisme, je justifie tel-
lement les entreprises du « laïcisme » contem-
porain et que je sacrifie tellement le droit de
l'Eglise que j'interdis à celle-ci, non seulement
d'agir, mais encore déparier. Et il se tromperait
• lu tout au tout: car ce que je vise à mettre en lu-
mière, c'est que non seulement rien 7ie doit s op-
poser à ce que l'Eglise agisse et parle, mais en-
core qu'en réalité rien ne peut s'y opposer, en
ce sens que les moyens dont elle dispose et que
la fin qu'elle poursuit sont au-dessus de toutes
l<^s prises humaines et que rien ne peut préva-
loir contre : car il n'y a pas d'homme qui puisse
empêcher d'obéir à Dieu. Ce que je vise à mettre
en lumière, c'est donc que le droit de l'Eglise,
non pas le droit abstrait qu'on lui attribue au
nom de la thèseetqui exprime si peu son essence
que nous voyons, d'une part, que tout prévaut
(•outre lui et que nous constatons, d'autre part,
qu'il s'accommode du concours des athées
mêmes pour se faire valoir, mais le droit orga-
LE ROLE DE L ETAT ET DE L EGLISE O I O
nique et vivant qui lui vient de son devoir et
de sa mission de réaliser l'idéal de la commu-
nion des âmes en Dieu, c'est que ce droit-là est
intangible et non seulement imprescriptible et
• ju'il dépend de nous, à travers tout, de l'exer-
cer, puisque, selon le mot de S. Paul, il a le
pouvoir de tourner le mal en bien. Mais ce que
je vise aussi à mettre en lumière, c'est qu'à re-
vendiquer l'autre droit, qui est fictif et imagi-
naire, qui tend à un triomphe chimérique, puis-
que nous sommes sur terre pour militer et non
pour triompher, on oublie d'exercer ce droit-là
et on s'égare dans de lamentables et corruptri-
ces compromissions.
Et si la scission survenue à l'ère chrétienne
comporte que l'Eglise et l'Etat demeurent dis-
tincts, ce n'est point pour que l'Eglise n'entre
pas dans l'Etat; c'est pour qu'elle y entre au
contraire et qu'elle y soit comme l'âme est dans
le corps. Et elle n'a pour cela aucune permis-
sion à lui demander, ni aucune autorisation à
en obtenir : car, ce faisant, elle agit de par la
souveraineté du devoir qui lui incombe, et de
par la mission qui lui vient do Téternité poui'
aller àl'éternilé. Et c'est bien autre chose qu'un
droit à faire valoir temporellement et qui peut
Ôl6 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
toujours être méconnu, refoulé, empêché de
produire ses effets. Toutefois, si TEglise entre
dans l'Etat, ce n'est point pour vivre de lui et
encore moins pour vivre par lui ; mais c'est
pour le soulever au-dessus de lui-même et le
faire vivre d'elle, parce qu'autrement, encore
une fois, elle se rabaisserait à son niveau et
cesserait d'être elle-même.
*
* *
Et puisque c'est pour le faire vivre d'elle,
c'est donc pour qu'il devienne chrétien, pour
qu'il se comporte chrétiennement. Mais que
sera-ce donc pour l'Etat que de se comporter
chrétiennement ? Devra-t-il, comme le veut
M. Descoqs, prendre à sa charge les formules
mêmes des croyances chrétiennes telles que
les théologiens peuvent les lui fournir à un mo-
ment donné et employer la contrainte contre
t ont ce qui serait soupçonné d'y contredire, ou ,
en d'autres termes, se faire le gendarme dn
do gme ? Car que veut-il signifier si ce n'est cela,
quand il revendique '< pour l'Eglise le droit
exclusif d'être religion d'Etat, d'être seule re-
connue par lui, défendue par lui, tVit-ce par la
force ? » '
\. Ici une observation s'impose, dont je prie le lec-
LE RÔLE DE LETAT ET DE L EGLISE 0I7
Eh bien ! je lui en demande pardon, si l'Etat
acrissait ainsi, il agirait à la façon turque et non
teur de vouloir bien se souvenir à travers tout ce q ui
suivra. Je devine qu'on tenlera de me faire dire que je
refuse aux catholiques le droit d'être protégés par l'Eta t
et que j'accepte qu'on les mette hors la loi. Eh bien !
non, mille fois non, ce n'est point décela qu'il s'agit. En
vertu du pacte social, quels que soient du reste son ori-
gine et son caractère, les catholiquessont des citoyens
autant quequi quece soit, etjedirais volontiers plus que
qui quece soit, en ce sens que si, comme catholiques, ils
sont pleinement et pratiquement chrétiens, ils en rem-
plissent lesdf^voirs mieuxque qui que ce soit. Et j'enten ds
si peu les désarmer civiquement que je prétends bien
au contraire qu'ils doivent puiserdans la hauteur de vue
de leur désintéressement chrétien un courage civique
qui ne saurait avoir son pareil. Et c'est dans la profes-
sion même de leur catholicisme qu'ils ont droit à la
protection de l'Etat, de telle sorte que toute entrave,
directe ou indirecte, qui y serait apportée constituerait
une tyrannie. Mais de ce qu'ils ont le droit d'être pro-
tégés par l'Etat dans la profession même de leur catho-
licisme et par conséquent dans leur prosélytisme même,
en tant que ce prosélytisme demeure spirituel par sa
fin et par ses moyens, il ne s'ensuit pas que l'Etat doive
prendre a sa charge la police intérieure de l'orthodoxie
catholique. Ce sont là choses totalement difTérentes et
que seuls s'efforcent de confondre ceux qui veulent pê-
cher en eau trouble. Car pour l'Etat prendre à sa charge
de défendre ainsi le catholicisme, ce serait le défendre
contre les erreurs et les hérésies en tant que telles et
substituer ses tribunaux et sa police aux docteurs et aux
3l8 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
à la façon chrétienne. L'Etat n'est pas chargé,
et il ne saurait être chargé de défendre par hi
force des formules si pleines de vérité qu'on
les suppose, parce que la vérité ne se défend
pas plus par la force quellene se communique
par la force. Mais il est chargé ou plutôt, pour
parler avec toute la précision désirable, il est
obligé, dans la personne de ceux qui gouvernent
à tous les degrés — et ici je ne puis que me
répéter — de s'inspirer « dans toute sa con-
duite, dans ses actes et dans ses lois, de l'es-
prit chrétien lui-même qui est esprit de justice,
de charité, de désintéressement » \ Et si on
demande comment ceux qui gouvernent ont à
pratiquer cet esprit, je dis que c'est par la foi
au Christ et par la foi à la vie éternelle dans le
Christ : car cette foi seule, dans la mesure où
elle est chez eux personnelle et vivante, soit ex-
plicitement, soit implicitement, est capable, en
les faisant se dominer eux-mêmes avec leurs
apôtres. Et ceci n'a rien de commun avec la protection
des catholiques. — Cf. Ed. Jordan: « La responsabilité
de l'Eglise dans la répression de l'hérésie au Moyen
x\ge. » Annales de philosophie chrétienne^ septembre Cf
octobre 1909.
1. Cf. ci-dessus, p. 149.
LE ROLE DE L ETAT ET DE L EGLISE O I 9
ambitions ou leurs appétits, de spirituaiiserleur
fonction et de la leur faire remplir pour le bien
de tous.
Ce à quoi il faut viser par conséquent c'est
à leur communiquer cette loi. Et il ne
faut rien attendre d'eux pour le progrès de la
religion, que ce qu'ils feront animés par elle
à quelque degré. Quand, en gouvernant, ils au-
ront le souci de communiquer la foi salutaire
à laquelle ils s'éclaireront et s'échaufferont,
c'est par ^( le respect du droit des consciences »
qu'ils y procéderont, et non par des contrain-
tes, pas plus que par des menaces et par des
faveurs.
Et si alors, dans la mesure où les principes
chrétiens sont incorporés à la conscience com-
mune etdeviennent principesde morale sociale,
l'Etat s'en fait relativement le gardien, ce qui
rend la chose légitime c'est justement que.
pour les (' garder ». l'Etat obéit à une obligation
intérieure et non -i un dictamen, à un mot d'or-
dre venu du dehors.
Seulement, je ne crains pas d'ajouter que -!o
la sorte il appartient en effet à l'Etat lui-même
de faire aussi à sa façon œuvre d'apostolat. Et
par là il fournirait à l'Eglise infiniment plu<-
,>20 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
qu'un privilège légal : il en serait le rayonne-
ment par le bienfait répandu. Son action, au
lieu d'être purement répressive, — et par le
caractère même de haute sérénité et de désin-
téressement qu'il donnerait à sa répression en
ne tendant qu'à sauvegarder le pacte social et
ie droit de tous — son action, dis-je, de-
viendrait éminemment révélatrice de l'idéal
et persuasive pour autant; car alors, au lieu
de mêler la religion aux intérêts terrestres,
et pour autant aussi de la stériliser, il apparaî-
trait animé par un souci plus haut que les in-
térêts terrestres. Et ne savons-nous pas que
telle est l'essentielle condition de toute fécon-
dité spirituelle ? Et ce serait là pour l'Eglise le
vrai triomphe, un triomphe certes qui serait
dans la société, mais qui s'y serait réalisé et
qui s'y maintiendrait par un triomphe dans les
âmes. Or je dis que l'Eglise n'en saurait vouloir
d'autre. Et là-dessus on ne me contredira pas.
Mais puisqu'elle n'en saurait vouloir d'autre,
comment ne voit-on pas que les moyens qui n'y
visent pas ne sauraient être ses moyens?
Et ce qui m'étonne, c'est que de le dire soit
encore considéré comme une nouveauté. Si ce
n'est pas uniquement avec des moyens spiri-
LE RÔLE DE LETAT ET DE L EGLISE 321
tuels que le Christ a envoyé ses disciples à la
conquête du monde, si ce n'est pas uniquement
avec de tels moyens et de la manière la plus
consciente et la plus décidée, que TEglise a en-
trepris et fait cette conquête, les apologistes de
tous les temps, qui n'ont cessé de lui en faire
gloire et de montrer qu'en cela se manifestait
splendidement son caractère divin, nous au-
raient donc abusés en s'abusant eux-mêmes. Qui
osera le dire ? Et si, à travers certaines contin-
gences historiques, cette vérité a pu comme s'é
clipser partiellement dans les esprits, elle n'en
a pas moins toujours continué de projeter sa lu-
mière dans leurs ténèbres. Et toujours on a
dit, même en faisant la théorie de l'Inquisition,
que l'Evangile n'est pas une loi de sang.
Bossuet se faisait Técho de cette tradition
quandilsoutenait nettementquerEglise,en tant
qu'Eglise, ne dispose pour son œuvre que des
moyens du Christ et des apôtres. Et il appuyait
ses paroles à celles, entre autres, de S. Ambroi-
se, disant : « J'ai une défense, mais dans les
prières des pauvres; ces aveugles et ces boi-
teux, ces estropiés et ces vieillards sont plus
forts que les soldats les plus courageux. » Et
Bossuet ajoutait : u Voilà les forces d'un évê-
21
322 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
que, voilà son armée. Il (S. Ambroise) avait en-
core d'autres armes, la patience et les prières
qu'il faisait à Dieu : Puisqu'on appelle cela
une tyrannie, j'ai des armes, disait-il ; j'ai
le pouvoir d'offrir mon corps en sacrifice. Nous
avons notre tyrannie et notre puissance. La
puissance d'un évêque est sa faiblesse. Je suis
fort quand je suis faible, disait S. Paul *. »
*
* *
Mais on me répondra sans doute que ceci ne
tranche pas la question. Car, à part ceux qui
prétendent tirer du caractère de société par-
faite, tel qu'ils l'attribuent à l'Eglise, le droit
pour elle d'exercer la coercition et la contrainte
physiques, les autres, qui tiennent également
à cette coercition et à cette contrainte en ma-
1. Politique tirée de VEcriture Sainte, liv. VI, art. VI.
On ne m'objectera pas, j'espère, que si Bossuet n'accor-
dait à l'Eglise que l'emploi des moyens spirituels, il
acceptait par contre que l'Etat, dans son indépendance
propre, pour son compte et à son profit, réprimât par
la contrainte les hérésies opposées à la religion offi-
ciellement reconnue : car ceci tient à toute sa conc<^ption
gallicane de la religion d'Etat. Et pour voir où ceci
l'entraînait, il suffit de se rappeler la réponse qu'il fît à
Jacques II relativement au serment du test (CL Annales
de philosophie chrétienne, février 1907, p. 479).
LE RÔLE DE L ÉTAT ET DE L ÉGLISE 323
tière d'hérésie, font bon marché de ce droit
pour l'Eglise elle-même. Ils reconnaissent
même volontiers qu'il ne lui convient pas,
puisque le Christ en effet n'a institué ni gen-
darmes ni bourreaux, do s'en donner ensuite
pour défendre ses dogmes par la force. Seule-
ment, d'après eux, c'est à l'Etat qu'en principe
et qu'en thèse incombe ce mode de défense. Et
ils se félicitent qu'ainsi tout s'arrangerait : la
spiritualité de l'Eglise serait sauvegardée et la
protection du dogme solidement assurée.
Eh bien ! non, je ne puis m'anêter à une
telle réponse. Ce n'est là purement et sim-
plement qu'un artifice. Et, pour s'en rendre
compte, ceux qui arrangent les choses de la
sorte n'ont qu'à se poser la question de savoir
si l'Etat, afin de remplir la fonction dont ils le
chargent, agira en son nom, de par son initia-
tive propre et en se dirigeant d'après ses lu-
mières, ou bien s'il agira au nom de l'Eglise,
commandé et dirigé par elle à la façon d'un
soldat qui obéit à son chef. Dans le premier cas
en effet, c'est l'Etat se faisant juge du dogme et
l'imposant par lui-môme, pour ses fins propres,
indépendamment des fins de l'Eglise; et ce
qui en résulterait, c'est que l'Eglise serait ab-
sorbée par l'Etat et qu'elle deviendrait son ins-
trument. Mais dans le second cas au con-
traire, c'est l'Etat qui deviendrait l'instrument
de l'Eglise ; et on serait ramené au droit direct
de coercition et de contrainte physiques dont
justement on voulait se débarrasser pour n'en
pas avoir l'odieux.
Car, si ce que l'Eglise ne peut pas faire par
elle-même, il lui appartenait de le faire faire
par l'Etat, et si l'Etat ne pouvait être pénétré
(( des maximes chrétiennes » sans être à ses
ordres pour cette lâche, il ne serait plus que
son prolongement. Et par suite, ce serait elle
qui, agissant en lui et par lui, aurait la pleine
et totale responsabilité de ce qu'il ferait. On
n'affirmerait donc fièrement le caractère spiri-
tuel de l'Eglise et on ne se féliciterait qu'elle
n'ait ni gendarme ni bourreaux, que pour abou-
tir à charger l'Etat tout entier d'en remplir les
fonctions. Et puisque l'Etat alors agirait com-
mandé et dirigé par elle, c'est lui qui serait
absorbé en elle ; et elle aurait vraiment des
gendarmes et des bourreaux '.
1. Gest ce que M. Vacandard a très bien vu quand
il écrivait: « On dira peut-être que l'Eglise pourrait
n'exercer son droit (jue par procuration en s'adressant
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE LEGLISE 325
Et si vraiment c'est à cela qu'on aspire
pour elle, outre la perversion qui eu résulterait,
il faut dire que les paroles sont menteuses,
affreusement menteuses, que nous entendons
tous les jours et par lesquelles on se réclame
de la liberté, du droit commun, du respect
exigé par les consciences *, car on s'en réclame
comme de choses sacrées qu'on ne manquerait
pas de traiter comme telles si Ton était soi-
même au pouvoir.
Répondant à Gladstone, Manning disait: « Si
les catholiques arrivaient demain au pouvoir
en x^ngleterrc, pas une seule loi pénale ne
serait proposée, pas l'ombre de contrainte ne
serait exercée sur la foi de personne. Nous ne
fermerions pas une des églises de nos compa-
triotes, pas un collège, pas une école. Us au-
au bras séculier. Mais peu importe que les gendarmes
agissent sous son ordre imnie'diat ou sous son ordre
médiat, ils n'en seraient pas moins des gendarmes à
son service » {Etudes de critique et d'histoire religieuse,
p. 233, noie).
1. Notre presse religieuse, et particulièrement celle
qui s'appelle elle-même « la bonne presse »^ est rem-
plie de revendications de ce genre ; et chaque jour on y
soutient le candidat « libéral » ou on y enregistre avec
satisfaction quelque succès « libéral ».
326 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
raient les mêmes libertés que celles dont nous
jouissons aujourd'hui comme minorité* ».
Dans le même sens Lacordaire avait dit plus
énergiquement encore : « Si vous demandez la
liberté pour vous, veuillez-la pour tous les
hommes et sous tous les cieux ; donnez-la où
vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne
où vous êtes esclaves ». Montalembert n'a fait
que répéter cela sur tous les tons en proclamant
très haut qu'il parlait ainsi comme chrétien et
comme catholique. Et combien d'autres ! Et
puisqu'on parle ici incessamment du Syllabus^
qu'on se rappelle l'interprétation qu'en donna
Dupanloup aux applaudissements de plus de
six cents évêques -. Elle est au moins aussi
autorisée que celle de M. Maurras el de M. Bar-
bier. Je pourrais multiplier à l'infini les noms
et les textes.
Que des paroles contraires à celles que je
viens de citer se soient fait entendre et se fas-
sent encore entendre, certes je n'en ignore
point. Mais, si bruyantes qu'elles soient, ceux
i. The Vatican Decrees in their Bearinq on civil Alle-
giance. Cilé par Emile OUivier : VEglise et l'Etat au
concile du Vatican, t. I, p. 379.
2. Cf. Montalembert par le P. Lecanuet, t. Itl, p. 389.
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 827
qui les prononcent ou qui les écrivent ne sau-
raient nous imposer de croire qu'ils sont à eux
seuls les authentiques et définitifs représen-
tants de l'Eglise. D'autres ont tiré autre chose
de l'Evangile. Et ce ne sont point des nova-
teurs. « Ils ont des précurseurs dans l'histoire,
dit fort bien M. Vacandard, et ils ne font que
renouer une tradition interrompue, la tradi-
tion de ia plus haute antiquité chrétienne *.
Saint Cyprien, Lactance, Saint llilaire, notam-
ment, sont d'accord pour désavouer tout catho-
lique qui prétendrait appliquer aux fidèles,
voire aux schismatiques, soit la peine de mort,
soit tout simplement la prison ou les coups. »
Et M. Vacandard cite les textes les plus expli-
i . Je ne crois pas qu'on puisse dire que celte tradition
a été interrompue. Ce serait grave du reste. Qu'à cer-
taines époques plus qu'à d'autres on ait cherché à y
échapper, à ia tourner, c'est incontestable. Mais on n'a
jamais osé la renier formellement : car c'eût été renier
l'Evangile même. On a toujours dit : Ecclesia abhorret a
sanguine. Et au mon)ent où Bellarmin, par sa théorie du
pouvoir indirect^ cherchait de nouveau à justifier et à
rendre effectif le droit, pour l'Eglise, de coercition phy-
sique, S. François de Sales s'élevait contre, non seule-
ment par ses paroles, mais par toute sa conduite. On
sait aussi ce que pensait Fénelon à cet égard. Et son
attitude anti-^iallicane en augmente encore la portée.
328 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
cites à Tappui de ses dires. Non est opus vi et
injuria quia 7* eligio cogi non potest^à'û Lactance.
« Hilaire reproche aux évêques de recourir au
pouvoir impérial pour persécuter les dissi-
dents '. ))
Et combien n'est-il pas remarquable qu'on
n'ose à peu près jamais formuler la thèse direc-
tement et avec assurance, comme si on en
avait honte ? Et combien remarquable aussi
qu'on ne manque guère, lorsqu'on la formule,
de raccompagner de quelques « préférences
personnelles pour les voies de douceur » ? Et,
en outre, s'il est vrai qu'on se rattrape et que
les hésitations tombent quand, pour la défen-
dre néanmoins, on applique à ce qui la contredit
les condamnations officielles, ce n'est toujours
que grâce à de rudimentaires équivoques ^.
Je le montrerai tout à l'heure.
1. Etudes de critique et d'histoire religieuse ^'^. 239-240.
2. Là-dessus aussi je renvoie à M. Vacandard qui
conclut très nettement son article sur « la nature du pou-
voir coercitif de l'Eglise » en disant que Topinion de
ceux qui en font un pouvoir purement spirituel est
(c appuyée par la pratique de l'antiquité chrétienne et
par la doctrine des premiers docteurs de l'Eglise «,
que « le moyen âge lui-même, si Ton en juge par le
Pape Gélestin III, ne Ta pas répudiée absolument » et
1
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 829
Mais en attendant, si ceux qui ont fait ou qui
font profession de « libéralisme », comme on
dit, ne me paraissent pas pour autant être dans
la vérité, c'est que d'une part trop souvent ils
oublient de marquer que leur libéralisme est
autre chose qu'une nécessité que les circonstan-
ces — ou l'hypothèse — leur feraient subir du
dehors ; et c'est d'autre part qu'il leur arrive
aussi de s'exprimer à la façon des libertaires,
comme s'ils supposaient que les opinions ou les
doctrines diverses, pour vivre en paix, n'ont
qu'à se juxtaposer simplement dans la société
par une convention, faite une fois pour toutes,
de tolérance réciproque. Il y a là incontesta-
blement des précisions à faire intervenir et une
illusion à prévenir. La pratique sociale de la
liberté, par le souci réciproque des personnes
à se respecter les unes les autres, ne saurait être
le résultat d'un décret qu'on promulgue. Il y
que « la censure romaineenfin.en autorisant la publica-
tion d'un ouvrage où elle est expressément enseignée
[Nuova espozitione dei criteri teoloyici^ par Salvatore di
Bartolo), accorde au moins implicitement le droit de a
soutenir » [ibid., p. 243).
33o DEUX CONCEPTIO>'S DU CATHOLICISME
faut infiniment plus. Et ce que je prétends,
c'est qu'à la place de Vhabileté des uns aussi
bien qu'à la place de la neutralité des autres,
ceux qui font profession de libéralisme ont à
compiendre nettement qu'un devoir ici existe
auquel il leur faut obéir par conscience même
et avec tout ce que cela comporte d effort moral,
de générosité, de sacrifice : un devoir qui, dans
Tordre politique comme ailleurs et quelle que
soit leur situation, les oblige d'être justes et
charitables pour être chrétiens et pour fournir
ainsi, autant qu'il dépend d'eux, à l'aposto-
lat proprement dit, à « la folie de la prédica-
tion )),leur part d'efficacité. Si donc ils sont
libéiaux dans ces conditions, ce n'est point du
tout qu'ils attribuent à l'erreur la même valeur
qu'à la vérité, tant s'en faut ! c'est au contraire
qu'ils se sentent tenus de vivre la vérité et d'en
manifester la bienfaisance pour la faire con-
naître et pour la faire aimer. Et en conséquence
ce n'est point quoique catholiques, mais parce
que catholiques etchrétiensqu'ilssontlibéraux.
Et surtout qu'on ne pose pas la répugnante
question de savoir si en procédant de la sorte
ils ont « des chances » de conquérir le pouvoir
et, le pouvoir conquis, de le conserver ? Je n'en
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 33 1
sais absolument rien et n'ai nul besoin d'en
savoir quelque chose. Ce que je sais, c'est qu'ils
ne sont pas chrétiens, qu'ils ne sont pas catho-
liques pour cela et qu'ils n'ont pas besoin do
cela pour l'être. Ce que je sais aussi, c'est que,
maîtres ou non du pouvoir, en haut comme en
bas et en bas comme en haut, ils ont à chercher
le royaume de Dieu et sa justice en considérant
le reste comme un surcroît. Il serait facile de
montrer, — et combien n'a-t-on pas insisté là-
dessus à juste titre depuis Le Play ! — que, ce
faisant, ils seront des facteurs excellents de
l'économie politique et sociale \ Mais ceci ne
veut pas dire qu'ils domineront dans la société ;
ceci veut dire, et c'est infiniment meilleur,
qu'ils la serviront, quoi qu'il advienne et même
s'ils sont méconnus.
1. Je dis qu'on a insisté là-dessus ajuste titre, bien
qu'à mon sens on eu ait aussi abusé : car on a eu l'air
parfois d'en faire un motif de croire à la religion, sans
s'apercevoir que croire à la religion pour ce motif ce
ne serait nullement être religieux et que le bienfait
attendu ne se produirait pas. Si la religion est un fac-
teur de prospérité sociale, c'est précisément parce qu'à
travers les conditions de la vie lerreslie elle donne à
l'homme une lin plus haute que toutes les prospérités
d'ici-bas, et parce qu'à l'obligation du travail elle ajoute
l'obligalion du désintéressement.
332 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Et s'il était vrai qu'en ce monde il n'y a point
de milieu et qu'il faut être exploité ou exploi-
teur, persécuté ou persécuteur, pas uq instant
ils n'hésiteraient à se mettre décidément du
côté de ceux qui souffrent, qui sont dépouillés,
molestés ou ti^és, et non pas du côté de ceux
qui font souffrir ou qui tuent, avec la convic-
tion joyeuse de travailler pour leur compte à
sauver l'humanité de sa misère. C'est cela ce
qui s'appelle croire à la vie éternelle, et si ce
n'est pas cela, ce n'est rien.
M. Descoqs se scandalise de cet idéal. Et
pour s'en scandaliser, il insinue que par là je
m'oppose « au triomphe de l'Eglise dans la so-
ciété » \ mais sans indiquer à quel triomphe
je m'oppose ; de telle sorte que j'apparais dans
son livre — et on appréciera « le moyen », —
comme éliminant ou tendant à éliminer l'Eglise
elle-même et son rôle. De cette accusation, je
n'ai certainement plus à me justifier.
Mais M. Descoqs aurait dû réserver son
scandale pour ses amis et pour lui-même : car
1. P. 401.
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 333
à la place de l'idéal que je viens d'esquisser, on
sait ce que ses amis nous offrent et ce qu'il est
entraîné à nous offrir avec eux, par une coopé-
ration qui, si « indirecte » qu'il la voudrait,
n'en est pas moins une coopération. Ils nous
offrent une économie sociale et politique d'où
sont exclus, aussi explicitement que possible,
« le fantôme obsédant de la morale » et « les
principes de l'Evangile » ^ Et M. Descoqs, qui
me reproche à moi — avec quelle exactitude,
on vient de le voir — de soutenir qu'il n'y a
pas lieu « de chercher à faire pénétrer les
maximes chrétiennes dans la société » % ne
critique cette conception ^ que pour, en défini-
tive, y donner pleinement les mains.
Selon son habitude, en effet, abritant ce qu'il
pense sous son contraire, il commence par op-
poser à M. Maurras que u la prospérité tempo-
relle et le fonctionnement de l'organisme social
ne peuvent... demeurer indifférents au salut
1. Inutile de rappeler ici toutes les déclarations, pré-
cédemment citées, de MM. Maurras, Tauxier, de Man-
dat-Grancey, etc.,
2. P. 401.
3. Deuxième partie : M. Maurras et les principes ca-
tholiques.
334 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
éternel des individus » \ et qu'en fait, sinon
en droit, « l'Etat concourt d'une manière indi-
recte -, mais très efficace, à procurer à ses
membres le bonheur de la vision intuitive » '.
Ces phrases signifient évidemment que l'Etat,
qui est chargé de la « prospérité temporelle de
la société », n'a cependant point par là sa fin
en lui-même et qu'indirectement tout au
moins il doit servir les fins de la religion, de
telle sorte que c'est ainsi qu'il peut s'accorder
avec l'Eglise. Mais ceci amène M. Descoqs à
faire valoir qu'en conséquence l'Eglise ne peut
rester indifférente à la prospérité temporelle
de la société et que par suite cette prospérité
est une fin commune à laquelle peuvent tra-
vailler de concert ceux qui veulent le bien de
l'Etat et ceux qui veulent en outre le bien de
la religion, de telle sorte encore que c'est ainsi
que l'Eglise peut s'accorder avec l'Etat.
1. P. 118.
2. Quand ensuite M. Descoqs demande que l'Etat
mette sa force au service de la religion, n'est-ce pas la
manière directe qu'il préconise ? Seulement il ne songe
plus alors à l'entente avec M. Maurras qui ne s'accom-
moderait guère sans doute d'un concours direct au
^i bonheur de la vision intuitive ».
3. P. 120.
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 335
Seulement du même coup la prospérité tem-
porelle qui était posée comme moyen pour la
religion est posée maintenant, par le fait même,
comme un bien He TEtat qui vaut séparément et
qui peut être cherché pour lui-même comme fin,
et indépendamment du reste. D'où il résulte que
M. Maurras est reconnu comme étant à même,
par sa méthode positiviste, de procurer ce bien,
c'est-à-dire d'élaborer un ordre social qui terres-
trement se suffit à lui-même. Et du même coup
encore, pour s'entendre avec lui là-dessus,
M. Descoqs. admet que cet ordre-là est le même
que celui qui est exigé par la religion et qui se
déduit de la révélation. C'est ce qui lui fait dire
a qu en pratique, naturel et surnaturel, politi-
que et religion, iront de compagnie » *, tout en
étant foncièrement extérieurs l'un à l'autre. Il
se trouve donc que maintenant, M. Descoqs
ayant lui-même tourné sa position, c'est la
religion qui finalement est suspendue à la fin
même de l'Etat — de l'Etat positiviste — et
qui n'a plus d'autre fonction que de consacrer,
de canoniser et cette fin et rc ses moyens ». Et
M. Descoqs oublie ainsi que la religion, bien
1. P. 125.
336 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
loin d'avoir pour but, de cette façon, ia prospé-
rité temporelle, a pour but au contraire d'éle-
ver les hommes au-dessus des biens comme
au-dessus des maux de ce monde.
Et il l'oublie tellement et c'est tellement
bien à une prospérité positiviste qu'il tendait
en prenant un détour pour ne pas s'avouer à
lui-même son but, que, chemin faisant, il a
concédé d'une manière qui mérite d'être signa-
lée que (( l'Evangile pourrait prêter à certaines
interprétations dangereuses, si tous les ensei-
gnements de Jésus-Christ devaient être tenus
pour obligatoires, s'il n'y avait pas à mettre
d'un côté les devoirs de la vie sociale, de Tautre
les conseils qui visent la perfection de la vie
surnaturelle et ne s'adressent qu'à une élite » .
Sans doute M. Descoqs, en parlant ainsi, a Tair
de signifier simplement qu'on ne saurait ad-
mettre que les lois qui régissent la société
imposent la protique des conseils évangéliques
et que les magistrats, par exemple, puissent
avoir à condamner ceux qui possèdent à vendre
1. P. 79.
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 337
leurs biens pour les distribuer aux pauvres ou
encore ceux qui sont frappés sur la joue gauche
à tendre la joue droite. Et si ce n'était qu'à cela
qu'il veut arriver, on pense bien que je ne lui de-
manderais rien de plus que d'abonder dans son
sens et de reconnaître, pour la même raison,
que, quand il s'agit de la foi et de tout ce qui
se rapporte à la vie surnaturelle, l'Etat n"a pas
à intervenir pour légiférer. Mais c'est si peu à
cela qu'il vise qu'au contraire M. Descoqs admet
nettement le principe de l'intervention de l'Etat
dans l'ordre proprement spirituel. 11 est vrai
que dans la page même d'où est tirée la citation
qui précède, il écrit en note : « Le rendez à
César... distingue l'ordre de la conscience ré-
servé à Dieu, indépendant de l'Etat, et l'ordre
de la loi civile qui relève légitimement de Cé-
sar. » Seulement quand ensuite je dis la même
chose ou quelque chose d'équivalent, il m'ac-
cuse de (( libéralisme crû » et réclame « la
force )) de l'Etat pour défendre ce qui est « ré-
servé à Dieu )), montrant bien par là quelle est
effectivement sa position et son point de vue.
Par conséquent, en distinguant les devoirs
de la vie sociale et les conseils relatifs à la
perfection de la vie surnaturelle, il arrive ici à
22
338 DEUX CONGEPTIO]NS DU CATHOLICISME
tout autre chose qu'à distinguer les deux ordres.
Et il faut bien remarquer en effet qu'il prépare
ainsi, en abusant étrangement de la distinction
des préceptes et des conseils, son accord avec
M. Maurras. Car si celui-ci déclare que lEvan-
gile est dangereux, ce n'est pas du tout parce
qu'au nom de la loi civile et par « les arrange-
ments d'une sage politique », ou pourrait im-
poser à la foule de professer telles ou telle
croyances ou de se soumettre à telles et telles
pratiques dont les principes seraient dans
l'Evangile K Nullement. Mais si l'Evangile est
dangereux selon lui, c'est en tant que gouver-
nants et gouvernés sont exposés à vouloir
s'inspirer de son esprit même et à poursuivre
une fin autre que la fin positiviste de u lOrdre )j
terrestre.
En concédant à M. Maurras que l'Evangile
« pourrait prêter à certaines interprétations
dangereuses », voilà donc ce que M. Descoqs
lui concède, puisque c'est en cela que M. Maur-
1. Au nom du système cher à M. Maurras et à
M. Descoqs, n'a-t-on pas admis que ceux qui avaient
fait des vœux, dans Tordre purement religieux, fussent
contraints à les observer par la loi civile eile-mème ?
N'élaient-ce pas les conseils devenus socialement obli-
gatoires.
LE RÔLE DE L ETAT ET DE l'ÉGLISE SoQ
ras voit le danojer.Il semble au premier moment
qu'il rejette seulement l'intervention de l'Etat
dans les choses propres de la religion, en ad-
mettant qu'il ne faut pas confondre ce qui peut
devenir obligation sociale, c'est-à-dire tomber
sous les lois de l'Etat, avec ce qui relève de la
vie religieuse intime. Mais sous le couvert de
cette idée absolument juste et à laquelle je
m'empressais d'applaudir, il permet d'intro-
duire, s'il ne l'introduit pas lui-même, et il
laisse passer cette idée absolument fausse et
désastreuse que le souci de la perfection surna-
turelle, que l'idéal chrétien en d'autres termes,
ne doit pas intervenir dans la vie sociale.
Il est très vraiquecet idéal chrétien ne saurait
ni s'imposer, ni se maintenir par la force exté-
rieure des lois de l'Etat ; il est très vrai que les
législateurs et les magistrats ne peuvent entre-
prendre de contraindre les gens à pratiquer le
désintéressement évangélique. Mais pense-t-
on que s'ils ne le pratiquent pas eux-mêmes à
quelque degré, et sous la forme adaptée à leur
fonction, ils puissent être de bons législateurs
et de bons magistrats ? Et pense-t-on surtout
qu'en le pratiquant ils cesseront par le fait
même d'être capables de remplir leur rôle? C'est
34o DEUX GO-XCEPTIONS DU CATHOLICISME
là ce qu'a dit M. de Mandat-Grancey en décla-
rant que « les principes de l'Evangile « ne peu-
vent être appliqués « au gouvernement des
hommes réunis en collectivité », et c'est ce
que pense aussi M. Maurras. Et en consentant
dans la circonstance « à mettre d'un côté les
devoirs de la vie sociale et de l'autre les conseils
qui visent à la perfection évangélique », il se
trouve que M. Descoqs les rejoint *. Sa distinc-
1. Cf. ci-dessus, p, loi. — Chemin faisant il admet
aussi que « le point de vue politique n'étant pas le point
de vue moral (de même qu'il n'est pas le point de vue
religieux), M. Maurras a le droit de les traiter chacun à
part ». El, tout naturellement, il en déduit que M. Maur-
ras « n'a pas tort non plus lorsqu'il affirme une supé-
riorité du premier sur le second ». (i'est donc la su-
bordmation de la morale à la politique après qu'il les a
séparées. On devine ce qu'elle entraîne ; car c'est en
vertu de cette subordination qu'on fait appel à k tous les
moyens ». M. Descoqs s'empresse d'ajouter, il est vrai,
que M. Maurras u ne nie pas du reste l'existence des
relations nécessaires entre la politique et la morale »
et que M. Moreau, « parlant au nom de tout le groupe, a
accepté sans détours la doctrine catholique sur ce su-
jet » (p. 135). Ceci lui fait dire avec satisfaction : « Rien
de mieux », comme quelqu'un qui est ainsi parfaitement
rassuré. Mais quelques lignes plus bas, dans la même
page, après nous avoir appris que M. Maurras ne nie
pas l'existence de relations nécessaires entre la politique
et la morale, comme si pour M. Maurras une morale
LE RÔLE DE LETAT ET DE l'ÉGLISE 34 1
tion aboutit, au teraie, à dire que la perfection
de la vie surnaturelle n'a rien à faire dans l'or-
ganisation et le fonctionnement de laviesociale,
bien plus qu'elle y serait un trouble-fête, comme
si ce n'était qu'un luxe individuel, auquel il ne
convient ni de faire participer, ni de faire bénéfi-
cier la foule? Quand M. Maurras dénonce le
danger de l'individualisme chrétien, il n'en dit
pas davantage. M. Descoqs pense-t-il lui aussi
que le chrétien parfait, celui qui aurait dans l'es-
prit toute la vérité du Christ et dans le cœur
toute sa charité, ne saurait être apte à faire son
devoir social, soit pour gouverner, soit pour être
gouverné, qu'en mettant tout cela de côté? En
tout cas ce qui est clair, c'est qu'il aide M. Maur-
ras à se donner l'Evangile dont il a besoin, un
Evangile débarrassé de ce qui est pour lui son
« venin » et de ce qui est pour nous sa « vertu >'.
existait, il reconnaît, parlant de ce même M. Maurras,
que « pour ce logicien, ce positif qui ne se paie pas de
mots, le droit et le devoir ne sont que des mots, des
nuées » (p. 135) Et c'est là néanmoins ce qu'il appelle
« accepter sans détour la doctrine catholique ». Et
M. Descoqs trouve malséant que j'aie parlé de caco-
phonie. Il faudrait peut-être dire en effet que cela n'a
de nom dans aucune langue.
3^2 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Et alors qui de nous deux, je le demande,
s'oppose à ce que « les maximes chrétiennes »
pénètrent dans la société ? Et quand M. Des-
coqs nous dit que c'est cette pénétration qu'il
veut obtenir el que pour Pobtenir il réclame « la
force », voit-on enfin de quelle manière il l'en-
tend et de quelle manière il peut seulement
Tentendre, ens'accordant, pour une action com-
mune, avec des positivistes athées? Introduire
les maximes chrétiennes dans la société, pour
lui, ce n'est pas que gouvernants aussi bien que
gouvernés s'inspireat dans l'accomplissement
de leurs fonctions, dans l'exercice de leurs
devoirs réciproques, des principes de l'Evangile
et ainsi fassent régner la vérité dans les âmes ;
c'est au contraire que ceux qui gouvernent,
avec la force de l'Etat en mains et indépendam-
ment de leurs convictions, de leurs intentions,
de leur conduite même, imposent aux aulres ces
prÏQcipes comme un droit que du dehors ils
font valoir et respecter. Il lui faut des Bona-
parte — qu'il imagine dociles à ses ordres —
et non des Saint Louis.
Et la méthode ne vaut pas mieux, qu'il
LE RÔLE DE L ETAT ET DE l'ÉGLISE 343
s'agisse de maintenir la religion où elle est
déjà, ou bien qu'il s'agisse de l'introduire où
elle n'est pas encore.
Et en vérité combien n'cst-il pas singulier de
supposer que l'Eglise, là même où les forces
de ce monde sont conjurées contre elle, peut
et doit introduire le christianisme, pour abou-
tir ensuite à soutenir que, quand le christia-
nisme a été ainsi introduit, il lui faut, pour ne
pas être éliminé et devenir efficace, le secours
direct de ces mêmes forces ? Gomment ne voit-
on pas que c'esl une abdication ? car c'en est
une ; et elle consiste, ni plus ni moins, à abdi-
quer un devoir pour mettre un droit à la place .
Ce qui se passe ici est sans doute très simple :
on assimile la conquête chrétienne à une
conquête de ce monde, et on imagine qu'une
fois réalisée il faut la faire valoir de façon à en
bénéficier et à compenserparlàleselTorts qu'elle
a coûtés. Mais c'est trop simple et l'assimilation
est fausse. La conquête chrétienne n'est jamais
faite, elle est toujours à faire ou à refaire. Nous
sommes toujours aux temps apostoliques. Au-
jourd'hui comme autrefois la vérité naît de la
vérité, la foi de la foi et l'amour de l'amour. Et
seul ce qui les fait naître peut les faire vivre.
3/i-4 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Et la religion qu'on veut imposer par la force
OU par tout ce qui ressemble à la force, à quel-
que degré que ce soit et quelque habileté qu'on
y mette, cesse par le fait même d'être la reli-
gion. C'est tout ce qu'on voudra, mais c'est
autre chose qu'elle et aulre chose que sacrilè-
gement on baptise de son nom.
Ce qui se dégage de tout cela, c'est que, du
point de vue chrétien, c'en est fini de l'autorité
telle que M. Descoqs continue de la concevoir
après M. Maurras et qui est l'autorité des tyrans
antiques sur leurs sujets et des maîtres sur
leurs esclaves. Cette autorité-là n'est pas plus
vraie dans l'ordre social que dans l'ordre reli-
gieux. Si, par l'Eglise et en tant que chrétiens,
nous savons que les hommes, tous les hommes,
sont appelés à vivre fraternellement dans le
Christ pour la vie éternelle, et si nous ne som-
mes en ce monde que pour préparer, que pour
ébaucher cette vie éternelle même, vie de com-
munion des esprits et des âmes par la vérité et
par la charité, il est impossible que dans l'or-
dre social nous puissions nous comporter les
uns vis-à-vis des autres comme si nous n'avions
d'autre perspective que celle des positivistes
athées. Car ceux-ci ne sauraient avoir d'autre
LE RÔLE DE l'eTAT ET DE l'ÉGLISE 345
fin que d'établir un ordre terrestre, leur per-
mettant de jouir des valeurs terrestres. Et en
conséquence ils ne peuvent que maudire les
béatitudes évangéliques, puisque, par rapport
à ce qu'ils appellent bien et à ce qu'ils appel-
lent vrai, du point de vue de leur u métaphy-
sique du sensible », le christianisme opère en
effet un renversement des valeurs. C'est ainsi
que l'esclavage a disparu, lesmaîtrescessantd'a-
voirdes âmes de maîtres et les esclaves d'avoir
des âmes d'esclaves, parce que les uns se sont
mis à regarder plus haut que leur maîtrise et
les aulres plus haut que leur servitude. C'est
sous la môme influence que s'est transformé le
rapport entre gouvernants et gouvernés. Les
sujets ont fait place — je m'exprime mal —
tendeiit à faire place aux citoyens. Et, quelque
soit Tabus qu'on fasse de ce mot, il n'en ex-
prime pas moins une vérité et une conquête. A
la conception antique de l'autorité, qui faisait de
celle-ci un droit qu'exerçait à son profit celui en
qui elle s'incarnait, s'est substituée la concep-
tion évangélique qui en fait une fonction.^i du
même coup c'est une fonction aussi qu'est de-
venue l'obéissance : de telle sorte que les deux
sont un service en vue de l'idéal à réaliser, de
346 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
la fin suprême à laquelle tous sont appelés. Et
c'est tout cela que repoussent les positivistes
de V Action française.
Très dilTérentssont le rôle de Tautorité dans
l'Etat et le rôle de l'autorité dans l'Eglise. Mais
d'un côté comme de l'autre, l'autorité est ser-
vantes^ quicumque voluerit in vobis primus esse
eric omnium servus. Nam Filius hominis non ve-
nititt miniHraretur ei^ sed ni minisirar^t et daret
animam suam redemptionem pro multis. D'un
côté comme de l'autre, elle s'exerce en faveur
de ceux qui lui sont soumis. Elle est un devoir
envers eux. Et il faut bien remarquer que ce
qui la conditionne, ce n'est pas une infériorité
qui leur serait propre, de telle sorte qu'elle ait
besoin de celte infériorité pour se maintenir et
que son rôle soit de l'utiliser. iNon,au contraire,
quand cette infériorité existe, le rôle de l'auto-
rité est de s'employer tout entière à la faire
disparaître. Mais l'infériorité n'existe pas né-
cessairement du côté de ceux qui sont subor-
donnés ; et ils ne sont pas pour cela soustraits
à l'autorité.
Quant à l'obéissance, si naturellement elle est
servante elle aussi, on peut dire qu'elle ne Test
qu'autrement sans l'être davantage ; car elle ne
LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 3^7
consiste pas à obéir à des hommes, à cause de
leur supériorité d'hommes et parce qu'ils se-
raient « l'élite » ; mais elle consiste à obéir à la
fonction qu'exercent des hommes en vue de
l'idéal commun. Et si la fonction est exercée
par des ind ignés, la raison d'être de l'obéissance
n'en subsiste pas moins. Il n'y a pas de place
pour la révolte. 11 n'y a de place que pour le
courage et pour l'héroïsme. On pourrait dire
qu'il appartient à ceux qui commaadent de ré-
véler à ceux qui obéissent ce que doit être leur
obéissance ; et, le cas échéant, à ceux qui obéis-
sent, de révéler à ceux qui commandent ce que
doit être leur autorité. Grâce à la subordination
des fonctions, de par l'amour de Dieu qui par
le Christ pénètre l'humanité tout entière, à
chacun, selon son rang, incombe le devoir,
l'immense et splendide devoir, de monler et
d'aider la totalité des âmes à monter intérieu-
rement de la terre au ciel, du temps à l'éter-
nité.
CHAPITRE Ali
LE LIBÉRALISME DE NEUTRALITE ET LE LIBERALISME
DE CHARITÉ
Je devrais pouvoir m arrêter là. On pense
bien que je n'ai pas eu ici la prétention de trai-
ter la question dans son ampleur. Il s'agissait de
rappeler les principes et de s'orienter vers la
solution. La contrainte qui reste un moyen pour
l'Etat^ ne peut être un moyen pour l'Eglise
1. Pourquoi, dans quelles conditions et avec quelles
garanties la contrainte est-elle un moyen légitime pour
l'Etal, je n'ai pas à entreprendre de l'examiner pour le
moment. On sait que Tolstoï a soulevé ou au moins re-
nouvelé la question de la non résistance au mal. Et par
la non résistance au mal il a signifié la non-résistance
physique à la violence physique elle-même. Par là il
aboutissait à la suppression de l'Etat. A l'extrême op-
posé se trouvent ceux qui veulent employer la résistance
physique, non seulement contre la violence physique,
mais encore contre l'erreur en tant qu'erreur, afin,
comme ils disent, d'extirper le mal dans sa racine
même. Ils admettent ainsi que le mal vient de l'erreur
LES DEUX LIBERALISMES 3^9
parce qu'elle est contraire à sa fin même. Voilà
ce que j'ai soutenu. Mais en soutenant cela
avec énergie, j'ai marqué avec non moins
sans se demander si l'erreur ne viendrait pas aussi du
mal. Et ceux-là aboutissent à la suppression de lEglise,
puisqu'au lieu d'en faire l'organe d'un idéal éternel à
réaliser, au-dessus de ce monde, par la foi et la charité,
ils en font l'organe d'un ordre terrestre à réaliser en ce
monde même et par la force.
Une des caractéristiques essentielles du christianisme
est d'avoir distingué, on pourrait même dire séparé les
deux fonctions qui constituent Tune lEtat et Tautre
l'Eglise, mais se'paré pour les harmoniser. Toutes les
doctrines et toutes les entreprises qui tendent à les
confondre et qui, sous prétexte d'affirmer et d'affermir
les droits de l'une, méconnaissent les droits de l'autre,
sont des doctrines et des entreprises néfastes pour
l'humanité. Et il n'est rien par où se manifeste mieux
l'anti-christianisrae foncier de M. Maurras et des siens.
Celte distinction, il faut la maintenir à tout prix. Mais
ce n'est pas aussi simple que parfois on à l'air de l'ima-
giner, comme lorsque l'on se contente de dire que
l'Etat n'a qu'à être un chien de garde pour maintenir
l'ordre dans la rue. L'Etat est inévitablement quelque
chose de beaucoup plus. Inévitablement — et sans m'y
arrêter longuement je ne saurais trop insister sur ce
point — il met en œuvre une conception de l'homme
et de la vie sur laquelle est censé reposer le pacte social.
Cette conception peut être fausse et mauvaise. Mais en
tout cas elle est toujours au moins inadéquate, incom-
plète et par conséquent révisible. Dans ces conditions il
est clair que, pour n'être pas tyrannique, pour ne pas
35o DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
d'énergie que je donnais place à l'Eglise au
cœur même de l'humanité, tant il s'en faut que
je l'élianne; et j'ai marqué du même coup
que je faisais de l'idéal chrétien le principe et
la fin môme de toute la vie humaine, tant il
s'en faut encore que je relègue cet idéal « dans
s'ériger en pouvoir absolu ayant droit de posséder défi-
nitivement les corps et lésâmes, l'Etat, en tant qu'Etat,
doit laisser remettre en question la conception même
dont il sinspire. Et ceci implique la liberté de la recher-
che et de la discussion. Toutefois d'autre part, il semble
que l'Etat, à moins d'abdiquer, ne pourra pas ne pas
s'opposer, non seulement aux violences de 'ait qui ten-
draient à renverser l'ordre établi, mais encore aux vio-
lences de langage qui provoqueraient directement aux
violences de fait. Et on comprend que la difficulté sera
toujours détublir la démarcation entre ce qui sera cri-
tique et discussion résultant d'une libre recherche et
ce qui sera violence proprement dite. Par suite de cette
indétermination, du côté des gouvernants comme du
côté des gouvernés, il y a toujours place pour des abus
se couvrant de beaux prétextes. Et Dieu sait si les abus
se produisent. Ce sera toujours en ce monde le temps
des martyrs. 11 apparaît donc que, si la distinction entre
la fonction de l'Eglise et la fonction de l'Etat doit être
énergiquement maintenue, c'est une distinction qui se
fait plutôt qu'elle n'est faite, et qui ne peut se faire que
par l'introduction, dans la société, de l'esprit chrétien
et du désintéressement qu'il implique. Mais pour tirer
ces idées au clair c'est toute une étude spéciale qu'il y
faudra.
LES DEUX LIBÉRALISMES 35 1
le domaine du rêve * », ainsi qu'ose m'en accuser
M. Descoqs, tandis que de son côté il ne re-
doute pas de s'allier avec M. Maurras qui le
relègue, lui, dans « l'obscène chaos ». Néan-
moins je sais que les équivoques sont là toutes
prêtes pour dénaturer ma pensée. Et on aura
d'autant plus besoin de s'en servir pour crier
à rhérésie qu'on se sentira pressé de détourner
l'attention de toutes les vilaines choses que j'ai
mises au jour. Je n'empêcherai pas ces équivo-
ques de se produire, et là-dessus je n'ai pas
d'illusion; mais je dois au moins les prévenir
pour ceux qui sont disposés à voir et à com-
prendre.
Parce que j'ai dit que la religion ne peut
s'imposer par la force, ni pour s'introduire où
elle n'est pas encore, ni pour se maintenir où
elle est déjà, et qu'en conséquence tenter de
l'imposer de la sorte c'est toujours une méprise
quand ce n'est pas un méfait, on ne manquera
pas de traduire que, selon moi, la religion ne
s'impose pas. Et on ne manquera pas de faire
signifier à cette expression qu'il est loisible à
quiconque d'être religieux ou de ne l'être pas,
1. P. 401.
352 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
de croire ceci ou de croire cela ou de ne pas
croire du tout, comme bon lui semble. On dé-
duira de là, le plus logiquement du monde,
que dans ces conditions il est permis de traiter
l'Eglise comme une institution en l'air, sans
consistance et sans forme, d'admettre son ensei-
gnement ou de ne pas l'admettre. de se soumet-
tre à sa discipline ou de ne pas s'y soumettre
sans que cela tire à conséquence. — Je n'ai pas
écrit une ligne sur ces matières qui ne soit une
protestation contre dételles assertions. Qu'im-
porte, il faudra qu'elles soient miennes. Usera
entendu que j'ai pris à ma charge toutes les
propositions condamnées et que, selon moi,
l'Etat et les individus ont tout simplement le
droit, non seulement physiquement et légale-
ment, mais encore moralement, de se soustraire
à l'autorité de l'Eglise sans encourir de respon-
sabilité, pas plus au for interne qu'au for ex-
terne.
J'ai dit et je répète qu'étant donnée la fin
que poursuit l'Eglise qui est la communion
des âmes en Dieu par le Christ, l'obéissance
qu'elle réclame est une obéissance consentie,
une obéissance intérieure, cordiale, spirituelle,
une obéissance qui engage la conscience et qui
LES DEUX LIBÉRALISMES 353
n'est réelle que si elle se produit dans la cons-
cience même. Prétendra-t-on le contraire?
Qu'on traduise en disant que cela signifie qu'on
n'obéit à l'Eglise que si Ton veut, j'accepte.
M ais, de grâce, imagine-t-on qu'on pourrait lui
obéir en ne le voulant pas? L'idéal serait-il
donc pour son autorité qu'on la subisse par
crainte des châtiments ou par désir des faveurs
qui dépendraient d'elle? Gonsidère-t-on que
cette autorité n'est consistante et forte que si
elle ne s'exerce que par le dehors, que si elle
enchaîne les gens par le corps au lieu de les
unir par l'âme, que si on la subit sans la vou-
loir'^
Mais d'autre part, s'il est vrai qu'il n'y a
obéissance réelle que si l'on veut obéir, et s'il
est vrai qu'en obéissant on peut ne pas obéir et
que cette liberté même est nécessaire à l'obéis-
sance, s'ensuit-il qu'il est légitime et sans con-
séquence de ne pas obéir ? Pour le soutenir
il faudrait admettre que l'Eglise n'intervient
dans la vie de l'humanité que comme un pou-
voir étranger auquel il suffit de savoir échapper
pour ne lui plus rien devoir. Et c'est toujours
cet extrinsécisme que supposent en définitive
ceux qui font appel à un droit de contrainte
354 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
pour donner à l'Eglise de la consistance et de
la force. Mais si. en intervenant, l'Eglise condi-
tionne et révèle la destinée même qui, des pro-
fondeurs de notre être transnaturaiisé par la
grâce du Christ, urge en nous, il est clair au
contraire qu'on ne peut alors se soustraire à
elle sans faillir k cette destinée, sans faillir à
Dieu par conséquent, sans faillir au Christ, sans
faillir à la vie sociale et sans se faillir à soi-
même.
Et voit-on enfin que la contrainte extérieure
et physique n'est ici éliminée que pour donner
la place toute grande à t obligation qui fait de
l'obéissance une obéissance en esprit et en
vérité, une obéissance intérieure et morale ?
Et combien par là l'Eglise n'est-elle pas infini-
ment plus pénétrante et plus prenante que par
le droit matériellement humain dont on vou-
drait lui infliger d'exercer les revendications et
les rigueurs ! Elle est si pénétrante et si pre-
nante qu'elle nous atteint au plus intime même
de notre être. Seulement, bien loin que ce soit
tyranniquement, c'est pour y porter la lumière
et la bonté de Dieu qui par elle nous appelle à
LES DEUX LIBÉRALISMES 355
lui. Mais aussi ce qui en résulte pour nous, en
même temps qu'une grandeur divine, ce n'est
rien moins qu'une responsabilité éternelle. Que
sont donc toutes les contraintes possibles à côté
de cela, les contraintes qui ne saisissent tou-
jours que par le dehors, superficiellement et
momentanément, et auxquelles du dedans on
peut toujours échapper ? Ce qui repose sur elles
est essentiellement caduc; tandis que ce qui
repose sur l'obligation est éternellement iné-
branlable. Et n'apparait-il pas que la confusion
que de part et d'autre on s'acharne incessam-
ment à commettre sur ce point est infiniment
misérable ?
Et en effet de deux côtés opposés on imagine
que toute autorité aboutit à la contrainte, ne
s'exerce que par la contrainte, telle que l'exerce
l'Etat ou telle qu'on peut l'exercer par l'Etat.
Et alors les uns, pour justifier leur individua-
lisme, en concluent que, puisque les idées et
les croyances ne sauraient relever de la con-
trainte, il n'y a point de place pour l'autorité en
leur domaine ; et les autres, pour justifier leur
autoritarisme, en concluent que, puisque, sans
contrainte, il n'y a point d'autorité, il faut
admettre la contrainte dans le domaine des
356 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
idées et des croyances comme ailleurs. Et c'est
ainsi qu'on fait dire à ceux qui rejettent la con-
trainte, soit pour propager, soit pour mainte-
nir les croyances chrétiennes, qu'ils rejettent
simplement l'autorité de l'Eglise, même quand
ils n'ont rien de plus à cœur que d'établir indé-
fectiblement cette autorité en l'appuyant sur
l'obligation qu'elle impose par la destinée
qu'elle révèle et dont elle est l'organe. Les
condamnations qu'on invoque contre eux ne
paraissent donc porter sur eux que parce que
toujours on méconnaît, non seulement leurs
intentions foncières, mais leurs affirmations les
plus explicites. Il faudrait enfin sortir de cet im-
broglio désastreux qu'on entretient comme à
plaisir pour faire passer, sous le couvert d'une
vérité qu'on semble défendre, l'erreur qu'en
réalité l'on défend.
Mais parce que l'autorité de TEglise tire sa
vigueur et sa consistance de l'obligation qui
urge au cœur de l'humanité par le fait de la
bonté divine qui appelle tous les hommes à
participer à la mort et à la vie du Christ, et parce
que, à ce titre, elle est une autorité spirituelle,
il ne s'ensuit pas non plus qu'elle n'a qu'à se
proclamer et qu'à s'affirmer. Son rôle est assu-
LES DEUX LIBERALISMES SSj
rément tout autre qu'un rôle platonique : car il
s'en faut du tout au tout que l'obligation dont
elle est corrélative soit spontanément reconnue
par les hommes. Et c'est pourquoi son rôle est
justement de la faire reconnaître en suscitant
les âmes à la vie d'eu haut, en formant des
consciences religieuses qui sentent d'autant plus
le besoin de s'intégrer en elle et de vivre pour
elle que, dans leur intimité la plus profonde et
la plus libre, elles vivent par elle. Mais, quels
que soient les moyens pédagogiques et mater-
nellement pressants qu'elle pourra employer,
bien loin que ceci consiste « à mater les âmes »
et à les tenir dans le rang pour « assurer au
corps social le jeu facile de ses divers organes » ,
ceci consiste au contraire aies libérer parla vé-
rité, à les faire grandir intérieurement, monter
vers l'infini et, chemin faisant, réaliser plus de
justice dans le corps social lui-même. Rôle im-
mense qui continue le rôle du Christ et qui ne
saurait sur terre lui laisser aucun moment de
répit.
Et c'est pourquoi aussi, comme le Christ,
elle a un corps par lequel elle souffre et par le-
quel elle agit. Elle est un organisme, une hié-
rarchie, un système de fonctions au service de
358 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
la vie surnaturelle de l'humaiiité, soit pour
rétendre par une conquête extérieure sur ceux
qui ne croient pas encore, soit pour l'intensifier
par une conquête intérieure sur ceux qui croient
déjà mais dont la foi est imparfaite. Que pour
accomplir sa mission, il lui faille en conséquence
une discipline par où son autorité s'exerce effec-
tivement, rien n'est plus évident. Et ceci ne
saurait être mis en cause^Mais cette discipline,
i . Pas plus que je n'ai entrepris d'examiner les cou-
ditions, les limites, les garanties de la discipline de
l'Etat, je n'enlreprends ici d'exan)iner les conditions,
les limites, les garanties de la discipline de l'Eglise. Rien
qu'elle se rattache à une autorité qui a un caractère
divin par son origine et par sa lin, elle est exercée par
des hommes sujets aux misères humaines. Et par suite,
des abus, plus scandaleux, plus odieux en un sens que
ceux de l'Etat, peuvent s'y introduire. De même que les
moyens matériels auxquels l'Etat est amené à recourir
peuvent se spiritualiserparles intentions mêmesde ceux
qui ont la charge de les employer, de même les moyens
spirituels qui sont propres à l'Eglise peuvent aussi
comme se matérialiser parles dispositions et les visées
qu'il reste toujours possible à ceux qui en usent d'y in-
sérer personnellement. Et de même que dans le premier
cas la spiritualisation des moyens de l'Etat est la condi-
tion de sa santé morale et de son efficacité pour la jus-
tice, de même, dans le second cas et en sens inverse, la
matérialisation des moyens de lEglise devient, dans
la mesure où elle se produit, une altération qui fait
LES DEUX LIBÉRALISMES SÔQ
qu'on l'imagine aussi rigoureuse quon voudra,
est d'une autre espèce que la discipline de
l'Elat. Et parce qu'elle a directement une autre
tin. ce sont d'autres procédés qui lui convien-
nent.
a Que d'une certaine manière elle implique
encore une coorcition,c'est possible; mais en tout
cas elle ne garde pon caractère propre de disci-
pline spirituelle qu'autant que la coercition qui
est alors subie se trouve conditionnée par un
consentement: car si on fait partie d'un Etat
nécessairement, ce n'est que librement qu'on
fait partie d'une Eglise; et ce serait un non-
sens d'imaginer qu'on y pourrait être forcé ' ».
Seulement, je le répète, on y est obligé. Le con-
sentement ici, avec l'adhésion cordiale qu'il
suppose, loin d'être une démarche de luxe qu'il
obstacle à rKvangile. Mais, quoi quil arrive, le devoir de
l'obéissance n'est pas supprimé pour cela : il en devient
plus complexe et plus douloureux, mais aussi plus
fécond en vertu compensatrice et rédemptrice, sans
jamais cesser d'être le devoir d'obéir à Dieu plutôt
qu'aux hommes : « Dieu premier servi )-, comme disait
Jeanne d'Arc.
1, VEglise et VElut à travera Vlmloire, p. XXXIII,
préface pour Le catholicisme et la société, par M. Legen-
dre et J. Chevalier.
Obo DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
serait loisible de faire ou de ne pas faire, a pour
principe une obligation stricte. Il est la condi-
tion même du salut : car. si pour être sauvé, il
n'est pas nécessaire, en cas d'ignorance invin-
cible, d'être du corps de l'Eglise et de confesser
de bouche Jésus-Christ, il est nécessaire d'être
de son âme en confessant Jésus-Christ de cœur,
c'est-à-dire en répondant à Tappel divin dans
la mesure où on l'entend.
Et sous ce rapport, comme l'Eglise a pour mis-
sion de faire entendre partout et en tout temps
cet appel, il faut qu'elle trouve moyen de s'in-
troduire au cœur même de la réalité humaine.
C'est pourquoi elle va au devant des hommes
et les aborde par toutes les voies qui peuvent
donner accès en eux. On peut dire que de la
sorte^ avant d'avoir suscité le sentiment d'obli-
gation et avant d'en bénéficier, elle a, elle
aussi, à user de contrainte et à faire violence.
Toutefois comprenons bien en quel sens, car
il n'y a rien là qui ressemble à la coaction. Du
moment que l'Eglise existe visiblement, du
moment qu'elle a un corps et que par ce corps
elle prend place parmi les choses du temps et
de l'espace, sa présence physique, avec ses pa-
roles et ses actes, avec le témoignage qu'elle
LES DEUX LIBÉRALISMES 36 1
porte et lintluence qu'elle exerce, entre dans le
délerminisme des faits. Par son rayonnement
l'exercice le plus spiriluel de son activité apos-
tolique pénètre, comme le son et la lumière,
ceux qui en sont les témoins, fût-ce involon-
tairement. Elle secoue les torpeurs, elle dévoile
les illusions, elle trouble les satisfactions de ce
monde. Par là elle devient à son tour le signe
de contradiction qui force les cœurs à se révé-
ler. Voilà comment elle use de contrainte et
fait violence. C'est en se heurtant aux igno-
rances et aux résistances qu'elle rencontre, en
prêchant l'Evangile opportune et importune,
même à ceux qui ne veulent pas l'entendre, et
en ne craignant pas d'affronter leur haine et
leur colère. Mais par ce genre de violence, dont
toujours on commence par l'accuser comme
d'une intrusion illégitime et intolérable, elle
ne fait rien de plus en définitive que de s'ex-
poser elle-même aux vraies violences de ce
monde, aux violences du vieil homme qui ne
veut pas se renoncer et qui défend ses appétits,
ses intérêts et ses erreurs. Mais rien n'a le
pouvoir de la faire taire : Christus voUdtomnes
ah errore revocare et maluit mori quam lacère *.
1. Duns Scot. Exergue de la revue : La Bonne Parole
fies grands scnlastiques.
302 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Ainsi fait TEglise. Frappe, mais écoute : telle
est, pourrait-on dire, sa devise. Elle envoie ses
apôtres comme des agneaux, parmi les loups.
Et les loups ne manquent jamais de déclarer
que ce sont les agneaux qui les provoquent et
qui les attaquent. Elle passe outre. Mais c'est
pour que les loups, en dévorant les agneaux,
deviennent des agneaux eux aussi et naissent à
une vie nouvelle. Elle n'attend donc pas pour
intervenir que l'obligation acceptée fasse adhé-
rer les hommes à elle ; mais tout ce qu'elle peut
faire néanmoins qui soit en conformité avec sa
mission, c'est de susciter, d'entretenir, de forti-
fier le sentiment de cette obligation. Et on com-
prend que pour cela elle se fasse toute à tous,
adaptant aux besoins de chacun les procédés de
son apostolat et les règles de sa discipline et
tenant compte des circonstances et du milieu,
de l'âge et du degré de culture de ceux auxquels
elle s'adresse.
Mais aussi l'obligation a ce caractère qu'en
atteignant tou t homme, elle charge tout homme
de la faire valoir. Personne n'a le droit de dire :
Je n'ai pas à m'inquiéter de mon frère. Cha-
cun, à sa façon et plus ou moins selon les dons
qu'il a reçus et la fonction qu'il exerce, est res-
LES DEUX LIBÉRAUSMES 363
pensable de tous et tous sont responsables de
chacun.
Et à cette occasion nous voyons se produire
une autre équivoque qui correspond à celle que
je viens de signaler et dont on se sert de la
même façon. De deux côtés opposés encore on
imagine que toute croyance entraîne par elle-
même intolérance, et intolérance entendue en
ce sens qu'adhérer à un dogme c'est se croire
tenu de faire justice, en ce monde même, dans
!a mesure où on le peut et par la force dont
on dispose, de ceux qui n'y adhèrent pas. Et
alors les uns, considérant que tout ce qui peut
sortir de là c'est une guerre sans merci entre
ceux qui n'ont pas les mêmes croyances, en
concluent que tout dogme est malfaisant et
qu'il faut que l'humanité s'en débarrasse ou
au moins y devienne indifférente pour trouver
la paix. Et les autres en concluent au contraire
que, puisque la croyance n'est en effet sincè-
rement agissante que si elle se traduit en into-
lérance de la manière que je viens d'indiquer,
il faut être intolérant de cette manière môme
pour croire réellement et pour pratiquer inté-
gralement sa croyance.
364 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
Et c'est ainsi encore qu'on fait dire à ceux
qui repoussent cette intolérance qu'ils se désin-
téressent de la vérité en accordant à l'erreur
les mêmes droits qu'à elle. Et partant de là on
les accuse de libéralisme en donnant à ce mot
le sens (ïiiidifférentisme, comme si la seule
manière de ne pas se désintéresser de la vé-
rité, c'était de donner, ou d'aspirer à pouvoir
donner en son nom, des coups de sabre ou des
coups de matraque * ; tandis que justement,
1. M. Descoqs demandera sans doute encore qui sont
ceux qui « tiennent ces sottises » ? Nous les lui avons
assez signalés pour qu'il les connaisse. Et il les con-
naît si bien qu'il ne peut s'empêcher de dire qu'il y a
des exagérés dans tous les partis. Seulement, dans le
cas présent, c'est tout le parti qui est constitué par ces
exagérés. Et M. Descoqs lui-même y répugne si peu
qu'après ce léger blâme donné du bout de la plume, il
a bien soin de déclarer que le danger n'est pas de ce
côté-là. Non, il est du côté de ceux qui parlent de cons-
cience, de justice, de charité, de vie intérieure, comme
si tout cela était manifestation < du sens propre » et
menace pour l'autorité ; tandis que le sabre, la matra-
que, le coup de poing, les injures peuvent au moins sans
doute à l'occasion en être de sûrs soutiens !
Ecoutez plutôt ce qu'on en dit dans la Critique du libé-
ralisme à propos d'un de ces vulgaires gestes de brutalité
dont sont coutumiers k ces Messieurs de V Action fran-
çaise » : « Le geste de Lucien Lacour ressortit au con-
traire aune thérapeutique morale qui va de l'étude à
LES DEUX LIBERALISMES 0 00
s'ils repoussent l'intolérance qui se traduit en
violence sur les personnes, ce n'est qu'afin de
faire valoir la vérité par elle-même et pour
<îlle-même, par sa lumière et pour sa lumière,
par sa bonté et pour sa bonté, et de la faire
accueillir comme la libératrice des âmes. C'est
donc encore en vertu d'une confusion artifi-
cieuse et pitoyable qu'on invoque contre eux
l'action et forge les volontés surrenclume des convie-
lions profondes. Il y a certaine lâcheté des idées qui
aboutit fatalement à la lâcheté des caractères. Jene sache
pas que l'Eglise et la charité chrétienne aient jamais
tenté de justifier l'une ou l'autre.. .Quant aa libéralisme
qui les propage par nature, il n'est pas moins con-
traire — aujourd hui surtout — à la défense des inté-
rêts religieux qu'au service de l'intérêt national ».
Ce qu'on appelle ici libéralisme, c'est donc l'idée qui ne
passe pas à l'acte, et, bien entendu, l'acte c'est le coup.
Et M. Barbier, après avoir reproduit ces réflexions
communiquées par un correspondant, conclut : « Voilà,
en effet, ce qu'un prêtre, surtout s'il veut parler de ces
choses dans un journal {ailleurs une autre vérité serait
sans doute à son service ?), aurait dû se dire d'abord à
lui-même et dire à son public. Si cela lui échappe, il
vaudrait beaucoup mieux qu'un laïc tint sa place » (Cité
par V Action française, 4 décembre 1910). Nul doute
après cela que M. de Mandat- Grancey pourrait confier
à M. Barbier, tout prêtre qu'il soit, les rênes du gouvet -
nement : car il ne semble pas qu'il soit lente d'y appli-
quer « les principes de l'Evangile ».
366 DEUX CO-\CEPTIO^S DU CATHOLICISME
les condamnations qui portent contre l'indiffé-
rentisme. Et, de plus, ce qu'il faut remarquer,
c'est qu'en vertu de cette même confusion, on
se dérobe à la tâche apostolique qui consiste
justement à faire valoir la vérité par elle-même
et pour elle-même. On n'oserait pas sans doute
rejeter directement cette tâche. Mais on la met
de côté, comme si elle n'existait pas, ou plutôt
on imagine qu'il en existe une autre qui lui est
antérieure et supérieure et qui est, comme on
dit, de défendre les droits de la vérité. Et à
défendre les droits de la vérité, comme on dé-
fend les droits de ce monde, c'est la vérité
elle-même qu'on oublie et qu'on se dispense
de servir selon la manière même qui lui con-
vient et qui seule est efficace.
Pour achever d'éclairer ma pensée sur cette
matière je crois pouvoir la résumer de la façon
suivante. Ce que je critique et ce que je repousse
ce n'est pas l'usage de la contrainte par l'Etat
dans l'ordre des choses matérielles, économi-
ques, sociales, ni même dans l'ordre des choses
morales et spirituelles en tant que les choses
morales et spirituelles sont devenues sociales,
c'est-à-dire se sont incorporées au patrimoine
commun et sont devenues principes d'organi-
LES DEUX LIBÉRALISME» 867
sation ; ce n'est pas non plus le pouvoir spiri-
tuellement coercitif de l'Eglise, même avec cette
perspective que les peines que l'Eglise inflige
ont inévitablement: des conséquences physi-
ques, comme des pertes ou des ruines maté-
rielles ou des chagrins pouvant porter atteinte
à la santé et même à la vie, bien qu'il soit in-
contestablement conforme aux exigences de
l'esprit chrétien de prendre occasion de ces
conséquences mêmes pour exercer sa bonté.
Mais ce que je critique et ce que je repousse
c'est, d'une part, la thèse d'après laquelle, sous
prétexte que l'Eglise est une u société parfaite »,
on conclut qu'il lui appartient de se comporter
comme lEtat le fait dans son domaine propre
et d'user directement, pour faire respecter ses
dogmes, d'une contrainte semblable à celle
dont use l'Etat pour imposer physiquement le
respect de ses lois positives.
Et puisque sous celte forme il n'est à peu
près personne qui ose attribuer un tel caractère
et un tel rôle à l'Eglise, ce que je critique et ce
que je repousse surtout, c'est la thèse d'après
laquelle, lEtat mis au service de l'Eglise, se
ferait l'exécuteur violent, en un domaine qui
n'est pas le sien, dune discipline dont Tàme
368 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
lui reste étrangère et se donnerait pour mis-
sion, fût-il positiviste et athée, d'obtenir coûte
que coûte un conformisme dogmatique à une
doctrine abstraite qui lui serait dictée du dehors
et dont il se servirait, comme d'un moyen, pour
mater les esprits et maintenir extérieurement
un ordre établi. Et de même que je prétends ne
tomber par là, en aucune manière ni à aucun
degré, dans le libéralisme verbal dont autour
de nous, à droite tout autant qu'à gauche, on
se réclame si bruyamment et si inconsidéré-
ment, de même je prétends éviter le doctri-
narisme effectif qu'en réalité, sous une phraséo-
logie illusoire, on tend à pratiquera gauche en-
core plus peut-être qu'à droite.
Rien de plus vrai qu'il s'est formulé et qu'il
î*e formule tous les jours ce qu'on appelle un
libéralisme de neutralité. Mais, pour désigner ce
dont il s'agit ici, ces deux mots, j'ose dire, sont
aussi menteurs l'un que l'autre. — Neutre,
personne d'abord ne saurait l'être : car vivre
c'est prendre parti. Quiconque n'a pas le culte
de la vérité a le culte de ses intérêts égoïstes ;
LES DEUX LIBÉRALISMES 869
quiconque ne sert pas Dieu et ne sert pas les
autres en Dieu et pour l'éternité, se sert de
Dieu et des autres à son profit et pour le temps.
H n'y a pas de milieu, il n'y a pas de neutralité
dogmatique pas plus que de neictralité pra-
tique. Se dire indifférent à la vérité, c'est vou-
loir positivement ne se soucier que de soi. Et
libéral signifiant qui donne ce qu'il est et ce
qu'il a, par générosité et par amour de quel-
que chose de meilleur que soi, cette prétendue
indifférence est tout le contraire du libéralisme,
puisque par elle on prend ou qn'au moins on
tache de prendre au lieu de donner. Mais peu
importent les mots. Et si l'on veut appeler cela
quand même du libéralisme, ce qui importe
c'est de comprendre que ce libéralisme-là con-
siste à sacrifier la vérité, à transiger indéfini-
ment sur elle, afin de ne pas avoir à transiger
sur les intérêts terrestres. Et c'est pourquoi,
de quelque nom qu'il se nomme, il aboutit
toujours à l'emploi de la force, des menaces ou
des faveurs : car les intérêts ne peuvent se dé-
fendre autrement. La profession de neutralité
n'a jamais servi et ne pourra jamais servir qu'à
couvrir les menées de l'intolérance égoïste.
iNous n'avons pas pour le moment à nous
24
370 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
arrêter aux mille manières dont on y procède.
Mais il en est une singulière qui est delà dé-
clarer condamnable et condamnée, en l'impu-
tant à ceux-mêmes qui la repoussent le plus
énergiquemenl, et en même lempsdes'en faire
soi-même le fauteur. Et si M. Descoqs consen-
tait à y réfléchir, il s'apercevrait sans peine que
c'est son cas. Sans doute il a désapprouvé les
doctrines athées de M. Maurras et des siens.
Mais c'est seulement clans l'abstrait qu'il a for-
mulé sa désapprobation. Et, dans le concret,
grâce à sa casuistique ingénieusement simplis-
te, il transige sur tout. 11 donne les mains à
l'élimination des « principes de l'Evangile » ap
pliqués au gouvernement des sociétés ; il passe
condamnation, lui aussi, sur l'achat des femmes
et des consciences quand les femmes et les
consciences sont à vendre, etc., etc. ; si bien
qu'après avoir désapprouvé en parole, il ap-
prouve en acte, puisqu'il se montre prêt à agir
avec des positivistes pour réaliser leur idéal po-
sitiviste, par des moyens appropriés, et qu'il
n'est pas d'approbation plus complète que celle-
là. Il se flatte sans doute de n'y apporter qu'une
« coopération indirecte ». Mais puisqu'elle est
consentie, le moins que puisse être la coo-
i
LES DEUX LIBÉRALISMES 87 1
pération, c'esi d'être dissimulée. Et si c'est
un moyen d'en avoir les bénéfices sans en cou-
rir les risques, ce n'est certainement pas un
moyen d'en éviter moralement la responsa-
sabilité.
Mais remarquons bien en outre que. pour
coopérer avec des positivistes, M. Descoqs est
obligé de concentrer avec eux son activité sur
« la prospérité temporelle », c'est-à-dire sur
« l'ordre » tel que ceux-ci le conçoivent de leur
point de vue d'athées qui veulent se suffire
avec la terre. Or une fois engagé dans cette
voie, subordonnant ou amalgamant en fait la
religion aux intérêts terrestres, il en vient na-
turellement à l'idée de la faire valoir et de la
défendre comme on fait valoir et comme on dé-
fend des intérêts terrestres, puisqu'en elTet elle
devient alors un intérêt au sens terrestre du
mot. Et en conséquence, tandis qu'il transige
si libéralement sur elle lorsqu'elle n'est con-
sidérée que comme religion et comme vérité,
tandis qu'il s'accommode dans le concret des
négations qui l'atteignent tout en réprouvant
ces négations dans l'abslrait, il ne transige plus
ensuite, lorsqu'elle est considérée matérielle-
ment comme une institution à laquelle est liée
372 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
« la prospérité temporelle >. Et c'est ainsi qu'il
réclame la force pour la défendre, parce qu'aus-
si bien un intérêt temporel n'a d'autre manière
de se faire valoir et de se défendre que de sup-
primer ce qui s'oppose à lui. Tel est le sens et
telle est la portée de l'intransigeance de M. Des-
coqs. Elle consiste à se débarrasser de ce qui
gêne, à refouler les autres en triomphant d'eux
extérieurement. Et elle a si peu pour objet l'er-
reur, comme elle s'en vante, que, pour bien
révéler ce qu'elle est, elle consent à s'allier
avec un athéisme agissant, un athéisme avoué
et reconnu comme tel.
Mais il est un autre libéralisme que celui-là,
un libéralisme qui mérite de porter son nom,
parce qu'il donne au lieu de prendre. On peut
le caractériser en l'appelant : le libéralisme de
charité. Oh ! il ne consiste pas, comme on aime
à le répéter, à admettre que l'erreur a des
droits. Et je ne connais pas, en effet, de pro-
position plus dénuée de sens. Mais avoir la vé-
rité, à quelque degré que ce soit, c'est avoir
pour autant un devoir vis-à-vis de ceux qui
ne l'ont pas. Seulement, en vertu de ce devoir.
LES DEUX LIBÉRALISMES 3'] 3
c'est à Terreur qu'on s'en prend et non à ceux
qui sont dans Terreur. Et on s'en prend à l'er-
reur par les seuls moyens qui sont capables
de la vaincre réellement, en songeant que la
vaincre réellement, c'est faire triompher d'elle,
et non écraser à cause d'elle, ceux qui y sont
tombés ou qui n'en sont point encore sortis.
Que ceux-ci aient à souffrir dans la lutte parce
qu'ils se trouvent liés à Terreur et faisant corps
avec elle, c'est inévitable. Mais c'est une souf-
france alors qu'on leur inflige seulement du
dedans, en se servant d'eux-mêmes contre eux-
mêmes et finalement pour eux-mêmes. De ce
point de vue la vérité est donc essentiellement
un devoir envers les autres et non un droit sur
les autres. On en est le serviteur et non l'ex-
ploiteur. Et ce qui est bien remarquable, c'est
qu'on ne la gagne pour soi, c'est qu'on n'y par-
ticipe efficacement et vitalement, qu'en s'effor-
^ant de la faire gagner aux autres et d'y faire
participer les autres.
Et si, dans ces conditions, croire en elle et
travailler pour elle implique encore une transi-
geance et une intransigeance, elles sont exac-
tement à l'inverse de celles de tout à l'heure.
On est transigeant sur ses intérêts, sur ce qui
374 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME
se rattache à la prospérité temporelle, sur ses
ambitions, sur son désir de tranquillité. Ce qui
veut dire non pas qu'on se laisse prendre par lâ-
cheté, mais qu'on se donne, quand il le faut,
par générosité, en utilisant tout ce qu'on a et
tout ce qu'on est, esprit et corps, pour Tidéal
commun. Et c'est ainsi qu'on est vraiment li-
béral et qu'il est beau de l'être jusqu'à la pro-
digalité. Maison est intransigeant sur la vérité
elle-même pour laquelle on brave toutes les
menaces et toutes les faveurs de ce monde. Et
c'est une intransigeance qui va à se faire tuer
et non à tuer. Elle subit la force au lieu d'y
avoir recours ; et elle la domine en consentant
courageusement à la subir.
Produire et jeter dans l'humanité, sans jamais
se lasser, de la lumière qui éclaire et de la bonté
qui réchauffe, et pour cela travailler, souffrir et
enfin mourir à la peine, telle est donc notre tâ-
che. C'est celle que le Christ est venu remplir
et qu'il a remplie. Et il a suscité l'Eglise pour la
continuer à sa place. J'attends qu'onme dise que
ce libéralisme-là est condamné. Que personne
d'entre nous ne puisse se targuer de le prali-
quercomme il doit être pratiqué, ni surtout de
le représenter, c'esttrop clair, hélas! Et, rienque
LES DEUX LIBÉIL\LISMES 87 5
d'en concevoir la tâche, c'est tellement se sen-
tir au-dessous d'elle et indigne d'elle qu'on
voudrait retenir, par pudeur, les paroles par
lesquelles on l'exprime. Il faut la concevoir
pourtant et il faut la dire, comme étant la tâche
suprême et sacrée. Il faut la dire afin de s'y en-
traîner réciproquement, chaque jour et chaque
heure, du mieux qu'on peut.
APPENDICE I
LE SYSTÈME
DES
<c ALLIA>XES PAR LES RÉSULTATS SEULS»*
(Rapport du naturel et du surnaturel au point
de vue social.)
«... Dun côté M. Descoqs admet qu'en partie les
revendicationsdes alliés incroyants et croyants «sont
idenliquesmateriellenaent »,ence qui concerne «cette
fin toute naturelle qu'est la prospérité sociale » * ;
que les positivistes ont à dire, au nom de la nature
et de la science, ce que les croyants, superposant un
esprit et une forme a une matière, auront à dire, au
nom de Dieu et du point de vue de leur foi ; comme
si ce n'était pas en même temps suggérer et Tidée
que le christianisme ne fait qae reprendre à son
J. Extrait des Annales de philosophie chrétienne, dé-
cembre 1910, pp. 273-280. Tiré à part sous ce titre:
La Semaine Sosiale de Bordeaux et le Monopfwrisme
(p. 238 et suivantes).
2. Annales, juin 1910. p. 236,
3 78 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
compte des vérités naturellement accessibles et l'i-
dée que la nature est condamnée à ne pas remplir
sa fonction ou à se laisser supplanter. Puis, d'un
autre côté, M. Descoqs admet que cette identité ma-
térielle ne suffit aucunement, qu'il y a une « orienta-
tion » dont l'importance est telle qu'elle nous amène
seule à cette « clé de voûte » sans laquelle les cons-
tructions sociales dupositivisme,dontoanousvantait
tout à l'heure la solidité foncière, « s'écrouleraient »';
les croyants « supposent (c'est donc à la fois une clé
de voûte et un soubassement ?) à la vie naturelle
une orientation que lui dénient les athées systéma-
tiques de l'Action Française ». Et ainsi à l'idée d'une
juxtaposition, puis à celle d'une coïncidence par su-
perposition, s'ajoute ou se substitue l'idée d'une su-
perposition par addition préalable ou subséquente,
d'un enveloppement de l'ordre naturel par l'ordre
surnaturel.
Ce n'est pas tout. Voici maintenant l'idée d'une
compénétration qui, sous la poussée de mes objec-
tions, apparaît à son tour : M. Descoqs affirme donc
ce € point de théologie élémentaire », c'est que
« Tordre historique où nous vivons comporte notre
ordination à la vision béatique et suppose principe
d'action unique, communication intime et compé-
nétration de la nature par la grâce - ». Mais, em-
1. /Inna/e.s, juin 1910, p. 237.
2. Annales, juin 1910, p. 232. Voit-on M. Maurras
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 879
porté par son élan au delà de ce centre d'équilibre
où ses premières thèses à compenser ne lui permet-
tent pas de se tenir, M. Descoqs qui tout à l'heure
professait le caractère naturel de la prospérité so-
ciale et le « droit incontestable qu'a la raison de
n'être pas régie immédiatement par les principes
surnaturels dans un domaine qui lui est propre »,
professe maintenant, parlant de l'Église en tant que
du dehors elle cherche à entrer en contact avec la
société civile, « son droit exclusif de former intel-
ligences et cœurs au point de vue moral et reli-
gieux ^ » ? Exclusif ? il n'y a donc pas de morale
naturelle? (je laisse à M. Gaudeau le soin de défen-
dre la Religion naturelle). Vraiment il me semble
que le « contact » est un peu comprimant et que, s'il
y a € pénétration », c'est celle, non pas d'une vérité
qui soulève peu à peu les esprits pour les libérer, les
unir et les discipliner, mais d'une force qui refoule
et qu'on ne peut que subir .
Et cependant toutes ces thèses ont un sens vrai.
Sans l'alliance qui nous ferme, on va le voir, la pos-
sibilité des interprétations favorables et qui, comme
acceptant, comme allant de soi, « ce point de théologie
élémentaire » ? Et puisque c'est là en efïet l'élément pri-
mordial, que ne commence-t-on par le supposer à la base
de l'alliance même ?
1. Cf. AnnaleSy juin 1910, p. 241.
380 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
un réactif, met en évidence les ferments décidément
mauvais, on pourrait déclarer que c'est surtout la
présentation de ces diverses formules qui est défec-
tueuse, que la faute en est à cette idéologie abstraite
qui, même quand elle en parle, méconnaît et déna-
ture la vivante compénétration des réalités concrè-
tes,et qui ne traite que de notions aux contours lo-
giques, de notions extérieures les unes aux autres
comme des pierres, sans comprendre que la distinc-
tion radicale, dans l'ordre spirituel n'empêche pas
l'intime union. C'est de ce point de vue qu'on ne peut
parler d'abord de l'ordre naturel et de l'ordre surna-
turel que comme d'entités matériellement juxtapo-
sées ou superposées ; puis, quand on veut, toujours
de cette même perspective, rappeler qu'il y a pour-
tant compénétration, alors on ne peut aboutir ou
bien qu'à la confusion de l'un avec l'autre, ou bien
qu'à l'écrasement et à l'absorption de l'un par
l'autre.
Si grave toutefois que soit, surtout en de telles
questions, l'inconvénient de décrire et de traiter la
réalité selon les seules lois de la ralio discursiva ou
de l'entendement abstrait, et d'être réduit à énon-
cer alternativement des thèses qu'on ne saurait réus-
sir à organiser effectivement, il n'est pas impossi-
ble de le compenser par un esprit vraiment chrétien
et par un sens de la vie intérieure. Mais le danger
<i"une semblable méthode de pensée, quand elle
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 38 ï
devient exclusive, c'est de préparer peu à peu ceux
qui, soit tempérament intellectuel, soit formation
première, s'en coDtentent, à tout ramener à un
idéal logique ou mécanique, à une conception toute
« disciplinaire » du règne de la vérité et de l'orga-
nisation sociale. Et ce qui, précisément dans le cas
qui nous occupe, achève de lever les équivoques et
de révéler le côté où l'arbre penche et tombe,
c'est cette rencontre, cette accointance de Tintran-
sigeance avec le positivisme le plus étranger, pour
ne pas dire le plus hostile au dogme. Méditons un
moment sur le sens dans lequel l'adaptation aux
conditions mêmes de l'alliance avec M. Maurra&
spécifie les thèses premières de M. Descoqs.
Pour être, si peu que ce soit, d'accord avec des
alliés athées sur un Syllabus d'ordre public et reli-
gieux, il faut qu'on les aborde du dehors, abstrac-
tion faite d'abord de ce qui est l'âme d'une àme, des
croyances qui pénètrent et informent toute vie de
croyant ; il faut qu'on les touche seulement par des
« résultats « et pour des résultats, — des résultats
qui, initialement ne résultant de rien de pensé ou
de cru, sont pris en soi ou en l'air, et doivent avoir
une suffisance qui les rend bons encore et vrais mal-
gré l'athéisme qu'ils comportent. On ne cherche donc
pas en eux un germe de vérité, un principe d'ac-
cord, un levain qui du dedans soulèverait la pùte
positiviste : non, on fait abstraction de l'esprit qui
382 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
les anime pour prendre le résidu, le cadavre. Et
c'est à la condition d'isoler les résultats de leur
signification ou de leur valeur qu'on déclare l'al-
liance « inattaquable en rigueur de spéculation ! »
Voilà bien du séparatisme et en un sens du natura-
lisme, ou les mots n'ont plus de sens.
Mais, pour rester chrétien malgré cela, il faut que
les ligueurs croyants affirment immédiatement, par
devers soi, que le christianisme est au-delà, et qu'ils
ne se tiennent pas à ce à quoi les alliés incroyants se
tiennent, eux, sans dépasser leur horizon initial. VA
puisqu'on accepte, de part et d'autre, de rester allié
dans rhypothèse d'une désunion spéculativement
irréductible, le christianisme apparaît en fait, comme
une addition ad libitum. Et voilà du pur extrinsé-
cisme.
Et, comme cette thèse est manifestement insou-
tenable du point de vue catholique, comme il n'est
possible d'admettre ni que le christianisme est un
surcroît libre ni qu'une part de l'activité humaine
reste en dehors de l'inspiration chrétienne, alors il
faut bien finalement revenir sur les concessions
primitives, il faut bien ressaisir les résultats amor-
phes du début, les « interpréter », les refondre, leur
donner « une nouvelle saveur », redevenir les arbi-
tres.Et voilà comment pour avoir, en commençant,
admis abusivement l'indépendance des résultats bruis
on finit abusivement par les asservir. On les a conçus
RAPPORT DU ^ VÏUREL ET DU SURNATUREL 383
comme des choses sans intériorité, on aboutit à les
traiter comme des chosessanssolidité,qui se laissent
réduire par refoulement aplatissant. Après avoir
paru tout libre, Tordre naturel devient ainsi tout su-
bordonné.Après avoir paru touttranscendant, Tordre
surnaturel devient immanent, en restant d'ailleurs
extrinsèque, comme un janissaire installé au foyer
conquis. Le fait même d'avoir séparé les résultats
bruts pour en former une base d'entente, d'abord
positive et indépendante de tout esprit, met donc
inévitablement en lumière le vice d'une conception
qui systématise toute connaissance, toute vie morale,
toute autorité religieuse à partir de données sensi-
bles élaborées par un entendement abstrait en vue
d'un légalisme et d'une discipline coercitive.
Et lorsque,pournepointéliminerd'autres éléments
également essentiels au christianisme, on essaie
de se rattraper en parlant de « compénétration »,
on rompt de nouveau l'équilibre en sens inverse,
au lieu de le rétablir; et par compénétration on
entend finalement une invasion par le dehors, une
intrusion dans ce qu'on avait d'abord paru laisser
naturellement indépendant ; comme si, à ceux qui
ont bâti leur maison, Ton venait dire ensuite : « par-
don, vous ne saviez pas encore que vous êtes chez
nous, mais nous y sommes tout de même ; et c'est à
vous de nous subir ou de sortir ».
Sans doute, M. Descoqs, le vrai, me reprochera
384 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
de prétendre opposer des assertions qu'il a prétendu
composer et concilier. Mais il ne suffit pas de vou-
loir, il faut pouvoir; il ne suffit pas d'avoir une in-
tention explicile, il faut encore que, dans le domaine
des pensées implicites et des tendances obscures,
on ne soit pas la victime d'un Sosie dont la logique
secrète est plus forte que les attitudes prudentes,
que les réserves verbales et que les efforts oscilla-
toires entre... l'orthodoxie et la vérité. Ainsi, lors-
que M. Descoqs m'objecte que Tintégrisme intransi-
geant de Testis se trouve en contradiction avec la
pratique de tel professeur de Faculté qui, par ses
fonctions publiques, coopère « avec un recteur
comme M. Payot », qu'implique son raisonnement?
cette double erreur : d'une part, si M. Descoqs ne
blâme pas ceux qui collaborent « avec des païens,
avec des athées », avec des incroyants, c'est parce
que, selon lui, il faut bien se pldicer da.usVhy potkèse
et se résigner, en vue de l'utilité, à des concessions ;
(( on ne peut condamner les catholiques à senfer-
mer dans leur tour d'ivoire, ni leur interdire tout
contact avec le monde qu'ils doivent conquérir.
Mais je vois clairement que si Testis est conséquent
avec ses principes, il devra les anathématiser tous »^:
cette clarté est tellement trompeuse que ce n'est
point par concession, mais par devoir, non par un
i. Annales, Juin 1910, p. 241.
BAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 385
contact de politique, non par un demi-làcha^e, raais
par une action intime et un prosélytisme de vérité
.^ue l'on doit chercher à remph'r son devoir envers
les incrédules, comme envers les autres pour les
aider à dégager un espiii (.< de plus en plus vrai ».
D'autre part, si le fait de coopérer, dans une fonc-
tion publique, avec d'autres hommes (|ui remplis-
sent également des fonctions publiques est, pour
des catholiques, un « compromis », une concession,
il faudra donc dire de tous les fidèles ce que « l'é-
vêque de Guadix », d'après un journal peut-être
mal informé \ déclarait naguère des religieux qui,
(( au moment où ils prononcent leurs vœux perdent
la qualité de citoyens espagnols pour passer sujets
de l'Eglise » ; et, ajoute-t-on, « partant de cette théo-
rie, il déduit que le projet [la loi du cadenas] légifère
sur des individus qui ne sont plus sujets espa-
gnols ). Un Français, s'il est catholique, pour
ra-t-il remplir une fonction quelconque sans col-
laborer avec M. Briand? voilà la question qui res-
sort du cas de conscience soulevé par M. Descoqs.
Mais lui-même, en s'acquittant de ses impôts ou de
ses charges civiques, n'a-i-il pas coopéré à l'œuvre
ennemie? Se considère-t-il, simpliciter et en lanl
que religieux, ou même secimdum quid et en raison
du caractère du gouvernement actuel, comme n'é-
\. Ci. CÈclairdiM 28 octobre 1910.
25
386 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
tant plus citoyen français? Et quand il ajoute que
sa coopération avec M. Maurras ne diffère en rien
du concours des hommes en société pour le service
public ou pour la recherche de la vérité, il nous
averlit que si Testis le contredit, Testis <( tentera
vainement de donner le change à ce sujet* ». Testis
tente, non de donner le change, mais de faire res-
sortir une fois de plus rillusioi) monophoriste qui,
sous prétexte de majorer et de défendre le christia-
nisme, en diminue le sens et en affaiblit la vérita-
ble efficacité.
Et il me semble qu'en effet se révèle de plus en
plus clairement le vice initial de toute cette concep-
tion, la lacune qui rend impossible toute cohérence,
qui rend équivoque outyrannique toute application
des thèses énoncées. Cette omission systématique,
cette erreur funeste, c'est de méconnaître, sinon en
paroles, du moins en acte que les résultats valent
par l'esprit qui les prépare et les utilise, que Tor-
dre naturel, quoique capable de solidité et de vérité,
ne s'achève pas et ne saurait légitimement se fer-
mer et se suffire dans létat actuel et concret de Thu-
manité, et que l'homme est intérieurement travaillé
par une grâce qui stimule sa spontanéité religieuse ;
c'est d'éliminer l'un des « deux faits » dont le con-
cours est indispensable à la vie chrétienne; c'est de
1. Awiales, Juin 1910, p. 241.
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 887
tout ramener au fait extérieur, à un fait qui est
censé s'adresser à une réceptivité toute passive. Et
quand on parle ainsi d'un fait externe, quand on dit
avec M. Descoqs que « sans cette adhésion à celle
parole extérieure », il n'y a « pas de vie surnatu-
elle », et que « l'accession de l'âme à la vie de la
grâce ne se fait pas indépendamment d'une mani-
festation du fait surnatnrel de la révélation *», il
faut être attentif à une ambiguïté qu'on a singuliè-
rement exploitée contre la vraie et intégrale doc-
trine : si en effet l'on veut signitier que la grâce, en
toutes ses formes, vient du dehors, comme un don
qui, même intimement insinué dans les profondeurs
de l'âme, demeure radicalement étranger à l'ordre
purement humain, et transcendant à toute spon-
tanéité comme k tout mérite acquis, rien de plus
exact, et rien de plus salutaire à rappeler que celte
extériorité spirituelle au sein même de la plus péné-
trante intimité. Mais si, par le mot extérieur^ on
entend exclusivement une extériorité physique ; si
on se figure que la grâce n'a point d'autre mode
d'accès, normal et coordonné, ou exceptionnel et
suppléant, que le canal sensible, per sensum e.rter-
7tum ; si l'on en déduit que l'âme est à la merci d'un
véhicule matériel ; si l'on fait dépendre la vie spi-
rituelle uniquement de l'apport physique comme
1. Annales, Juin 1910, p. 532.
388 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
d'un objet qui, entre des mains de chair, pourrait
être retiré ou imposé à la manière d'un morceau de
matière, il n'y a point d'opportunités qui doivent
empêcher de le dire : c'est là une amputation meur-
trière pour !e catholicisme. Et aucun de ceux qui
peut-être trouveront inopportun ou importun ce rap-
pel de la vérité complète, ne pourra, contre la
Tradition, contre les Pères, les Docteurs *, les Con-
ciles et les Papes, soutenir expressément ses thè-
ses mutilantes.
El si telle est l'origine de l'imbroglio doctrinal
dont nous venons d'entrevoir quelques-unes des
complications inextricables, quelle est, au moins
implicitement, la cause finale, quel est le lien secret
de toutes ces thèses inconsistantes et raides qui ont
souvent fini par donner l'impression de la cohé-
rence; et que nous reste- t-il entre les mains lorsque.
1. On cite souvent un fragment de texte, mais en
escamotant une part de ce passage célèbre de S. Tho-
mas : ce Si quis nutritus in sylvis ductum naturaiis ratio-
nis sequerelurin appelitu boni et fuga niali, certissime
est tenendum quod ei Deus, vel per internani inspira-
tionem revelaret ea quœ sunt ad credeudum necessa-
ria, vel aliquem fîdei piaîdicatorem ad euin dirigeret,
sicut niisit Petrum ad Cornelium ». (S. Th. q XIV, Dii
fide, a 11). Qu'on apprécie l'admirable réserve et la vo-
lontaire imprécision des mots « eaquae sunt adcreden-
dum necessaria », et qu'on ne se hâte pas de transfor-
mer, comme on faisait tout à l'heure, Vinspiratio in-
terna en une parole toujours extérieure.
RAPPORT DU -NATUREL ET DU SURNATUREL SSq
u?ant du la méthode des résidus, nous cherchons ce
qui subsiste, en dernière analyse, après toutes les
précautions, les distinctions, les dénégations dont
on s'est miini? Il reste que l'on veut accepter « le
bénéfice » d'un coup de force et d'un ordre dans
lequel on espère introduire, après coup, une « inter-
prétation » dont on se réserve le privilège ' : ce qui
l. Je ne méconnais nullement, — que M. Desroqs
veuille bien le croire, — la légitimité, liniportance, la
nécessité même de la méttiode collective ou so iale,
qui, par les lois et les institutions, prépare un cadre
normal et tutélaire à la vie chrétienne. Oui, les hom-
mes ont besoin d'être encadrés. Mais tout autre chose
est de maintenir, de procurer, de promouvoir « cet ordre
ré^mant dans la société » comtne «^ une condition sou-
verainement efticace d de l'iiisiauration dans les âmes
du royaume du Christ, en travaillant, comme les catho-
liques sociaux, à infuser dans les institutions une sève
chrétienne, un ordre catholique où tout procéderait des
vérités religieuses et métaphysiques et naturelles, tout
autre chose est de prétendre imposer un ordre origi-
nellem'-nt issu d'une conception positiviste, obtenu par
la force, et dans lequel après coup l'Eglise viendrait
travailler. Que dis-je ? L'Eglise, a avant qu'elle puisse
s'employer directement à l'œuvre surnaturelle » aurait
à redresser, à « discipliner la nature, » à <( préparer de
loin l'action de la grâ^-e > . Si par de telles conceptions
M. Descoqs croit faire écho t à l'insistance voulue » du
Magistère, j'avoue mon étonnement. Et ce qui ressort
de ces indications, c'est toujours Tidée implicite d'un
corset de fer à mettre à la pauvre humanité : les catho-
390 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
apparaît comme la raison formelle de l'alliance,
c'est le dessein de procéder du dehors au dedans;
de traiter les hommes et les sociétés de haut en bas ;
c'est l'espoir de mater les âmes, pendant que d'au-
tres materont les corps et les intelligences et ^a-
gneront peut-être à cette besogne d'avuir part au
€ bénéfice » sans être « contraints » ni trop inquié-
tés pour leur athéisme: un laxisme religieux (jui
s'insinue au profit d'un rigorisme théocralique et
politique et d'un libéralisme économique, voilà l'a-
boatissement naturel de l'alliance par et pour les
résultats seuls ! Il n'y a, entre hommes de pensée et
d'action, union légitime et bonne qu'oij il y a ten-
dance commune vers un but vrai et bon, par des
moyens bons et vrais. Et, en pareille matière, si
liques sociaux veulent fortifier le squelette et les mus-
cles ; et ils Comptent sur la sève divine. Ici, on compte
sur Tappui extérieur d'une force physique ; pour cette
tâche, ce n'est pas trop du concours des deux pi>uvoirs.
D'où encore cette conséquence : rÉi:lise ne se sulfil
pas, pour sa propre lâche. Il lui faut le secours du bras
séculier; d'où enfin, sinon en droit, du moins en fait,
nécessité de recourir aux grands et aux puissants de
ce inonde, de com()ter sur le trône pour protéger l'au-
tel ; on croit qu'on se fortifie spiriluellen»ent, en ayant
des maréchaux des logis fourriers à son service. Et on
veut que ce soit précédé par des massiers que Jésus
fasse son entrée dans un domaine temporellement or-
donné. L'Eglise aurait d'abord, par une bonne police, à
« préparer de loin l'action de la giâce. . . ! »
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL OQI
l'esprit qui anime el qui éclaire n'est point partout
dans Teiïort uni, il n'est nulle part. Deux hommes
qui, encore immensément séparés s'orientent ce-
pendant dans une même direction, peuvent saine-
ment et sincèrement coopérer, mais non deux hom-
mes, qui, fussent ils en apparence rapprochés,
tournent leurs regards et leur élan à l'opposé l'un
de l'autre. Prétendre communier < dans un e^^prit
tout différent », décidément c'est éliminer l'esprit :
oui, c'est pét-her à mort contre l'esprit ; c'est, en
dernière analyse, se rencontrer sur cette unique pro-
position : « (»n peut imposer la vérité de furce. Je
ne crains pas de ilire que, pour un esprit lil>re et
un bon esprit, voilà l'espoir le plus sacré » (C.
Maurras, Action française, V. 296). Le culte qui
a s'impose » ainsi, c'est peut-être la Heligion posi-
tiviste u du grand Être humain » ' ; ce ne sera
jamais à coup sûr celui du Christ, celui de la Vérité.
Voil-on enfin, dans toute leur beauté, ces « arrhes
précieuses » dont on nous parlait, ces < résultats >•
caressés ? Cessons donc, une fois pour toutes, de
nous payer de mots : et, pour tout résumer sans os-
cille- plus longtemps du concret à l'aLslrait et de la
pratique à la spéculation, mais en parlant un lan-
gage qui s'applique aussi bien en théorie qu'en pra
1, Cf. Maurras, L'Avenir de l'intelluience^ p. 124-137.
On verra là quelle est en elTet la Religion positive que
M. Maurras rêve d'imposer.
392 RAPPORT DU -NATUREL FT DU SURNÂTUREI
lique, disons siraplement ceci : il y a, pour un
homme qui pense ou qui agit, trois manières d'être
incomplet ou « déficient », par vide, par suffisance,
par exclusion et négation. — Des théories incom-
plètes, mais ouvertes à ce qui les complétera et les
corrigera, peuvent être dans le sens de la vérité, et
tout notre effort doit tendre à les parfaire plutôt
qu'à les refouler. Des doctrines incomplètes peuvent
en s'eslimant complètes et en se donnant comme
telles devenir fausses et mauvaises: bonum ex inté-
gra causa ; il ne faut pas se lasser de les avertir, de
leur montrer leur insuffisance. Tour à tour M. Des-
coqs raisonne comme si la déficience de M. Maurras
et de ses amis était ou une simple lacune a combler
ou une erreur adventice à redresser par addition.
Mais il n'envisage guère ou point la troisième hypo-
thèse, qui pourtant est la vraie, la seule vraie : la
négation expresse, l'exclusion formelle de tout Tor-
dre métaphysique : or cette façon d'être incomplète
est, pour une doctrine. Terreur inexpiable, la faus-
seté radicale, contre laquelle, avant iout^il faut lut-
ter. M. Descoqs me reprochait de vider les théories
de M. Maurras de ce qu'elles ontde bon: nullement»
j'ai mis à part les détails qui peuveot avoir leur prix ,
mais j'ai signalé l'idée d'ensemble, l'inspiration une
et totale d'une doctrine positiviste de Tautorilé et
d'une méthode d'action sur lesquelles il n'y a point
de transaction légitime. Le malheur en effet est que
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL SQO^
ce n'est nullement par les points qui comportent
une interprétation intrinsèquement favorable et un
progrès vers l'ordre spirituel et chrétien que M. Des-
coqs touche ses alliés, comme pour Us solliciter
vers les hautes pensées, vers la métaphysique, vers
les surnaturelles croyances qui sont les siennes ;
c'est au contraire par le point où ils sont résolu-
ment fermés, systématiquement intraitables, abs-
traction faite du dedans de leur pensée : or, leur
thèse de l'autorité et le sens exclusivement ter-
restre, le sens, « tout différent » de celui de M.
Descoqs, qu'ils y donnent ostensiblement, n'est pas
une pièce annexe ou subalterne de leurs concep-
tions ; c'en est l'axe, Taxe autour duquel tout gra-
vite, comme dans la sphère que nous décrit IMaton
au Timée et qui n'a ni pieds, ni mains, ni appétit
pour rien d'extérieur à elle. Gela, c'est l'évidence
même. Et M. Descoqs ne voit pas cela. Et nous qui
le voyons, et les milliers de témoins qui le voient
également, fût-ce le roi même, déplacent, paraît-il,
la question et «. tentent vainement de donner le
change 1 » Kst-ce parce que M. Lasserre parle de la
«métaphysique du sensible» que nous découvrirons
lia germe d'aspiration meilleure, une ébauche de
Sursum ? tout au contraire, c'est le sensible, qui,
en tant que tel, accapare la place suprême ; et,
comme tout à l'heure il y avait des résultats qui,
sans valoir, valaient, il y a du physique, du scienli-
094 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
lique, de l'esthétique, qui est la seule et unique mé-
taphysique ; il y a du politique qui est le seul trans-
cendant ; il y a une autorité qui est le Dieu visible
et qui n'admet Dieu, dans un état policé, que ra-
mené à cette idole palatine. Est-ce donc calomnier
ces néo-positivistes que de redire, h travers leurs
expressions parfois nouvelles, leurs pensées ancien-
nes et permanentes ? mais si en efTel, pour eux, il
n'y a que cela ; mais si un « athée » systématique
ne peut oiïrirque cela, cela vous suffira donc, même
provisoirement ? Et vraiment un « athée », peut-il
donner autre chose? Non, la place n'est pas réser-
vée à l'épanouissement de la vie surnaturelle, pas
même à une religion naturelle, à une doctrine de la
Cause premi»^re, de la Perfection, de l'Infini, de l'Ab-
solu : tout cela est rejeté comme un principe de dé-
sordre et d'anarchie. Et c'est l'ordre issu de celte né-
gation que voussouhailez,que vous aidez à nalireîCe
qu'on vous offre, quel que soit votre espoir, c'est un
rôle domestiqué de domesliqueur ; on compte sur
vous pour charmer, captiver, dompter les puissan-
ces de révolte et d'anarchie que recèlent les mysti-
ques profondeurs de Tètre humain. Et puisque vous
avez voulu poser un cas de spéculation pratique, je
défie « en rigueur de spéculation » qu'on extraie
d'une alliance « sur les résultats bruts » entre athées
et croyants, autre chose que ce résultat : un échange
de bons procédés entre la brigade de fer et le service du
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL OQÔ
culte. Accepter le concours, utiliser les conceptions
et les exploits éventuels de ces contempteurs de l'in-
tini, de ces u ennemis » de la liberté spirituelle et
de la charité surnaturelle, c'est, dirait M. Fontaine,
être dupe ou complice, en espérant cueillir des fruits
savoureux sur un arbre empoisonné jusqu'à la ra-
cine. M D'iscoqs, le vrai, voulait, comme nous, le
progrès des âmes dans l'Église ; M. Descoqs, le faux,
en dépit de tous les tours de force de sa casuistique,
finit par se solidariser avec une entreprise qui ne
recule devant aucun des moyens que réprouve, je
ne dis pas seulement l'esprit évangélique, mais une
morale fondée sur la foi en Dieu, sur le sens de la
vie intérieure et sur le respect de la personne hu-
maine. Je m'associe à la plupart des considérations
qu'il proposée côté de la question : sur la question
même de l'alliance, définie spéculativement comme
elle Ta été et déterminée pratiquement comme elle
l'est en fait, il n'y a point de subtilité qui tienne,
c'est une erreur et c'est un mai. Et le pire, c'est que
pourcontractei , puis pour justifier unetelleadiance,
il faut d'abord avoir laissé dévier en soi, il faut
ensuite fausser davantage encore le christianisme.
Un dernier mot. Après s'être défendu (ce n'est
pas à moi de décider avec quel succès), M. Descoqs
ne trouve rien d'autre, pour conclure, qu'une insi-
nuation à lancer contre moi : « entre ces deux
excès, modernisme et vétérisme, de quel côté est
.H96 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
le plus grand danger et de quel côté penche Tt^stis?
L'autorité compétente... a montré qu'elle voyait
présentement pour la foi un grave péril dans l'im-
manentisme et le naturalisme sous prétexte non
d'autorité, mais d'intériorité... Les articles de Testis
sont-ils oui ou non dans un sens opposé? >^ Que
M. Descoqs me signale une seule de mes proposi-
tions qui penche vers l'erreur contraire à celles que
j'ai signalées, une seule qui ne tende pas h main-
tenir l'équilibre et à donner de la vérité chrétienne
une vue aussi intégrale que possible. Et alors, mais
alors seulement, il aura le droit de me jeter une
telle accusation. En attendant, il doit me savoir un
gré infini de lui remettre, devant lajiisticede Dieu,
la dette qu'il contracte à mon égard par un acte
que je livre à sa conscience. Eh quoi ! y aurait-il
donc des vérités dangereuses et nuisibles? Et, en
revanche, y a-t-il donc des erreurs utiles et respec-
tables, des erreurs précieuses et pieuses, au point
qu'on ne puisse les discerner et les combattre qu'en
devenant plus coupable que ceux qui y tombent et
s'y complaisent? Est ce qu'il y a des moments où
il est inopportun de rappeler la doctrine intégrale?
Est-ce que M. Descoqs représente « l'aulorilé com-
pétente » à un tel degré que le critiquer, lui, c'est
aller contre les vues du Magistère souverain? Je
ne comprends pas. Je ne comprends qu'une chose,
c'est que, pour s'esquiver, M. Descoqs s'est mis au
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 897
rang de ceux dont il ne voulait pas être, de ceux
qui, à la légère, sont prêts à « lancer la redoutable
accusation et à recourir à cette arme nneurtrière. »
Car enfin à quel homme, dont la passion n'aveuglera
pas l'esprit, fera t- on croire que, pour avoir
signalé les adultérations et les caricatures dont nul
catholique ne saurait prendre ouvertement la dé-
fense, et pour avoir discuté l'alliance politique de
certains croyants avec les athées de l'Action Fran-
çaise, j'ai manqué de soumission au Pape ? Ne sent-
on pas à la fin ce qu'il y a d'étrange à dire que ré-
sister à un tel courant de violences, c'est aller « dans
un sens opposé » aux désirs et aux prescriptions
pontificales? On loue assez aujourd'hui les hommes
qui jadis ont maintenu le sens authentique des
directions de Léon XIH contre les outrances et les
dénaturations, pour qu'on nous accorde, et nous
n'en demandons pas plus, le droit de rappeler les
déclarations de Pie X dès la première Encyclique
où il traçait son programme: « Il s'en trouvera,
sans doute, qui, appliquant aux choses divines la
courte mesure des choses humaines, chercheront
à scruter Nos pensées intimes et k les tourner à
leurs vues terrestres et à leurs intérêts de parti... >)
Et dans l'Encyclique Edilse siepe ne nous était-il
pas encore rappelé naguère que c'est « aux seuls
moyens surnaturels » qu'il faut se fier dnns lalutît;
religieuse? Pourquoi serais je téméraire en con-
398 RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL
damnant les méthodes politiques d'alliances utili-
taires avec des hommes qui admettent « tous les
moyens », excepté sans doute les moyens surnatu-
rels ? M. Descoqs qui me fait un procès de tendances,
qui scrute mes préférences et dénonce mes pen-
chants, veut-il connaître le fond de ma pensée? Je
n'établis pasunehiérarchieentre les erreurs; jecrois
que la vérité, toulelavéritéestbonne, toujours bonne
à dire ; je parle sous Pie X comme j'aurais parlé sous
Léon XIII, ou comme je parlerais sous Léon XIV ;
je suis également hostile aux divers unilatéralismes,
et si M. Uescoqs penche vers l'un, ce n'est pas une
raison pour que je penche vers l'autre. C'est même
pour extirper le modernisme en toutes ses racines
et en tous ses prétextes que je combats le « mono-
phorisme » ; car c'est ce vétérisme qui a provoqué,
en beaucoup d'âmes, les défaillances douloureuses,
les crises intimes, que je déplore autant que per-
sonne ; ce n'est point en allant à l'excès dans un
sens exclusif que M. Descoqs remédiera à l'excès
qui lui est odieux : il ne ferait que redoubler les
maux dont nous sommes affligés et que rendre
plus invétérée, plus contagieuse la plaie des cons-
ciences, de celles du moins qui ne se laissent pas
réduire par la compression et qui ne consentiront
jamais à confondre les immolations, les soumissions
surnaturelles dans l'amour avec les brutalités positi-
vistes ou les exigences d'une politique autoritaire,
RAPPORT DU NATUREL ET DU SURNATUREL 899
dans la terreur. En luttant contre ces méprises, à
droite comme à gauche, en essayant de soulager les
âmes scandalisées et de les ramener à une vue du
divin équilibre de la discipline et de la liberté spi-
rituelles, en voulant prévenir les chutes à la terri-
ble responsabilité desquelles ceux qui « penchent »
dans un sens passionnément préféré ne sentent pas
assez qu'ils participent, oui ou non, est-on digne
d'anathème ou d'approbation ? Oui ou non travaille-
ton pour ou contre Dieu et l'Eglise ? »
TfiSTIS .
APPENDICE II
AUGUSTE COMTE
ET
LA COMPAGNIE DE JÉSUS
(Documents publiés par M. P. Lnffite dans
la Revue occidentale du i^' juilltt 1886.)
[Par l'intermédiaire de M. Longchampt,A. Comte
avait demandé à M. Alfred Sabatier d'aller s'en-
tendre avec le général des Jésuites, à Uome, en
vue d'organiser l'alliance religieuse dont il avait
conçu le projet en écrivant V Appel aux conserva-
teurs. M. A. Sabatier lui ayant répondu qu'il ac-
ceptait cette mission, il écrivit alors à celui-ci pour
lui donner ses instructions. Une correspondance fut
échangée où se trouve noté le résultat des démar-
ches faites. Nous en donnons ici l'essentiel.]
AUG. COMTE ET LES JESUITES /JOI
A M. Alfred Sabatier, à Gênes .
Paris, le mardi 8 Shakespeare 68
(17 septembre 1836).
Mon cher Disciple,
Pour vous faire mieux apprécier la mission que
voire noble lettre du 22 Guttemberg (arrivée same-
di dernier) a noblement acceptée auprès du général
des Jésuites, je dois d'abord indiquer le projet que
je communifjuai récemment à la Société positiviste.
Ensuite j'y distinguerai la seule partie que doive
en déclarer votre office actuel.
Depuis trois siècles, le général des Jésuites cons-
titue le véritable chef du catholicisme, le pape
étant irrévocablement réduit à Tétat d'un simple
prince italien, électif aulieud'être héréditaire comme
les autres. Quoique celte situation ne soit pas offi-
ciellement reconnue, elle se manifeste de plus en
plus à mesure que le besoin de la réorganisation
spirituelle se développe en Occident, et surtout
chez le peuple central. C'est pourquoi, quand les
quatre volumes de ma synthèse subjective (dont le
premier va bienlôt paraître) seront entièrement
publiés, j'écrirai, l'année suivante (en 1862) un
Appel avx lgnnc\en$, où j'inviterai leur général
à se proclamer chef spirituel des catholiques, en
déclarant le pape priace-évêque de Rome (comme
26
\02 AUC. COMTE ET LES JESUITES
dans la célèbre lettre de Madame lioland) et le
laissant se démener avec ses svff'ts comme ils
pourront. Pour consommer cette proclamation, le
général i^nacien serait publiquement invité, par
le fondateur du Positivisme, à venir résider k
Paris, où je lui garantirais au nom des vrais répu-
blicains une pleine liberté d'action sociale. Tous
ceux qui prétendent à diriger l'Occident doivent
habiter la métropole humaine, seule siège des im-
pulsions vraiment efficaces; ils donnent leur dé-
mission en fuyant ce séjour, a'-près duquel Home
et Londres sont des villes de province, sans in-
fluence directe sur la régénération occidentale.
Afin de préparer cette yiluation, où le caiholicisme
et le Positivisme seront directement en concurrence
décisive pour l'ascendant spirituel, en éliminanL
d'un commun accord, le protestantisme, le déisme
et le scepticiî-me (les trois degrés de la maladie mo-
derne), il faut maintenant obtenir l'entière abolition
du budget ecclésiastique et forcer tous les prêtres
à vivre, comme moi, des libres subsides de leurs
adhérents respectifs, suivant le type amer cain, qui
seul convient à la transition finale. Tel esl ^\nnqvr
objet de votre mission actuelle, où vou^ clier< herez.
à faire comprendre combien cette mesure serait
favorable aux jésuites, surtout en France où leur
attention se trouve de plus en plus concentrée,
l'Espagne et l'Iialie étant déjà dominées par des
AUG. COMTE ET LES JESUITES 4o3
congrêgaiions antérieures, et d'ailleurs incapables
d'initiative sociale. Depuis leur origine, ils font de
vains efforts pour se placer à la tête du clergé fran-
çais, où les évêques ont toujours neulr^^lisé jusqu'ici
leur ascendant spontané. La discipline épiscopale
étant devenue purement matérielle, la suppression
du budget suffira pour la dissoudre sans aucun
schisme, parce que les prêtres sont aujourd'hui
moins disposes à respecler leurs supérieurs que les
militaires envers leur colonel : la pression finan-
cière les fait seule obéir au pouvoir officiel. Une
telle émancipation, qui d'ailleurs aura bientôt réduit
le clergé français au quart de son extension actuelle,
le groupera sous les jésuites, seuls cohérents, et
déjà familiers avec l'absence de budget légal.
Rii même temps, il faut expliquer au général
ignaoien le concours spécial que le chef des positi-
vistes lui deisjande à cet égard. J'ai publiquement
réclamé la ^nppression totale du budget théorique,
non seulement théologique, mais aussi métaphysi-
que, et même scientitlque, comme condition pré);
minaire de l'élaboration régénératrice. D'après b
préjugés actuels, cette triple suppression,qui devrait
être simulianée, i^era probablement successive et
suivra i'oidre inverse de celui que je préférerais :
elle commen. era par le budget des cultes, comm-
plus onéreux et surtout plus antipathique. Mai-
une digne initiative ne peut, à cet égard, venir qu-
4o4 AUG. COMTE ET LES JESUITES
des prêtres catholiques eux mêmes, sans quoi la
mesure semblerait hostile au cathol'cisme. Voilà
pourquoi je désire que les jésuites viennent sponta-
nément appuyer la demande solennellement pro-
clamée au tome final de mon principal ouvrage.
Telles sont les deux considérations connexes que
vous devez expliquer au chef ignacien, sans lui
rien dire de la proposition plus hardie que je lui
ferai publiquement dans six ans, et dont il serait
maintenant effrayé. Si, d'ici là, nous pouvons, avec
son assistance, obtenir la pleine liberté spirituelle,
le plus difficile sera fait. Les positivistes et les
catholiques peuvent déjà se concerter dignement
afin d'obliger, au nom de la raison et de la morale,
tous ceux qui croient en Dieu de redevenir catholi-
ques et tous ceux qui n'y croient pas de devenir posi-
tivistes, le siècle de la construction ne devant com-
porter de lutte qu'entre des doctrines vraiment
organiques, en éliminant tous les purs critiques
comme autant arriérés que perturbateurs....
Reçu le vendredi 9 Aristote 69
(réponse immédiate).
Rome, i^' Aristote 69 (26 février 1857)
via del Banco S. Spirito, n^ 6, 2° piano.
Très honoré Maître,
J'ai l'honneur de vous écrire pour vous rendre
AUG. COMTE ET LES JESUITES ^ob
<:omple de la manière dont j'ai éié accueilli par les
Ignaciens auxquels je devais f.ransmettre vos pro-
positions. Après mon installation à Home, j'ai cru
devoir faire précéder ma première visite d'une
courte lettre, dans laquelle je demandais au général
de la Compagnie la faveur d'une entrevue.
Voici ma lettre que je transcris :
v< Monsieur,
«< Je suis à Rome pour remplir une mission
«auprès de vous, au nom de Monsieur Auguste
:< Comte, auteur de plusieurs ouvrages sur les scien-
« ces, la philosophie et la religion et directeur du
« Comité de propagande positiviste qui siège à
« Paris, rue Monsieur-le-Prince, n» 10. Kn sollici-
« tant l'honneur de conférer avec vous, je dois ten-
« dre à éablir un premier point de contact entre
€ deux sociétés religieuses qui ont des affinités
« r«^elles, au point de vue du culte et du régime,
« quoique leurs dogmes doivent toujours rester
« distincts par la nature des recherches et par la
i différence des philosophies premières. Après avoir
« appelé voire attention sur les généralités du Posi-
« tivisme, je devrai vous transmettre une série de
c( ppoposiiions qui pourront servir de base à une
(( ligue politique et surtout morale, contre les dan-
u gers sociaux du protestantisme, du déisme et du
M scepticisme que notre Ecole décrit et combat
406 AUG. COMTE ET LES JESUITES
«comme les trois degrés successifs de la maladie
(K moderne.
(i J'ignore, Monsieur, si les ouvrages de mon
'( maître et Tinfluence qu'ils exercent sur une por-
€ tion déjà considérable de la jeunesse parisienne
o; VOUS sont connus. Ma lâche, si difiicile en elle-
même, serait a'ors grandement simplifiée. Une
« doctrine qui place, comme le fait la nôtre, la di-
« gnité dans la soumission, le bonheur dans l'obéis-
« sance et la liberté dans le dévouement, se sépa-
rerait nettement dans votre esprit de toutes celles
' que l'anarchie actuelle inspire et p'Opage pefidant
« les agitations révolutionnaires. Quoi qu'il en soit,
u la démarche «jue je fais en ce moment peut déjà
u caractériser les tendances de notre propagande.
« Aucune des sectes métaphysiques de notre temps
« ne pourrait aborder votre célèbre Compagnie avec
« les sentiments de respect et, l'ose dire, de frater-
« nité qui lient chaque positiviste à tont ensemble
« d'àmes militantes et dévouées.
«. Les théologiens qui s'obstinent à rest^T en de-
hors du catholicisme ne savent le combattre qu'en
lui refusant la vénération (ju'il mente et les Iran-
chises aux(|uelles il a droit. Notre école, au con-
traire, qui fait profession de s'abstenir de la théo-
logie, même en morale, a toujours su, et par les
perspectives mêmes de l'éloignement, mesurer la
majestueuse grandeur dont la religion romaine
AUG. COMTE ET LES JESUITES 407
« illastre l'hisloiie et conapter les immeoses servi-
< ces que ses plus vaillants défenseurs ont reoiius
(( et rendent encore à lu cause universellement re-
^* ligieiise de l'hiunanité.
« Il est temps |ue la lutte sacrilège des pirtis
« fasse p'ace à une discussion prudente et féconde,
« pendanl laquelle l^s adversaires ne se croiront
« plus des ennemis. Si les hommes d'aujourd hui
« sont tristement divisés par leurs croyances, ils
« sont encore soutenus et ralliés par df^s sentiments
« communs, et celte force protectrice qui s'oppose
« si heureusement u la dissolution sociale dans le
« présent permets ceux qui en ont conscience d*es-
« pérer une unité plus gi ande dans l avenir. Le vé-
« rilabli^ obstacle au rapprochement des consciences
« est dans le développement actuel des sectes inter-
« mé Jiaires dont les funestes conséquences engen-
« drent tour à tour les révoltes inutiles ou les
(( torpeurs dégradantes : pour être réelle et durable,
« la conciliation religieuse doit è re tentée entr e
« les opinions extrêmes et elle peut réussir toutes
« les fois q«ie des sympathies communes ei une es-
« time réciproque président àlacom;)in iiS')n.Lors-
« qu'un rapport su'fisant établit et maintient la
« communauté des renseignements, ceux qui sont
u unis pir le cœur ne sauraient rester longtemps
(( désunis par lesprit.
« Telles sont les indications auxquelles je dois
4o8 AUG. COMTE ET LES JESUITES
« borner une lettre qui a pour but de solliciter
« rhonneur d'une première entrevue. Quelque
« étrange que puisse paraître la tentative que je
« poursuis, je ne conserve aucun doute sur la pos-
« sibililé actuelle d'une ligue que des événements,
« malheureusement trop faciles à prévoir, doivent
a développer comme indispensable au maintien de
« Tordre européen. La seule cause de trouble qui
« soit dans ma pensée est dans la disproportion
« qui existe entre la grandeur de l'entreprise et ma
« force personnelle. Cependant, Monsieur, j'aime à
« retremper mon courage en pensant à la haute
a fonction religieuse dont vous êtes investi dans ia
« société ; loin d'augmenter mes craintes, elle les
« dissipe, car elle suppose cette élévation intellec-
« tuelle morale qui fait apprécier la bonne volonté
« comme supérieure au talent. Le vif désir de vous
« inspirer de l'estime pour une doctrine à laquelle
« je dois tout le bien qu'il m'est donné de fairn me
« permettra, je l'espère, le cligne accomplissement
« de ce que je regarde comme un grand devoir. C'est
« dans ces sentiments de confiance que j'attends de
« votre part la désignation du lieu, du jour et de
« l'heure où vous voudrez bien m'admettre auprès
« de vous.
« Salut et respect.
« Rome, le 17 Homère 69 (20 février 1857), via
« del Banco di S-Spirito, n°6, ^° piano. »
AUG. COMTE ET LES JESUITES ^OQ
Celte lettre est restée sans réponse pendant dix
jours, j'ai vu là une manifestation de l'orgueil
chrétien peu étonnante chez des théologiens adon-
nés à l'absolu, mais regrettable chez ceux des ca-
tholiques qui semblent approcher le plus de l'esprit
relatif inhérent au Positivisme. Cependant, comme
l'œuvre que nous poursuivons doit se réaliser tôt
ou tard, j'ai cru devoir insister pour établir dès à
présent la dignité d'une doctrine à laquelle les
fataiilés historiques réservent la présidence des
ligues religieuses que l'anarchie prochaine doit
susciter. J'ai écrit et porté moi-même le billet sui-
vant :
« Monsieur,
(1 J'ai eu Phonneur de vous écrire, il y a environ
a dix jours, pour vous demander une entrevue par-
« ticulière. Aucun avis de votre part n'est venu
« m'éclairer sur la suite que vous désirez donner à
« ma demande.
M J'ignore, Monsieur, les motifs de votre silence,
« mais avant de considérer ma mission comme
u accomplie, je dois, à défaut de la faveur d'un
« digne accueil, poursuivre la certitude d'un franc
« refus ; je vous écris donc de nouveau pour solli-
« citer de votre bienveillance la réponse que ma
« première letlre doit mériter, puisqu'elle ne dé-
« roge en rien aux lois ordinaires de la politesse.
MO ^UG. COMTE ET LES JESUITES
« En portant moi-même ces quelques lignes au
« /(?sw«, je prierai le religieux qui préside à l'entrée
« de cel établissement de vouloir bien vous de-
« mander et me transmettre vos intentions sous
'( la forme que vous jugerez convenable.
« Salut et respect.
A. Sabatier.
^( Rome, i" Arislole, etc. -^
Cette dernière tentative a été plus heureuse que
la première ; j ai pu voir, non le général lui môme,
mais le chargé d^saffairesde France. M Robillon*,
qui m'a parlé au nom de M, Bex. 11 a débuté par
me faire les excuses auxquelles j'avais droit; il a
expliqué le silence et l'absence de son général par
le grand nombre d'occupations dont ce dernier est
accablé. Venant ensuite à parler de vous, il m'a
demandé si vous étiez l'auteur des ouvrages d'éco-
nomie p (litique publiés par votre homonyme ; j'ai
vu aussitôt que mon interlocuteur ne connaissait
pas même l'existence de la doctrine religieuse au
nom de laquelle je venais lui parler. Il n'était pas
facile de Tinitier à l'ensemble de vos idées dans un
seul entrelien qu il n'avait pas lair de vouloir pro-
longer ni renouveler. J'ai fait de mon mieux en
1 . Ne ><'a.i?it-il point en réalité du P. Rnbillon ? M Sa-
batier aura sans doute commis celte légère méprise en
entendant prononcer le nom à l'italienne.
AUG. COMTE ET LES JESUITES 4l I
appelant son attention sur notre dogme de la sépa-
ration des pouvoirs, sur la prépondérance que
nous donnons à la morale, sur la dignité que nous
laissons à la femme dans la société. J'ai parlé de
notre pratique du culte privé, du système de com-
mémoration des grandesmémoiresdu calholicisme ;
j'ai insisté sur les dangers qui menaceront l'ordre
européen pendant la réorganisation des opinions
et des mœurs et sur la nécessité d'une ligue entre
lésâmes religieuses pour maintenir la tranquillité
matérielle en respectant la libre exposition des
doctrines Je voulais, avant de formuler nettement
vos dernières propositions, obtenir la certitude que
notre société était prise au sérieux et la <Jéclaration
qu'un des membres de la Compagnie de Jésus étu-
dierait consciencieusement au moins un des résu-
més qui portent votre nom, afin d'éclairer les
membres de son ordre, et surtout son général, sur
la valeur relative du Positivisme comparé aux au-
tres sectes anticatholiques.
J'ai offert de mettre à leur disposition tous les
exemplaires que je possède, de dcmner verbalement
tous les développements que je saurais trouver et,
enfin, de prolonger mon séjour à Rome aussi long-
temps que ces Messieurs le jugeraient convenable,
afin de leur laisser le temps d'apprécier l'utilité de
la ligue d'après une suffisante connaissance de la
doctrine. Mais à tous mes discours et k toutes mes
U'2 AUG. COMTE ET LES JESUITES
instances, M. Robillon a opposé avec une unifor-
mité systématique la même réponse : « Nous som-
« mes de pauvres religieux étrangers à la politique.
(( En morale, nous prêchons la loi et le nom de
« Jésus et la foi catholique ; il nous est impossible
« d'entrer dans une ligue qui n'a pas pour but
« direct le triomphe du nom de Jésus. Nous sa-
« vons que l'ordre européen peut être troublé,
« mais nous ne pouvons rien y faire, si ce n'est de
« confesser le nom de Jésus et de nous faire mas-
« sacrerpour lui. Noussommes très touchés des senti-
« ments que vous avez à notre égard, mais nous
« ne pouvons accepter aucun ralliement avec vous.
« Soyons amis et agissons chacun de notre côté ».
Telle était. Monsieur, l'invariable réponse à tous
mes arguments. C'est en vain que je cherchais
rignacien tel que vous le comprenez et tel qu'il
sera fatalement avant peu : je trouvais toujours le
jésuite, admirable de bienveillance, il est vrai,
mais affecté de cette surdité intellectuelle dont parle
Molière, qui est d'autant plus profonde qu'elle est
volontaire.
J'ai compris alors qan la première tentative du
Positivisme n'aurait d'autre effet que de ranger les
Jésuites au nombre des attentifs à la doctrine nou-
velle. Ce premier appel était indispensable, car leur
général et leurs principaux membres me paraissent
ignorants en sociologie comme de simples journa-
AUG. COMTE ET LES JESUITES ^l'âf
listes. Je crois pourtant que, malgré leur refus de
s'engager à un examen quelconque, ils chargeront
les membres parisiens de veiller au développement
de nos idées.
Je regretie que l'attitude de M. Robillon ne m'ait
pas permis de demander un ou plusieurs autres
entretiens, mais la discrétion et même la dignité s'y
opposaient. J'ai donc terminé notre conférence en
suppliant le père Jésuite, qui re})résentait à nos
yeux Tordre tout entier, d'examiner sérieusement
cette nouvelle manifestation de l'esprit de progrès
qui ne se montrait pas comme les autres radicale-
ment hostile à l'esprit d'ordre. « La prévoyance, lui
« ai-je dit, est un devoir même en politique. Pen-
« sez aux dangers de l'avenir, non pour vous, mais
(c pour les autres, et commencez, dès à présent, les
<(. ligues qui pourront adoucir les temps d'épreuve
« de rhumanilé. Du reste, avant de vous quitter, je
« répéterai la bonne parole que vous avez bien vou-
« lu me dire tout de suite: Soyons amis ; elle est
«déjà un commencement d'union et les événements
« la développeront de plus en plus. Sachez donc,
« dès aujourd'hui, que dans cette ville de Paris où
« le parti républicain prononce votre nom comme
«celui du principal ennemi, il existe un nouveau
«parti énergiquement dévoué à la République,
« mais prêt à défendre votre liberté comme la sien-
« ne. Quand les orages politiques de l'avenir mani-
'jl4 AUG. COMTE ET LES JESUITES
« resteront toute l'intensité de la crise moderne,
« vous trouverez les jeunes positivistes prêts à se
« faire tuer pour vous comme vous êtes pi êts à vous
a faire massacrer pour Dieu ».
Tel est, Monsieur, le compte-rendu de mon en-
trevue avec M. Robillon. J'ai essayé de le rendre
aussi fidèle que possible, à vous de voir ce qui doit
suivre ; j'ignore si vous jugerez, convenable d'éta-
blir des liens avec les Ignaciens de Paris ; pour ce
qui concerne Rome, commandez et j'. béirai.
Votre tout dévoué el respectueux disciple,
Alfred Sabatier.
A. M. Alfred Sabatier, à Rome.
Paris (10, rue Monsieur-le-Prince),
le vendredi 9 Arislote 69 (6 mars (857).
Mon cher disciple,
Après avoir soigneusement relu la précieuse let-
tre que j'ai ce matin reçue de vous, j'éprouve le be-
soin de vous faire immédiatement parvenir mes
justes félicitations sur la manière pleinement satis-
faisante dont vous avez récemment rempli la mis-
sion, non moins difficile qu'importante, que vous
aviez dignement acceptée. Dans la mémorable en-
trevue que vous me décrivez, vous avez noblement
AUG. COMTE LT LES JESUITES /i 1 5
manifesté la supériorité spontanée du Positivisme
sur tout théologisme, non seulement quant à l'éléva-
tion des pensées, mais aussi pour la modération et la
générosité des sentiments, et même la politesse des
procf^dés. Ce n'est pasplus votre fauteque la mienne,
si ceux où je voyais déjà de vrais ignaciens sont en-
core de simples jésuites, méconnaissant la situation
occidentnleet sacrifiant le but aux moyens, jusqu'à
ce que de nouvelles commotions éclairent leur em-
pirisme sur des dangers qu'ils subiront, tandis qu'ils
pouvaient rjous aider à les prévenir ou les adoucir.
On ne saurait mieux donner sa démission involon-
taire du véritable pouvoir spirituel, ni davantage
accepter la présidence sociale du Positivisme, que
ne Fa fait votie naïf interlocuteur, assez arriéré
probablement pour ne pas même sentir combien
Ignace de Loyola surpasse, à tous égards, leur Jésus-
Christ. Mais, malgré leur faible portée et leur insuf-
fisante émancipation, ces empiriques, queje persiste
à croire honnêtes, seront spontanément ii.fïuencés
par votre admirable lettre prélin)inaire, d'après la-
quelle une telle entrevue ne restera pas sans résul-
tats, même prochains. Quoi qu'il en soit, vousavez
main'enant accompli celle délicate négociation avec
autant de sagesse et de discrétion que de dignité.
C'est d'eux que devraient désormais procéder de
nouveaux contacts, que vous accueilleriez sans les
devancer.
/|£6 AXJG. COMTE ET LES JESUITES
Je vais seulement vous envoyer demain, par la
poste, pour le général des jésuites, auquel je vous
prie deles transmettre de ma part, sousTeniremise
de M. Robillon : 1° un exemplaire du Catéchisme po-
sitivisle ; 2° un exemplaire de l'Appel aux conserva-
teurs; 3° un exemplaire de ma Huitième circutaire
annuelle. Si ce triple envoi se trouvait convenable-
ment accueilli, je le ferais bientôt suivre des qualre
volumes de la Politique posUive. Au cas contraire,
nous aurons toujours fait notre devoir en mettant
ces personnages à portée de connaître la foi régé-
nératrice, dont ils ne semblent pas soupçonner
l'existence ; si toutefois leur langage à cet égard
est assez sincère, ce que d'anciens contacts avec la
cour romaine me font supposer douteux. Dius cette
situation, je ne dois ici faire aucune tentative envers
leur état-major français, dont j'attendrai les démar-
ches quelconques, si le général leur en prescrit.
Conformément au plan total de mes derniers tra-
vaux, l'opuscule que j'ai depuis longtemps projeté
sous le titre d'Appel aux Ignaciens ne paraîtra qu'en
1863, époque où de graves événements auront peut-
être attiré déjà Tattention de ces empiriques sur
refficacité conservatrice et l'aptitude conciliante du
Positivisme, qui finira par devenir leur unique ga-
rantie sociale....
Tout à vous,
Auguste Comte.
AUG. COMTE ET LES JtSLITES ^l'
M. Auguste Comte reçu le mardi 6 Archimède 69
(31 mars 1857) (Réponse le surlendemain).
Rome, 26 Aristote (23 mars 1857).
Via del banco di S Spirito, n° 6, 2*^ piano.
Très honoré maître,
Je reçois après huit jours d'attente le billet sui-
vant :
Rome, 20 mars.
(( Monsieur,
« Tous mes moments ayant été pris depuis huit
« jours par les exercices d'une retraite, hier soir
« seulement j"ai pu prendre lecture de votre lettre,
« Vos livres seront remis à mon supérieur général
« et je vous remercie en son nom et par vous, Mon-
« sieur Comte, de la bonne intention que vous avez
« eue, l'un et l'autre, en nous remettant ces volumes,
(' quoiqu'ils renferment une attaque directe contre
« la Sainte Eglise catholique et contre son divin fon-
(^ dateur notre Seigneur Jésus-Christ.
« Je ne puis que vous répéter ici, Monsieur, ce
« que j'ai eu l'honneur de vous dire : entre le oui
« et le non sur la question de la divinité de Jésus-
« Christ, Falliance est impossible, il n'y a pas à s'en
(( occuper ; mais vous me permettrez, Monsieur, de
« prier pour vous le Dieu de votre mère et de me
« dire avec considération, Monsieur,
« Votre serviteur dévoué,
« A. ROBILLON. »
•21
lu s AUG. COMTE ET LES JESUITES
Je m'empresse de vous faire parvenir cette ré-
ponse qui prouve que désormais les memDres de lu
Compagnie de Jésus ne refusent plus aux positivis-
tes, et ont même dépassé en leur faveur celte pre-
mière attitude de la bienveillance qu'on nomme poli-
tesse. Espérons que la lecture de vos ouvrages les
éclairera assez pour que le progrès de l'alliance
précède les terribles événements de l'avenir, afin de
les adoucir pour le salut de tous.
A M. Alfred Sabatier, à Rome.
Paris, 10, rue Monsieur-le-Prince,
le jeudi 8 Ârchimède 69 (2 avril i8.57)
Mon cher disciple,
J'approuve votre interprétation de la réponse
que vous me transmettez envers mes récents
envois ignaciens. L'initiative et les avances devant
naturellement caractériser la supériorité réelle, il
faut peu s'étonner que la grande ligue religieuse des
âmes d'élite contre l'irruption anarchique du délire
occidental commence par le Positivisme, seul capa-
ble d'y présider. C'est à la religion que convient la
principale application de la loi des trois étals, après
que toutes les conceptions préliminaires l'ont suffi-
samment subie. Si, comme sentiment, la religion
est immuable et doit seulement se développer con-
AUG. COMTE ET LES JESUITES _| 1 9
tinuelienient, elle est, en tant que conception, assu-
jettie, dans sa nature, à la marche universelle qui
régénère l'ensemble d'après les parties Or, l'état
positif consiste, pour la religion, à tendre systéma-
tiquement et directement vers sa destination nor-
male, jusqu'alors indirecte et spontanée: régler
toute la vie humaine, privée et publique.
Pour cette transformation décisive, la philoso-
phie des causes chimériques est irrévocablement
remplacée par celle des lois réelles, qui ne peut
pleinement prévaloir qu'en dirigeant une telle ré-
novation de la synthèse universelle. Depuis que le
Positivisme a dignement rempli cette condition
finale, la situation occidentale doit de plus en plus
susciter sou ascendant nécessaire, en manifestant
l'impuissance sociale des religions provisoires qui,
directement vouées au salut céleste, sont radicale-
ment incapable» de saisir l'ensemble des afluires
terrestres, inappréciable avant notre avènement.
Trente-un ans me séparent des mémorables con-
férences qui suivirent l'opuscule décisif, où j'avais
publiquement consacré ma vie à la fondation occi-
dentale du vrai pouvoir spirituel Alors, le véritable
chef du parti catholique (l'abbé La Mennais) pro-
voqua trois libres entretiens où, comme dignes ad-
versaires, sans aucun vain espoir de conversion
mutuelle, nous fûmes spontanément conduits à l'é-
bauche de la grande ligue religieuse, maintenant
^20 AUG. COMTE ET LES JESUITES
parvenue à sa pleine maturité. Ce souvenir carac-
téristique soutient, malgré les déceptions indivi-
duelles, mon aspiration générale à la réalisation
décisive de ce saint projet, où j'ai désormais rem-
pli les conditions d'une présidence nécessaire, qui
sera d'abord acceptée par les meilleurs débris de
l'ancien sacerdoce. Pendant que vous ouvrez ad-
mirablement à Rome nos relations ignaciennes,
mes deux éminents disciples de New- York ébau-
chent nos contacts paternels avec les catholiques
américains qui, la, dépourvus de toute domination,
même idéale, sont mieux accessibles à notre as-
cendant. Mais ce double effort n'instituera la sainte
ligue que quand les sympathies féminines y pour-
ront activementseconder les impulsions masculines.
Tout k vous,
Auguste Comte.
A Monsieur Alfred Sabatier,
Via del banco di Santo-Spirito, n° 6,
2o piano Roma (Italie).
AUG. COMTE ET LES JESUITES 421
[Epilogue]
M. Tomasso Tittoni, de Rome, m'écrit qu'à une
vente publique il vient d'acheter un exemplaire du
Catéchisme positiviste de M. Comte portant ces mots :
à M. Bex, général des jésuites, offert par fauteur
Auguste Comte. Paris, le 10 Aristote 69 ; et m'en-
voyant un fac-similé de l'épigraphe, il me demande
si cela est authentique. Cela est authentique en
effet : l'écriture est de M. Comte, et tous ceux qui,
dans le temps, étaient auprès de lui, savent qu'il
fit remettre, par un de ses disciples, au général des
Jésuites, un exemplaire de son Catéchisme. M Comte
en était venu k se séparer profondément des révo-
lutionnaires, et il avait raison, mais à placer une
grande confiance, et il avait tort, dans ce qu'il ap-
pelait les conservateurs. 11 s'imaginait que les con-
servateurs, reconnaissant que la philosophie posi-
tive est l'adversaire de la métaphysique révolution-
naire, verraient avec quelque satisfaction en elle
un auxiliaire contre un ennemi commun. En cela il
se fourvoyait complètement, il y a très peu, trop
peu de conservateurs tels qu'il se figurait, c'est-à-
dire de politiques se préoccupant de maintenir l'or-
dre matériel et abandonnant l'ordre moral aux
compétitions philosophiques, religieuses et politi-
ques qui le déterminent à chaque moment social.
V>'i AUG. COMTE ET LES JESUITES
L'ordre moral est la préoccupation essentielle de
nos prétendus conservateurs, préoccupation qui, à
elle seule, suffit à les transformer en rétrogrades.
Du reste l'exemplaire recueilli par M. Tittoni, lors
de lavante du mobilier des Jésuites, porte la preuve
de la méprise de M. Comte à l'égard de ces conser-
vateurs dont la célèbre société est la plus haute
expression : il n'est pa? même coupé.
E. L. (Emile Littré) *.
(1) La Philosophie positive. Revue dirigée par E. Littré
et rt.Wyrouboff, volume XII, janvier à juin 1874 'p. 31 3 ;
7* année.
TABLE DES NOMS PROPRES
Ambroise (St), 321,322.
Appûhn, 253, 25o, 257.
Archambault (Paul). 1~0.
Aristote, 188.
Banzet, 116, 117, H8, 127.
Barbier (le P.), 6, 124, 130,
134, 206, 326, 365.
Bartolo (Salv^arore di), 329.
Baumann (Antoine), 188.
Bellarmia,327.
Basse (Doin),130,203,206,234.
Blondel (Maurice), 13ri, 251,
252, 253,, 254, 253.
Bonaparte, 342.
Bossuet, 321.
Boulanger, 11.
Briand, 391.
Brièra (Y. de la), 242, 243,
246, 264.
Célestin III, 328.
Chevalier (Jacques), 160,3;j9-
Coigny (Aimée de), 225.
Comte (/Vug.), 13. 36, 39, 167,
168, 188, 217, 264,400.
Coubé (le P.), 55,266.
Cuche (le P.), 135, 136.
Cyprien iSt), 327.
Dante, 129.
Dantec (Le), 25.
Darwin. 7h.
Delfonr (abbé), 13, 20, 102,
120, 130, 194.
Dimier (Louis), 33,121.
Du Lac (le P.), 54, 1^8,193,
238.
Diipanloup, 326.
Fava (Mgr), 259.
Fénelon, 327.
Fidao, 15,32.
Fontaine (le P.), 6, 130, 132,
134,309.
FrançoisMe; Salles (St), 327.
Gaudeau (le P.). 130,152.379.
Ciilbert,^39, 123,180, 193.
Gladstone, 323.
Hilaire (St),|327, 328.
Imbart de la Tour, 75.
J.icqiieslII, 322.
Jeanne d'Arc, 227,
Jordan (Ed.), 318.
Jundzill,217.
Kant, 1!3.
Kertanguy(oommandant de),
177.
424
TABLE DES NOMS PROPRES
Lacordaire, 326.
Lactance, 327, 328.
Lacour (Lucien), 364.
Laffite (P.), 400.
La Fontaine, 141,
Lamennais, 419,
Lassalle,61.
Lasserre (Pierre), 17, 25, 38,
39,42, 4o. 53, 59. 67, 71,72,
80,83, 84, 85,92, 105, 107,
116, 124, 127, 180, 190-194,
198, 202, 217,252.259,393.
Le Bachelet, 293, 294, 296,
Lecanuet, 326.
Legendre (Maurice), 160, 359.
Léon XIII, 205, 259, 393,398.
Lépicier (le P.), 293,294.296.
Le Play, 331.
Littré, 310, 422,
Lorin (Henri), 309
Louis (St),342.
Lugan (Abbé), 15.
Luther, 220.
Machiavel, 147.
Mandat-Grance}' (Baron de),
151,180,?40, 365,
Manning, 325,
Maic-Aurèle,236.
Montalembert,326.
Moreau,i7, 25, 49, 53, 56,190,
340.
Mun (Comte A. de), 239.
Néron, 236, 271.
Nietzsche, 37, 39, 60, 72, 76,
82,84, 190-194.
Ollivier (Emile), 326.
Pascal (le P. de), 130.
Paul (St),255.
Payot, 251, 386.
Pie X, 393, 398.
Pierre (Jean), 180.
Rebell (Hugues), 17, 37, 46,
47, 54, 93, 122, 167, 188,
192, 193, 194.
Reinach (Salomon),107.
Renan, 45,127, 128.
Rolland (Mme). 402.
Roussel (Augusfe), 53.
Rousseau (Jeàn-Jacques), 62,
76.235.
Rubillon (le P.), 410,412-414.
Sabatier (Alfred), 13, 400-412.
Sangnier (Marc), 22, 24, 28,
29,97,183.
Scot (Duns),361.
Spencer, 116, 118.
Syveton,46.
Talleyrand,225.
Tauxier. 52,56,90,120,121,
180,193.
Taxil (Léo), 11.
Testis, 6,7, 60,154, 172,178-
181, 195, 196, 199, 201,203,
207 210, 252, 254, 384.
Tittoni, 421-422.
Tolstoï, 344.
Vacandard. 324,327,328.
Valois (Georges), 50, 55.
Vaugeois, 17, 56, 180.
Veuillot,239.
Vialatoux,15.
Vlmal, 199,200.
Voltaire, 65,69.236,271.
Wyrouboff, 422.
TABLE DES MATIERES
Pages
Avant-propos 5
PREMIÈRE PARTIE
PROPOSITION D'ALLIANCE ENTRE LE
CATHOLICISME ET LE POSITIVISME
CHAPITRE PREMIER. — Les bases de l'alliance. —
Le catholicisme de M. Maurras, — Son incroyance
transformée en « déâcience ". — Accord du catho-
licisme et du positivisme relativement à l'ordre
social 17
CHAPITRE IL — L'ordre d'après les positivistes
de « l'Action française ». — La croyance à l'm-
fini cause de désordre. — Impuissance des Reli-
gion? et des Voluptés. — Nécessité de s'attacher au
fini pour réaliser l'ordre. — Esthétisme et immo-
ralisme. -- Suprématie de la force. —L'humanité
partagée en esclaves et en maîtres. — L'ordre posi-
tiviste. — Appel à tous les moyens pour instaurer
ou maintenir cet ordre. — Négation de toute va-
leur humaine transcendante 35
CHAPITRE III. — Comment le christianisme est
exclu. — Dieu éliminé de la vie individuelle et de
la vie sociale. — L'hypocrisie théistique. — Assi-
4 26 TAP.Lr: DFS MATIKRE?
raiialion du christianisme an romantisme. — • Le
renversement des valeurs. — La religion considé-
rée comme une « transmutation arlificiense d'nne
impuissance en vertu » 64
CHAPITRE IV. — Comment le catholicisme est uti-
lisé. — Moyen de capter les âmes pour réaliser
l'ordre positiviste. — Retour à la discipline du
monde hellénique et romain. — Le venin du Ma-
f/nificnt et la musique de l'Église. — L'idée de Dieu
organisée. — LeScalholicisme équivalent du paga-
nisme antique. — Les divinités qui organisent les
arrangements d'une sage politique opposées à la
Divinité principe de vie intérieure. — L'ordre
« voulu par la nature » et l'ordre « voulu par
Dieu » 86
CHAPITRE V. — La casuistique de M. Descoqs.—
L'orthodoxie sans foi. — Le relativisme rea^fs/c. —
La métaphysique du sensible. — L'emploi de tous
les moyens et l'honnètelé native de M. Maurras et
de ses amis. — L'esclavage et la^démocralie. — La
« frénésie "Jde^Jésus et des prophètes. — Le Christ
de M. ;f Maurras et^le Jésus des protestants IH
CHAPITRE VL — La valeurfde Pentente pour les
« résultats bruts >. — Ju^tiflcation de Talliance :
le^bénéûce à en tirer. — L'apostolat|donné comme
l rétexte. — Comment M. Descoqs>ent éviter la
responsabilité du système pour n'en garder que les
avantages :"«|les°^résultats bruts ". — Le triomphe
de l'Église dans la société. — Libéralisme ma
chiavélique. — L'ordre extérieur sans l'ordre in-
térieur. — Les [principes de l'Evnngile éliminés
de la vie sociale 137
CHAPITRE VII. — L'illusion:? de « l'ordre établi »
et du a triomphe de l'Église ». — A l'idée d'un
TABLE DES MATIERES ^27
devoir à remplir est substituée l'idée d'un droit à
revendiquer. — Le devenir du monde. — Néces-
sité de dépasser tout ordre terrestre et temporel.
-- L'Église militante et non triomphante dans le
monde 158
DEUXIEME PARTIE
CONCEPTION POSITIVISTE ET CONCEPTION
CHRÉTIENNE DU CATHOLICISME.
CHÂ! ITRE PREMIER. — Comment M. Descoqs s'y
prend pour nous attribuer des citations
inexactes. — Accentuation *les critiques : Déficits
graves parmi les catholiques d'Action française. —
Redoublement d'admiration : les forces de VAc-
tion française agents de reconstitution sociale.
— Les citations éliminées. — Les prétendus tron-
quages de textes. — Appel à l'autorité des Études.
— Le « système barbare ;> repoussé et accepté. —
Nietzsche et VActio7i française. — Les citations de
Testis. — La physique sociale. — La monarchie et
le catholicisme. — Les inventions de M. Descoqs . 171
CHAPITRE II. — Nouveau recours à la casuisti-
que. — Toujours le même effort pour éviter la
responsabilité du système et bénéficier des résul-
tats. — Comment M. Descoqs nous fait dire des
hommes ce que nous disons du système. — Encore
['hypocrisie tfiéisiique. — Encore la « frénésie » de
.Tésus et des prophètes. — Le Christ de l'histoire
et le Christ des protestants. — « Par tous les
moyens » : Aimée de Coigny et Talleyrand ; les
". délicates distinctions » de M. Descoqs. — La
peur des risques à courir 212
428 TABLE DES MATIERES
CHAPITRE II . — La thèse et l'hypothèf©. —
Moyen de condamner les autres et de se justifier
soi-même. — L'alliance des « démocrates catholi-
liques » et des partis de gauche, — Le cas de
M. Blondel à l'Université d'Aix et à la Société
française de philosophie. — La théorie des allian-
ces. — Une alliance qui ne peut pas se faire. —
Aug. Comte et les Jésuites 241
CHAPITRE IV, — Le fait et l'idéal. — L'exclusi-
visme des alliances s'upposant au catholicisme. —
La réalité humaine et sociale à transformer du de-
dans par Vidéol et non du dehors par la thèse. —
La raison de l'organisation des hommes en État. —
Comment et en quel sens la contrainte est dans le
rôle de l'État. -— Impossibilité pour l'État d'être
neutre. — Que toute organisation sociale implique
des postulats moraux et religieux. — Comment c'est
par sa spiritualité que l'Église est indépendante
de l'État. — Comment l'État ne saurait être ce qu'il
doit être que par l'idéal chrétien que l'Église ensei-
gne et cultive.— Différence entre Vidéal et la thèse. 267
CHAPITRE V. — Le rôle de l'État et le rôle de
l'Église du point de vue de la thèse. — Le
système de la contrainte. — L'erreur et l'hérésie
délit à châtier au lieu de mal à guérir.— Le système
honteux de lui-même. — Opportiinisme et incon-
séquence. — L'orthodoxie sans foi et l'orthodoxie
qui fait abstraction de la foi. — Méconnaissance
foncière de l'esprit chrétien. — « >laterles âmes », 285
CHAPITRE VI. — Le rôle de l'Etat et le rôle de
l'Eglise du point de vue de l'idéal. — La sou-
veraineté spirituelle de l'Égiise. — Les maximes
TABLE DES MATIERES 4^9
chrétiennes et l'État. — Ce que c'est pour l'État
qu'agir chrétiennement : obligation de conscience
et non mot d'ordre. — Les moyens apostoliques
propres à l'Eglise et la Tradition. — Le rôle des
catholiques dans la société. — Les maximes de
l'Évangile appliquées à l'organisation sociale. —
Conception chrétienne de l'autorité 312
CHAPITRE VII. — Le libéralisme de neutralité et
le libéralisme de charité. — La distinction de
l'Église et de l'État. — L'idéal chrétien principe de
la vie sociale. — Les équivoques. — Confusion
de la contrainte et de l'obligation. — La discipline
de lÉglise. — Confusion de l'action au sens moral
et spirituel avec l'action au sens matériel, avec le
coup. — En quoi consiste le libéralisme de neutra-
lité et comment les partisans de la thèse s'en accom-
modent. — En quoi consiste le libéralisme de cha-
rité 348
APPENDICE I. — Le système des alliances par
les résultats seuls. — Rapport du naturel el du
■'iurnaturel au point de vue social. — Comment on
imagine une juxtaposition ou une coïncidence de
l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel et ensuite
une invasion par prise extérieure de l'un par l'au-
tre. ~ Perspective dénaturante : ce qui est devoir
devient concession. — La coopération sociale. — En
quel sens le surnaturel est extérieur à la nature. —
Laxisme religieux et rigorisme théocratique. --
Méconnaissance l'oncière de l'esprit chrétien. —
Vétérisme et modernisme 3T7
APPEiNDlCE II. — Auguste Comte et la Compa-
gnie de Jésus.— Documents publiés par M . P.Laf-
tite daus la Revue occidentale . — L'idée de subs-
tituer le général des Jésuites au pape comme chef
aOO TABLE DES MATIERES
de la catholicité. — La suppression du budget des
cultes. — Opposition d'Ignace de Loyala à Jésus-
Christ et des Ignaciens aux Jésuites. — Refus des
propositions d'alliance. — L'exemplaire du Caté-
chisme positiviste adressé au P. Bex 400
Table des noms pp.opkes • . 423
Imp. J. Theveuot, Saint-Didier (Haute-Marne).
Théorie de l'Éducation
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Positivisme et Catholicisme. A propos de ÏActAon
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Théorie
de rÉducation
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HUITIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE BLOUD & GAY
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1923
Tous droits réservés.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION
I
l'idée de ?<eutralité en éducation
L'idée qu'on se fait de l'Education et du
rôle de l'Educateur dépend évidemment de
l'idée qu'on se fait de l'homme et de sa des-
tinée. Selon qu'on admet en effet que
l'homme est ceci ou qu'il est cela, qu'il doit
être ceci ou qu'il doit être cela, pour rester
conséquent avec soi-même, on ne peut se
comporter de la même manière quand il
s'agit de travailler à former des hommes.
D'autre part aussi, les procédés qu'on em-
ploie pour élever des enfants, l'intention
dont on s'inspire et l'orientation qu'on leur
donne, quand même on ne s'en rendrait pas
compte, contiennent toujours, au moins im-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION
plicitement, une conception de l'homme et
de sa destinée. Et du reste, pour ceux qui
sont capables de réfléchir, rien ne peut les
aider davantage à préciser cette conception
que les nécessités avec lesquelles ils se trou-
vent aux prises et les observations qu'ils
sont à même de faire en Education. Il y a
donc là une relation qu'on ne devrait pas
pouvoir contester.
Néanmoins nous avons vu surgir et nous
voyons subsister la prétention d'instituer
une Education indépendante, c'est-à-dire une
Education qui ne suppose aucane croyance
chez ceux qui la donnent et qui n'en doive
développer aucune chez ceux qui la reçoi-
vent. Les partisans de cette Education l'ap-
pellent îieiUre, pour faire entendre qu'elle
laisse le champ libre à une autre Education
et que, si elle ne favorise aucune ;croyance,
au moins elle n'en contrarie aucune. Mais
en même temps aussi ils l'appellent laïque,
et en l'appelant laïque il arrive qu'au lieu de
la distinguer de l'Education religieuse ils
l'opposent tout simplement à elle. Par une
TIIÉOr.IE DE L'ÉDUCATION
ironie très significative, comme si un instinct
méconnu se vengeait en eux, ils élèvent
même la laiciié à la hauteur d'une religion ;"
et cette religion nouvelle, ils la dressent
contre l'autre en lui donnant justement les
allures mêmes qu'ils reprochent à l'autre.
C'est ainsi qu'en prenant contact avec la
réalité pour s'y appliquer, les théories faus-
ses et spécieuses manifestent leur impuis-
sance ou le venin qu'elles recèlent. Sous la
prétention d'instituer une Education indé-
pendante se cache donc — et c'est à peine si
on peut dire qu'il se cache — un dessein très
arrêté de substituer des croyances nouvelles,
des croyances laïques, aux croyances an-
ciennes ri).
(1) Pour se renseigner sur ce point il faut lire l'Ecole
d'aujourd'hui, par Georges Goyau. C'est une étude de
philosophie sociale positive, comme l'auteur sait en
faire, où, par le moyen d'une documentation très riche
et parfaitement bien mise en œuvre, se révèlent très
nettement l'état d'esprit et les tendances d'un certain
nombre de nos contemporains. — Nous signalerons
également Au sortir de l'école et l'Education populaire, par
^rax Turmann. Bien que faits d'un autre point de vue
THÉORIE DE L'ÉDUCATION
Cette inconséquence, depuis longtemps on
ne cesse de la signaler, et on a raison ; et on
a lieu de s'étonner que ceux qui la commet-
tent ou ne s'en aperçoivent pas ou en pren-
nent leur parti. Mais il nous semble qu'il y
a autre chose à faire et qu'on n'a pas fait suf-
fisamment : c'est de montrer l'extrême con-
fusion d'idées et la singulière incohérence
dans laquelle ils s'embarrassent et s'entre-
tiennent comme à plaisir, sans même se ren-
dre compte du caractère et des difficultés de
la question. C'est donc là tout d'abord ce
que nous nous proposons de faire. Et nous
en prendrons occasion, après avoir précisé
quel est ici le problème à résoudre, pour es-
quisser une théorie de l'Education.
et avec un autre dessein, ces deux livres contiennent
dans le même sens d'intéressantes indications.
II
INDIVIDUALISME ET POSITIVISME. — LE PROBLÈME
DE l'Éducation.
Les théoriciens de l'Education laïque (1)
considèrent généralement qu'en Education,
comme en politique, il y a deux systèmes
en présence et qui s'opposent : le système au-
toritaire et le système libéral. Ov, pour faire
cette distinction et pour opposer le système
libéral an système autoritaire, ils s'en réfè-
rent plus ou moins consciemment à la philo-
(1) Il est biftn entendu qu'Education laïque ici signifie
tout autre chose qu'Education donnée par des laïcs. Le
mot laie a changé de sens : il ne désigne plus seulement
des personnes comme autrefois, il désigne une doctrine,
une conception de la morale, de la sociologie, etc.
1.
10 TIir::0]tIE DE l/ÉDUCIATioy
Sophie individualiste du xviii^ siècle. Une
manière de penser en effet, et encore plus de
parler, nous est venue de là qui est passée à
l'état d'habitude et dont les esprits de notre
temps, malgré des influences contraires,
gardent toujours profondément le pli.
De ce point de vue on admet que chaque
homme est, absolument parlatit, un être à
part qui se suffit à lui-même pour être ce
qu'il est et dont le caractère essentiel, dans
sa réalité intime et constitutive, est de ne
relever que de lui, de manière que par na-
ture et primordialement il s'appartienne et se
possède sans réserve. Voilà ce qu'on exprime
en disant qu'il est libre, qu'il a des droits.
C'est un individu qui tombe en quelque
sorte du ciel, au milieu des autres individus,
avec une personnalité toute faite ou ayant
au moins en lui tout ce qu'il faut pour la
faire. Ainsi posé dans son individualité in-
dépendante, chaque homme n'a à recevoir
que ce qu'il veut librement recevoir et à
donner que ce qu'il veut librement donner.
En conséquence, exiger de lui autre chose,
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 11
au nom d'une autorité qui s'impose à lui du
dehors, c'est lui faire subir une contrainte,
c'est porter atteinte à ses droits, à sa liberté,
à sa personne. Et c'est là le mal, le mal dont
l'humanité a toujours souffert et dont il im-
porte avant tout de la délivrer. Si pour se
développer, pour vivre, chaque homme a be-
soin de faire des emprunts au milieu qui
l'entoure, il faut qu'il les fasse spontané-
ment, de telle sorte que rien n'entre en lui
qui ne soit conforme à ses aspirations. Et il
n'y a pas à craindre, s'il est laissé à lui-
même, qu'il agisse mal pour son compte, car
sa volonté ne peut être que la manifestation
des virtualités de sa nature. Et pourvu
qu'on ne lui impose pas artificiellement de
vouloir autre chose que ce qu'il veut naturel-
lement — on pourrait dire par instinct — ar-
rivé au terme de son développement, il sera
ce qu'il doit être et il fera ce qu'il doit faire.
Or, en partant d'une telle conception clai-
rement avouée ou secrètement acceptée, la
conclusion à laquelle on doit aboutir est
celle-ci : qu'en Education on n'a qu'à s'absto-
12 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
nir ou que, si l'on intervient, ce ne doit être
que pour écarter de l'enfant, de l'homme en
formation, les influences extérieures qui
pourraient fausser le libre jeu de ses facul-
tés et arrêter l'épanouissement spontané de
sa nature. Cette conclusion, qui est en quel-
que sorte purement négative, on ne la for-
mule sans doute pas toujours d'une façon
aussi explicite, mais on s'en inspire. Et il
semble bien que la neutralité qu'on prétend
introduire dans la pratique n'en soit qu'une
conséquence: car on fait de la neutralité non
pas une condescendance, mais la condition
même de la liberté ; et c'est comme telle
qu'on la préconise. Or, la neutralité ainsi
entendue, si elle était pratiquée, ce serait
évidemment l'abstention; ce serait l'enfant
laissé à lui-même pour le développement de
sa vie morale et religieuse. Il est vrai que,
dans le sj^stème établi, l'enfant, pour le dé-
veloppement de sa vie morale et religieuse,
est toujours censé relever de sa famille, et on
accorde à la famille le droit de n'être pas
neutre. Mais si la neutralité, comme on le
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 13
dit pour la justifier, est la condition même
de la liberté de Tenfant, comment la famille
peut-elle avoir ce droit? Et de ce point de
vue il est si précaire en effet qu'il n'est pas
rare de l'entendre contester ; et plus d'un —
nous n'en pouvons pas douter —- serait dis-
posé, au nom de la liberté et pour délivrer
Penfant, à le soustraire autant que possible
à l'influence de la famille. C'est tout à fait
dans la logique du système.
Mais, quoi qu'il en soit, ce qui est certain
en tout cas, c'est que les théoriciens de
l'Education laïque obéissent à cette tendance
dans les critiques qu'ils adressent à ce qu'ils
appellent le système autoritaire.
Ces critiques en effet ne visent pas à régler
l'usage de l'autorité, ni à dire quel en doit
être le caractère pour que l'exercice en de-
vienne légitime, mais elles visent à faire ap-
paraître l'autorité comme étant par essence
même une tyrannie qui ne peut avoir d'autre
résultat que de comprimer et de déformer. Le
système autoritaire, tel qu'ils l'entendent,
consiste à s'imposer par force ou par ruse, à
14 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
employer la contrainte sous ses formes diver-
ses pour étouffer chez l'enfant toutes les
initiatives, pour introduire en lui, sans lui
et même contre lui, des idées, des croyances,
des habitudes, en un mot pour le façonner du
dehors, pour le dresser comme on dresse un
animal sans tenir compte de sa personnalité.
Et de quel droit, demandent-ils, pareille
chose peut-elle se faire ? N'est-ce pas d'abord
une absurdité de vouloir ainsi transformer la
nature et de la supposer mauvaise pour se
donner la tâche de la rendre bonne? Et en-
suite n'est-ce pas un abus odieux que de cap-
ter des esprits qui sont faits pour penser par
eux-mêmes et des volontés qui sont faites
pour vouloir librement?
Voilà ce qu'ils disent et ce qu'ils répètent,
sans se lasser, en termes indignés et géné-
reux. Il est évident qu'ainsi ils opposent de
telle sorte la liberté et l'autorité qu'elles ap-
paraissent comme absolument inconciliables.
Ce sont deux ennemies entre lesquelles ils
nous mettent en demeure de choisir ; et ils
ne songent même pas à se demander si ce-
TIIEOIUE DE L EDUCATION J5
pendant il n'y aurait pas autre chose à faire
que de prendre tout simplement parti pour
Tune contre l'autre. Une fois les droits des
individus reconnus et affirmés, il leur semble
que le reste doit s'arranger tout seul. Cha-
cun en effet n'a-t41 pas sa conscience et sa
raison pour se diriger? Et quand on se di-
rige d'après sa conscience et sa raison, n'est-
on pas dans l'ordre et la vérité? Que faut-il
de plus ? Et quiconque ne parle pas tout à
fait comme eux devient immédiatement à
leurs yeux un blasphémateur de la liberté.
Nous ne faisons qu'exposer ou plutôt nous
résumons brièvement des idées connues.
Pour le moment nous n'avons pas à en exa-
miner la valeur. Toutefois nous avons hâte
de dire qu'à cette manière de voir correspond
au moins un sentiment de la dignité humaine
et du respect qui lui est dû que nous nous
garderons bien de méconnaître et dont nous
sommes convaincus qu'il ne faut jamais se
départir.
Mais justement nous trouvons que les nou-
veaux théoriciens de l'Education s'en dépar-
16 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
tissent d'une étrange façon quand, après
avoir critiqué le système autoritaire et avoir
pris parti pour la liberté contre l'autorité, ils
en viennent enfin à essayer de dire comment
ils entendent procéder pour leur propre
compte.
On a beau être partisan de la liberté, dès
lors qu'on a la charge d'un enfant et qu'on a
conscience d'en être responsable, il devient
impossible de le « laisser faire ». 11 faut inter-
venir dans sa vie, s'opposer à* ses désirs et à
ses idves ; il faut le faire travailler contre
son gré pour le faire devenir ce qu'il ne de-
viendrait pas s'il était abandonné à lui-
même; en un mot il faut se dresser devant
lui comme une autorité. Voilà le fait. On
dira peut-être qu'il n'y a pas à s'opposer à
tout ce qui se manifeste spontanément ch^z
l'enfant, et qu'il y a au contraire à favoriser
certaines tendances pour les utiliser contre
d'autres tendances. C'est vrai. Mais, outre
qu'il ne s'agit pas seulement d'obtenir que
certaines tendances l'emportent sur d'autres,
cela même exige une direction, et on n'arrive
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 17
pas à diriger sans contrarier. Qu'on emploie
l'habileté ou qu'on emploie la force, le résul-
tat est le môme ; c'est toujours de la domina-
tion. On ne saurait l'éviter. Aussi, en face
d'un enfant, la question qui se pose est de sa-
voir par quels moyens on pourra exercer une
action sur lui pour le diriger. Et la question
devrait aussi se poser de savoir comment on
a le droit d'exercer cette action, car tout à
l'heure on supposait précisément que ce droit
n'existe pas. Mais il semble maintenant que
ce sont des considérations dont on n'a plus à
s'inquiéter. Pressé par les nécessités de la
pratique, on ne se préoccupe plus que des
moyens d'agir sur l'enfant. Et, sans même
s'en apercevoir, par une volte-face des plus
singulières, on s'en réfère alors à une autre
conception de l'homme qui est absolument
dilférente de la première.
C'est qu'en effet à la manière de penser
qui se rattache à la philosophie individualiste
du xviii^ siècle est venue s'en ajouter une
autre : nous voulons dire la manière de pen-
ser positiviste. D'après le Positivisme, la Na-
18 THÉOraE DE L'ÉDUCATION
ture, dans sa totalité, n'est qu'un ensemble
de faits ou de phénomènes liés les uns aux
autres, dépendants les uns des autres, de
telle sorte que rien n'existe à part ni n'agit à
part et que tout se produit selon des lois dé-
terminées. La science a pour objet de décou-
vrir ces lois. Mais, les lois une fois connues,
nous savons comment et à quelles conditions
les phénomènes se produisent. Par suite,
nous acquérons un vrai pouvoir sur la Na-
ture et, en obéissant à ses lois, comme dit
Bacon, nous devenons capables d'en diriger
et d'en utiliser les forces. C'est ce qui se réa-
lise dans l'industrie sous mille formes diver-
ses. Or l'homme, nous dit-on, est une chose
comme les autres dans le tout de la Nature.
Les phénomènes qui se produisent en lui
sont soumis au même déterminisme ; et il
appartient également à la science d'en décou-
vrir les lois et d'en indiquer les conditions.
C'est l'objet particulier de la Psychologie ex-
périmentale. Grâce à la Psychologie expéri-
mentale, l'Educateur peut donc connaître les
lois de l'activité humaine et en conséquence
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 19
la diriger comme on dirige les autres forces
de la Nature. Et il se trouve ainsi en mesure
d'instituer un véritable système d'Education
scientifique. Rien n'est plus simple. Et qui
donc oserait ne pas se féliciter d'un pareil
progrès ?
Et, en parlant de la sorte, on continue plus
que jamais de répudier le sj'stème autoritaire.
On veut qu'il reste bien entendu que c'est au
nom de la liberté et pour la liberté qu'on
travaille. Seulement on a la science à son
service; et on met la science au service de la
liberté. — Il est toutefois regrettable qu'on
ne se demande pas si, entre la fin qu'on
poursuit et les moyens qu'on préconise, il
n'existe pas une irrémédiable contradiction.
Ces idées-là, nous devons encore le recon-
naître, on ne les exprime pas non plus tou-
jours aussi explicitement que nous venons
de le faire. Mais journellement néanmoins
ceux qui parlent d'Education s'en inspirent.
Nous en voyons qui déplorent que la
croyance au libre arbitre paralyse encore
l'action de l'Educateur. Quelques-uns sont
20 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
allés jusqu'à proposer l'emploi de la sugges-
tion hypnotique. Il paraît que d'autres comp-
tent sur des procédés analogues à la vaccina-
tion pour corriger certains vices. Et il en est
qui écrivent tranquillement des phrases
comme celle-ci : Si V Education était ce qu'elle
pourrait être, elle serait clans la plupart des
cas (pourquoi pas dans tous ?) maîtresse de
la forme que prendrait Vactivité de Ven-
fant (1).
Ainsi donc pendant que d'une part on fait
de l'enfant un être tellement sacré, une per-
sonne tellement inviolable, qu'il devient in-
terdit d'y toucher si délicatement que ce soit,
d'autre part on en fait une chose qu'on se
propose de manipuler comme de la matière
chimique, ou une force qu'on se propose de
diriger en employant les mômes procédés
scientifiques que pour diriger la force d'un
animal ou d'un cours d'eau. En vérité ce
n'était pas la peine de se récrier si fort con-
{[) Revue philosophique, décembre 1899, p. 602; arUcle
de M. Payot.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 21
tre le système autoritaire pour aboutir à de
telles conclusions ; ce n'était pas la peine de
se dire libéral pour assigner comme but à
l'Education de se rendre maîtresse de l'acti-
vité de l'enfant.
Voilà la confusion d'idées, l'incohérence
que nous tenions à signaler sous la phraséo-
logie qui la dissimule. Il y a là deux concep-
tions qui se heurtent. Si l'on admet que
l'enfant est une personne ou qu'il doit en de-
venir une, on ne peut, sans se contredire,
l'assimiler aux choses qui nous entourent ;
et c'est l'assimiler aux choses qui nous en-
tourent que de vouloir user des procédés
scientifiques pour le diriger. On use des pro-
cédés scientifiques pour dompter un cheval
ou faire travailler la vapeur. Mais le résultat,
c'est qu'on les asservit à ses propres fins et
qu'on les domine en maître absolu : on en
fait des instruments, des moyens pour satis-
faire ses besoins ou ses caprices. Et si ce
n'est point un résultat comme celui-là que
doit chercher l'Educateur ; si l'on a cons-
cience qu'en Education l'homme se trouve
22 TlIÉOIilE DE L'ÉDUCATION
en face de l'homme et non plus en face des
choses, ce qui est tout différent ; si, malgré
toutes les théories déprimantes, on garde au
moins le sentiment du respect qui est dû à
la personne humaine, même quand elle
n'existe encore qu'en germe, qu'on ne dise
donc pas, ou au moins qu'on ne laisse pas
entendre, que le rôle de l'Education, c'est de
se rendre maîtresse de l'activité de l'enfant.
Non, ce n'est pas le rôle de l'Education, mais
son rôle, au contraire, c'est de faire que Vac-
tivité de Venfant devienne maîtresse d'elle-
même. Et nous nous étonnons d'avoir à rap-
peler ces choses à des gens qui ont toujours
à la bouche le mot de liberté. Ne savent-ils
donc pas ce qu'ils disent ?
Mais en cela, et il importe de le bien voir,
réside la difficulté. Qu'on s'y prenne comme
on voudra, on n'arrivera pas à se passer de
l'autorité. Il ne sert de rien d'employer des
mots sonores pour se mentir à soi-même. Il
y a des nécessités pratiques inéluctables. A
vouloir s'y soustraire au lieu de les accepter,
on n'aboutit qu'à les subir. Il faut maintenir
THÉORIE DE L'ÉDUGâTIOX '^^3
hardiment que faire Téducation d'un enfant,
c'est nécessairement exercer sur lui une au-
torité et lui demander d'obéir. Et l'enfant
qu'on « laisserait faire », sous prétexte de
respecter sa liberté, risquerait fort de devenir
un être malfaisant contre lequel ensuite on
devrait employer la force brutale pour se dé-
fendre. C'est tout ce qu'on aurait gagné. Et
nous n'avons pas à nous inquiéter ici de sa-
voir s'il convient de dire que la nature est
bonne ou s'il convient de dire qu'elle est mau-
vaise. Nous constatons seulement comme un
fait que les enfants ne sont pas spontanément
et qu'ils ne deviennent pas par eux-mêmes,
sans qu'on les aide,, ce qu'ils doivent être.
Et en conséquence nous disons qu'il y a
nécessité d'intervenir dans leur vie. Ceci, on
ne le contestera pas. Mais nous reconnais-
sons en même temps qu'il y a là pour nous
un problème à résoudre ; et on ne paraît pas
s'en douter. Ce problème cependant a d'au-
tant plus de gravité que, bon gré mal gré,
dans la pratique il faut lui donner une solu-
tion. Il nous semble que nous pouvons assez
24 THÉORIE DE L'ÉDUGATION
bien le poser dans ces termes : Comment Ven-
fant peut-il être ou pourra-t-il devenir une
personne hwnainey dont le caractère essentiel
est de s' appartenir à eile-mênie et dont Vidéal
par conséquent est la liberté , sHl est néces-
saire que V autorité s'exerce sur lui et le fasse
agir par obéissance?
On s'imagine parfois se tirer d'embarras
en disant que l'autorité doit faire appel à la
conscience et à la raison et qu'ainsi elle cesse
d'être contraignante pour la personne dont le
droit est de n'agir que par elle-même. C'est
facile à dire. Mais quand l'Education com-
mence, l'enfant est comme s'il n'avait ni
conscience ni raison ; et pendant qu'elle se
continue, il n'a encore qu'une conscience et
qu'une raison insuffisamment formées ; et il
s'agit justement pour l'Educateur de les ai-
der à naître et à se former. Ce qu'on dit n'a
donc pas de sens. Si l'enfant avait une cons-
cience et une raison auxquelles on pût en
appeler et avec lesquelles il fût en état de se
diriger, son éducation ne serait pas à faire,
elle serait faite.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 25
Tout ce qu'on peut dire par conséquent,
c'est que le rôle de l'autorité en Education
est d'aider une conscience et une raison à
naître et à se former. iMais comment l'auto-
rité peut-elle obtenir un tel résultat ? Ne doit-
elle pas au contraire aboutir à les empêcher
de naître ou à les étouffer? Agir par soumis-
sion à une autorité^ c'est être dirigé; agir par
conscience et par raison, c'est se diriger soi-
même. Comment l'un peut-il mener à l'autre ?
est-ce qu'on tue pour faire vivre ? Si étrange
que paraisse ce problème,.n'oublions pas ce-
pendant qu'il n'a rien d'artificiel et que c'est
la réalité elle-même qui le pose.
Nous n'osons pas dire que nous entrepre-
nons ici de le résoudre : car il y aurait à ins-
tituer une théorie complète de l'Education,
et par conséquent toute une théorie de l'au-
torité et de la liberté. Mais si nous avions
réussi à marquer nettement en quoi il con-
siste et à faire sentir la difficulté, nous n'au-
rions pas perdu notre temps. On s'apercevrait
enfin que l'opposition qu'on établit — telle
qu'on l'établit — entre le système autoritaire
2
26 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
et le système libéral est vraiment trop sim-
pliste. Et on s'apercevrait aussi que le recours
à la science, au sens positiviste du mot, pour
lui demander des procédés d'Education, n'est
qu'un leurre et un trompe-l'œil.
Toutefois sans entreprendre une théorie
complète de l'Education ou une théorie de
l'autorité et de la liberté, nous essaierons
aussi brièvement que possible, ne serait-ce
que pour mieux poser encore la question,
d'indiquer en quel sens il faut chercher une
solution.
III
l'autorité ÉDUCATRICE; son caractère et son ROLE
Quand on considère l'enfant comme une
personne et qu'on se demande de quel droit
un autre intervient dans sa vie pour lui
faire penser et lui faire vouloir ce qu'il ne
penserait pas et ce qu'il ne voudrait pas spon-
tanément, on est porté à croire que ce droit
n'existe pas; et de ce point de vue, unique-
ment préoccupé de sauvegarder la personna-
lité de l'enfant, comme si déjà elle était
pleinement existante et qu'il n'y eût qu'à la
protéger, on repousse l'autorité tout simple-
ment. Quand d'autre part au contraire on
considère l'enfant comme un germe qui a
besoin d'être dirigé dans sa croissance ou
28 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
comme une force qui a besoin d'être dirigée
dans son action, on ne pense plus qu'aux
moyens à employer ; et de ce point de vue,
uniquement préoccupé maintenant de conser-
ver ou d'acquérir l'autorité qu'on est obligé
d'exercer sur lui, on perd le souci de sa per-
sonnalité. Il semble ainsi qu'il n'y ait pas de
milieu entre abandonner l'enfant à lui-même
ou l'opprimer. Or il est à remarquer que, dans
les deux cas, ce qui se dégage de ce qu'on dit
ou des attitudes qu'on prend, c'est que l'au-
torité est conçue uniquement comme une
puissance qui s'impose ou par contrainte ou
par habileté et qui, par essence même, se
trouve irrémédiablement extérieure et étran-
gère à celui sur lequel elle s'exerce.
Que l'autorité puisse en effet prendre ce
caractère là, il n'y a certainement pas lieu de
le contester. Telle est l'autorité du maître
antique sur son esclave et du monarque orien-
tal sur ses sujets; telle est en un mot l'au-
torité de ceux, quels qu'ils soient, qui abusent
des autres par la force ou la ruse. Et de ceux-
là il s'en trouve toujours et partout, hélas !
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 29
dans l'humanité. Mais rautorité a-t-elle né-
cessairement ce caractère-là? Ne peut-elle
pas en prendre un autre, et même un autre
absolument opposé? L'autorité qui agit n'est
pas une abstraction. Elle est incarnée dans
une personne qui vit; elle est une personne.
En s'exerçant elle se dirige d'après des in-
tentions. Son activité est une activité morale
Et il en résulte qu'elle change complètement
de nature selon Vintention qui Vanime.
Il y a l'autorité qui use du pouvoir et du
savoir-faire dont elle dispose pour subor-
donner les autres à ses fins particulières et
qui ne cherche qu'à s'emparer d'eux pour
les mettre à profit : celle-là est asservis-
sante.
Il y a l'autorité qui use du pouvoir et du
savoir-faire dont elle dispose pour se subordon-
ner elle-même en un sens à ceux qui lui sont
soumis, et qui, liant son sort à leur sort,
poursuit avec eux une fin commune : celle-
là est libératrice.
Entre ces deux manié -es de concevoir et de
pratiquer l'autorité il n'existe pas seulement
2.
oO THÉORIE DE L'ÉDUCATION
une diti*érence,il existe une contradiction. La
plupart du temps on n'a pas l'air de se dou-
ter que cette distinction soit à faire. On
parle de l'autorité, pour ou contre,, sans
préciser. Il faudrait pourtant savoir ce
qu'on attaque comme il faudrait savoir ce
qu'on défend. Et puisqu'il n'est pas possible
de se passer d'autorité, si l'on veut maintenir
la distinction de système autoritaire et de
système libéral, voilà sur quoi il faut la faire
reposer. C*est à l'autorité elle-même qu'il
faut demander d'être libérale, c'est-à-dire
d'agir avec des intentions désintéressées.
iVssurément on pourra toujours craindre
que l'autorité n'use, pour tyranniser les au-
tres, du prétexte qu'elle veut leur bien ; on
pourra toujours craindre qu'elle ne se dise
libératrice et qu'elle n'en prenne les apparen-
ces que pour en faire accroire aux autres, et
peut-être s'en faire accroire à elle-même, en
dissimulant ses intentions asservissantes.
Mais toutes les craintes qu'on exprimera à
ce sujet n'iront toujours qu'à réclamer d'elle
qu'elle soit animée d'intentions désintéressées
THÉORIE DE 1/ÉDUGATION 3 1
qui la rendent libératrice. Et ainsi on ne fera
rien de plus qu'abonder dans notre sens.
Nous ne voulons pas dire qu'il n'y a pas de
garanties à prendre. Tant s'en faut l et nous
croyons que l'autorité qui en ce monde a
conscience de sa responsabilité, sachant sa
faiblesse et la grandeur de sa tâche, doit, en
s'organisant, chercher elle-même des garanties
contre elle-même au lieu de les repousser.
Toutefois qu'on ne prétende pas lui imposer les
intentions qu'elle doit avoir : car les inten-
tions ne s'imposent pas; et ce serait vouloir
la traiter comme justement on ne veut pas
qu'elle traite les autres. Qui du reste les lui
imposerait ? Une autorité placée au-dessus
d'elle? Mais qui les imposerait à cette auto-
rité-là ?0n remonterait ainsi à l'infini. Il n'y
a pas d'organisation, il n'y a pas de système
qui puisse remplacer la bonne volonté. Et
en dernière analyse, c'est toujours à l'ini-
tiative de la bonne volonté que sont dus les
bonnes organisations et les bons systèmes.
Ajoutons maintenant que, comme il existe
deux formes d'autorité, il existe aussi deux
THÉORIE DE L'ÉDUCATION
formes d'obéissance: car l'obéissance non
plus n'est pas une abstraction qu'on peut
définir et lixer dans un concept ; elle est
l'acte d'un être vivant, mobile et complexe,
et elle prend aussi un caractère différent se-
lon l'intention qui l'anime. Il faut donc dis-
tinguer Vobéissance servile qui correspond à
l'autorité autoritaire, s'il est permis de s'ex-
primer ainsi, et Vobéissance libre qui corres-
pond à l'autorité libérale. Si dans un cas
obéir, c'est subir, il n'en est pas du tout de
même dans l'autre cas où obéir, c'est au con-
traire accepter.
Et il apparaît ainsi comment le problème
posé peut être résolu. Il ne s'agit pas de sa-
voir — nous n'insisterons jamais trop sur ce
point — comment se concilient des notions
abstraites, conçues contradictoirement et fi-
xées une fois pour toutes en des définitions.
Mais il s'agit de savoir comment peuvent se
concilier des êtres vivants qui sont capables
de se mouvoir, de changer et de se trans-
former.
Qu'on ne s'imagine pas toutefois que l'E-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION ^ 33
ducateur n'a qu'à chercher l'ohéissance libre
pour la rencontrer; car son rôle, c'est préci-
sément de l'engendrer, de la faire naître.
Mais bien loin que son autorité, si elle est
ce qu'elle doit être, soit en opposition avec
la liberté de l'enfant, nous disons qu'elle en
est, au moins dans une certaine mesure, la
condition. La liberté de l'enfant en effet
n'est pas une donnée d'où Ton part ; c'est
un idéal à atteindre. Ceux même qui,
comme M. Payot, par exemple, repro-
chent au Catholicisme d'enseigner que « la
nature humaine est foncièrement mau-
vaise (1) » — ce qui du reste n'est pas exact
— reconnaissent néanmoins que l'enfant est
tout d'abord « une anarchie d'appétits et de
penchants (2) ». Et ceci revient à dire qu'il
(1) Revue philosophique, décembre 1899, p. 6ol. — Cette
doctrine de la perversion foncière de la nature humaine
est proprement celle de Luther et de la Réforme. A cha-
cun ce qui lui appartient. Or elle est condamnée, expli-
citement et formellement condamnée par l'Église catho-
lique. N'importe, on s'obstine à la lui attribuer. Si ce
n'était de l'ignorance, ce serait évidemment de l'impu-
dence. Mais pourquoi reste-t-on dans cette ignorance?
(2J Ibid,, p. 602.
34 THÉOniE DE l/ÊDUCATION
est comme emprisonné dans son égoïsme,
qu'il n'est pas maître de lui, qu'il ne se pos-
sède pas, qu'il n'est pas libre. Pour devenir
libre, il faut par conséquent qu'il s'élève au-
dessus de ses instincts et qu'il domine cette
anarchie intérieure. Or c'est pour coopérer à
cette œuvre d'humanisation que l'interven-
tion de l'Education est nécessaire : car, si ce
n'est pas pour subordonner l'enfant à son
égoïsme propre que l'Educateur intervient,
ce ne peut pas être non plus pour se subor-
donner, lui, à l'égoïsme de l'enfant. Sa con-
descendance n'est pas une abdication : autre-
ment il n'y aurait rien de gagné. L'enfant a
besoin d'être défendu contre lui-même, il a
besoin qu'on l'aide à se conquérir. L'autorité
de l'Educateur est le secours qu'il attend et
qu'il réclame pour devenir ce qu'il doit être.
Et cette autorité ne peut être efficace qu'en
gardant son caractère d'autorité. Il faut donc
que l'Educateur commande, il faut qu'il in-
tervienne par la volonté : car son œuvre est
pratique et non spéculative. Mais il doit in-
tervenir de telle sorte que, dans la crainte
THEORIE DE L EDUCATION oo
même qu'il inspire, lorsqu'il est obligé d'en
inspirer, il y ait déjà du respect, pour que le
respect amène la confiance et la confiance
l'acceptation; et de telle sorte enfin qu'au
terme l'opposition se trouve résolue dans un
amour réciproque. Seulement il n'obtiendra
ce résultat que s'il est animé d'une inten-
tion désintéressée.
A supposer en ellet que Tégoïsme de l'en-
fant pût être dompté et utilisé par un égoïsme
plus fort ou plus habile, le but ne serait pas
atteint : car il ne s'agit pas de dompter cet
égoïsme, il s'agit de faire qu'il se rende, qu'il
se fonde et qu'il se transforme. Et s'il ne
rencontrait en face de lui qu'un autre égoïsme
semblable à lui-même, ce ne serait qu'une
raison de plus pour lui de rester ce qu'il est
en s'armant pour se défendre. Mais si l'Edu-
cateur, par toute son attitude, montre que ce
n'est ni pour son plaisir, ni pour son profit,
ni par caprice, ni par orgueil, qu'il use de
son autorité ; s'il commande de manière à
donner l'impression que lui-même obéit en
commandant, il devient alors pour l'enfant
36 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
comme la révélation d'une vie supérieure où,
sous le règne de la justice et de la bonté, l'op-
position des égoïsmes disparaît. En cessant
d'être un individu, il lui apprend à sortir de
son individualité ; il lui en fournit l'occasion,
et il le réchauffe de sa générosité pour qu'il
s'ouvre et qu'il s'épanouisse.
Et qu'on ne demande pas à quels procédés
techniques il faut avoir recours. Nous répon-
drions volontiers qu'ils sont tous bons pourvu
qu'ils soient vraiment animés d'une intention
désintéressée. Mais aussi avec cette intention
là l'Educateur sera amené à se faire tout à tous.
Il sera vivant, souple, large, condescendant,
bien autrement que s'il prétendait s'enfermer
dans une neutralité factice. Il saura varier ses
procédés et les adapter aux circonstances
comme aux individus. Et s'il est des moyens
dont il faut dire qu'ils sont absolument mau-
vais, c'est qu'ils ne peuvent s'accorder avec
une intention désintéressée. C'est le cas ou
jamais de répéter que, tant vaut l'homme, tant
vaut la méthode : car ici on vaut non par ce
THEORIE DE L EDUCATION
qu'on dit ou ce qu'on fait, mais par ce qu'on
est. C'est l'âme qui est tout (1).
En conséquence l'Education n'a rien de
commun avec un métier. On peut très bien
réussir dans un métier, quel que soit le mo-
tif dont on s'inspire. Ce n'est qu'affaire d'ha-
bileté. En Education au contraire c'est le
motif dont on s'inspire qui compte et qui
agit. Et ce motif, pour que l'action de l'Edu-
cateur soit à la fois légitime et bienfaisante,
doit être d'un autre ordre que celui des inté-
rêts et des ambitions où les individus sont en
concurrence les uns contre les autres. S'il
convient d'être habile, c'est à la condition
d'avoir plus et mieux que de l'habileté. Il ne
s'agit pas ici de se faire une situation en
l'emportant sur les autres; il ne s'agit pas
(1) Qu'on nous permette de signaler ici une conférence
de Monseigneur Spalding, évéque de Péoria, parue
dans la Revue du Clergé Français du lo février 1900, sur
la Mission vitale de l'Université, On y trouve, avec des
vues hautes et larges, un sentiment très vif de ce qui
constitue vraiment l'œuvre de l'Education. Les devoirs
qu'elle impose, les résultats auxquels elle doit aboutir,
l'esprit qui doit l'animer y sont indiqués avec une déci-
sion et una fermeté saisissantes.
3
38 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
non plus de capter pour s'en servir des for-
ces naturelles; il s'agit de coopérer à former
des personnes qui s'appartiennent à elles-
mêmes intérieurement et qui soient respon-
sables de ce qu^elles pensent et de ce qu'elles
veulent. En aucune façon il ne peut être
permis de les prendre comme moyens. Ce
qu'on fait avec elles, il faut le faire pour elles.
Et il ne servira jamais de rien de bien payer
l'Educateur soit en argent soit en honneurs
si, pour accomplir sa tâche, il ne poursuit
pas un but absolument différent de toutes
les récompenses de ce genre. Aussitôt que sa
fin, d'une manière quelconque, devient exté-
rieure à son œuvre, il en perd le sens.
Et à cette occasion nous dirons que ce n'est
pas non plus le fait d'avoir la vérité ou de
croire qu'on Ta et de vouloir la donner qui
peut légitimer l'intervention de l'Educateur
et justifier les moyens qu'il emploie. Celui
en effet qui voudrait exercer son autorité au
profit d'une doctrine ou d'une institution abs-
traitement conçues perdrait, lui aussi, le souci
des personnes. Il les prendrait, lui aussi.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 39
comme des moyens pour réaliser une fin
conçue indépendamment d'elles, et ainsi il
les traiterait encore comme des choses qu'on
a le droit de dominer et de façonner du dehors.
Tandis que ce qu'il doit vouloir, c'est que par
son concours elles réalisent elles-mêmes leur
fin. Et cette fin n'est pas différente de la
sienne. Ce n'est pas une abstraction, ce n'est
pas non plus un idéal extérieur à la vie. C'est
l'union des esprits et des volontés dans un
même foyer de lumière et dans un même
foyer d'amour.
Mais, et nous nous empressons de le faire
remarquer, pour que l'Educateur prenne l'at-
titude qui convient, pour que, en usant de son
autorité, il se dévoue et en définitive se sa-
crifie, pour qu'il ne se prenne pas lui même
pour fin dans son individualité, il faut qu'il
s'inspire d'une doctrine de vie qui donne un
sens et une valeur à sa manière d'agir. Son
action ne peut être qu'une croyance mise
en œuvre, qu'une conception qui s'élabore
et qui s'affirme. Il faut qu'il ait ou qu'il ac-
quière cette conviction que, par son origine
40 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
comme par sa destinée, il est solidaire de ceux
qui lui sont confiés et qu'il ne peut sans préva-
rication séparer son sort de leur sort, soit en
les abandonnant à eux-mêmes, soit en se ser-
vant d'eux pour une fin extérieure à eux. Au
fond ce sont eux qu'il doit vouloir et qu'il doit
vouloir pour eux-mêmes, sans rien vouloir par
eux qui lui soit propre. Et pour les vouloir ainsi
il faut qu'il les veuille par Dieu et pour Dieu,
c'est-à-dire dans l'Unité vivante qui est leur
principe commun et leur fin commune. Or il
serait facile' de montrer qu'une telle doctrine
est celle-là même que contient l'Evangile. Et
rien sans doute ne serait plus instructif que
de retrouver ainsi le Christianisme engagé et
impliqué en quelque sorte dans la réalité
même, si bien que tout ce qui s'y fait de bon,
malgré les apparences, ne se fait que par lui
et pour lui. Mais nous n'avons entrepris ici
que de donner des indications.
Au point de vue individualiste, quand on
se demande de quel droit l'Educateur exerce
son autorité, on ne trouve pas de réponse.
C'est qu'il y a là bien plus qu'un droit, il y a
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 41
un devoir. Si ce n'était qu'un droit, il pour-
rait s'abstenir impunément de l'exercer. Mais
l'Educateur qui a conscience de sa tâche, qui
ne veut ni abandonner les enfants à eux-mê-
mes, ni les asservir en faisant d'eux des ins-
truments, se sent comme identifié avec eux^
de telle sorte que leurs ignorances, leurs mi-
sères, leurs fautes pèsent sur lui comme si
elles étaient siennes et comme s'il en était
responsable ; de telle sorte encore qu'en les
corrigeant par devoir — et non certes pour
exercer un droit — il souffre avec eux, comme
s'il se corrigeait lai-même, des punitions
qu'il leur inflige et des efforts qu'il leur de-
mande. En réalité il intervient dans leur vie
comme il intervient dans la sienne et pour
la même raison. C'est une foi qui le fait agir,
une foi qui l'élève au-dessus de lui-même,
au-dessus des choses du temps et des inté-
rêts individuels. Il n'y a pas d'Education
sans cela. Et cette foi qui le fait agir est celle
aussi qu'il inspire aux autres pour les élever
également au-dessus d'eux-mêmes, pour les
faire monter avec lui et leur faire atteindre
42 TIIÉOEIE^DE L'ÉDUCATION
une fin qui soit la leur aussi bien que la
sienne. Par la sincérité de sa vie l'homme et
l'Educateur en lui ne font qu'un.
Dans ces conditions, et dans ces conditions
seulement, s'il use encore de menaces et de
punitions — et bien qu'il faille toujours
tendre à s'en passer, il reste toujours indis-
pensable d'en user plus ou moins — , les me-
naces et les punitions n'ont plus que les
apparences de la contrainte, comme les châ-
timents que quelqu'un s'imposerait à lui-
même. Tout en les subissant, l'enfant peut
commencer à y consentir. A lui tout seul il
ne se les infligerait pas; et c'est précisément
pour cela qu'elles sont nécessaires. Mais par
elles, si l'Educateur est ce qu'il doit être, une
conscience vient parler en lui, une conscience
qui d'abord supplée la sienne et qui, en la
suppléant, l'éveille et l'éclairé. Encore une
fois, c'est toujours une autorité et une au-
torité qui reste ferme pour ne pas faillir à sa
mission. Mais ce n'est pas un maître sans
cœur et sans entrailles ; ce n'est pas non plus
une loi sèche et raide, sans souplesse et sans
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 43
vie, un impératif catégorique et rébarbatif.
Sa fermeté est imprégnée de pitié et de bonté.
Si en un sens son intervention constitue néan-
moins une violence, c'est une violence seule-
ment pour la partie inférieure, pour les ins-
tincts égoïstes. Et ceux mêmes qui y résistent
l'approuvent en y résistant. Pour toute bonne
volonté, si rudimentaire qu'elle soit, elle cesse
d'être une ennemie pour devenir une alliée.
Comme elle sait bien qu'en définitive elle
ne peut s'emparer intérieurement de ceux
qui ne veulent pas se rendre, comme elle sait
aussi du reste que si elle s'en emparait elle
n'aurait plus en face d'elle, au lieu de per-
sonnes qui se donnent, que des choses qui se
laissent prendre, elle introduit dans ses or-
dres les plus impérieux comme une sorte de
supplication ardente qui les transforme en un
appel pressant. Ce n'est plus un individu
qui se dresse contre d'autres individus. C'est
une âme à travers qui Dieu passe, une âme
qui s'ouvre, qui sort d'elle-même et qui, por-
tant Dieu avec elle, s'en va vivifier d'autres
âmes. En se faisant pénétrante par désinté-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION
ressèment elle peut entrer en elles sans por-
ter atteinte à leur autonomie. Elle cesse de
leur être extérieure et étrangère. Tout en leur
commandant du dehors, elle leur parle et elle
agit en elles du dedans comme une grâce. Il
n'y a donc plus là une volonté qui s'impose
à d'autres volontés pour les dominer ; mais
il y a une volonté qui se prête à d'autres vo-
lontés pour les aider à vouloir, pour vouloir
avec elles. Et finalement il se trouve que l'au-
torité de l'Educateur, c'est sa conscience même
qui vit, sa conscience où Dieu est, qui se
manifeste en vivant, qui rayonne autour de
lui et qui se communique en agissant chez
les autres en même temps qu'elle agit chez
lui.
On s'en va répétant sans cesse que l'Edu-
cation doit développer chez l'enfant l'initiative
personnelle; on redit sur tous les tons que
faire l'Education de quelqu'un c'est lui ap-
prendre à penser, à vouloir, à vivre en un
mot par lui-même. Et sans aucun doute on
a raison. Mais on ne s'occupe pas assez des
conditions à remplir pour obtenir ce résultat.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 45
Et si c'est facile à dire, il faut bien reconnaî-
tre que c'est moins facile à pratiquer : car il
ne s'agit pas ici de commander, de diriger,
de façonner à son gré en ne tenant compte
que de sa force ou de son habileté. L'autorité
éducatrice n'est pas la maîtrise qu'on exerce
sur les choses, sur les animaux ou sur les
esclaves. Nous disions tout à l'heure qu'elle
doit toujours tendre à inspirer la confiance
par le respect pour que finalement l'opposi-
tion se résolve dans un amour réciproque.
Mais il faut pour cela qu'elle voie dans l'en-
fant un homme en germe, une âme, quelque
chose de sacré qui par son origine, sa nature,
sa destinée l'oblige, elle aussi et tout d'abord,
au respect et à l'amour.
En conséquence, si vraiment elle remplit
son rôle, si elle travaille réellement à déve-
lopper l'initiative personnelle, à former des
hommes capables de penser, de vouloir, de
vivre par eux-mêmes, au lieu de se substituer
à eux et de les subordonner à ses fins parti-
culières, au lieu de chercher à les dominer
pour s'en servir d'une façon quelconque, et
40 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
SOUS un prétexte quelconque, elle aboutit au
contraire à se rendre inutile auprès d'eux, elle
fait en sorte qu'ils sachent et qu'ils puissent
se passer d'elle. Mais il apparaît clairement
ainsi qu'elle ne reste fidèle à sa mission que
si elle s'exerce en se sacrifiant. Et il faut
donner à ce mot tout son sens dans ce qu'il
a de pratiquement dur et mortifiant. Et voilà
précisément la difficulté de la tâche en Edu-
cation. Il ne sert de rien de fermer les yeux
pour ne pas la voir ou de chercher des expé-
dients pour l'éviter. Si l'on ne veut pas s'y
heurter et s'y meurtrir inutilement il faut
avoir le courage de la regarder en face et de
l'affronter. Le maître n'a pas à travailler sur
l'élève ; il a à travailler pour lui. Mais c'est
avec lui qu'il doit le faire malgré les opposi-
tions qu'il rencontre en lui. C'est une œuvre
commune à laquelle chacun d'eux coopère,
et chacun d'eux, peut-on dire, en a la respon-
sabilité totale. Si indispensables en effet que
soient les secours apportés parle maître à l'é-
lève, ce que celui-ci devient n'en est pas
moins son œuvre propre. Il faut donc que le
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 47
maître non seulement consente, mais encore
qu'il veuille positivement que l'élève s'appar-
tienne à lui-même et qu'il s'appartienne le
plus complètement possible, avec un senti-
ment haut et ferme de sa personnalité. C'est
ainsi du reste qu'il pourra obtenir de lui le re-
tour auquel en un sens il a droit. Pour mé-
riter en effet le respect, la confiance et l'amour
il importe essentiellement de ne pas préten-
dre les imposer.
Il ne s'agit pas, comme on le dit trop sim-
plement quelquefois, de façonner des person-
nes : car cette expression pourrait signifier
que l'Educateur travaille sur une matière
malléable qui subit du dehors son action. Il
ne s'agit pas non plus, comme on le dit en-
core également, de respecter seulement des
personnes dans leurs droits et leur liberté :
car on on n'a tout d'abord devant soi que des
libertés en puissance et des droits qui s'igno-
rent. Mais il s'agit d'aider des personnes à
prendre conscience d'elles-mêmes, de leurs
devoirs, de leur responsabilité. Il s'agit de les
susciter à la vie intellectuelle et morale, en
48 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
un mot de les faire naître. L'Education en
effet est véritablement un enfantement.
Or, comme l'enfantement, elle est œuvre
d'amour, mais d'amour réfléchi et voulu, par
lequel on aime quelqu'un pour lui et non
pour soi, d'amour qui n'est soumis à aucune
fatalité et qui atteint son but librement en
sachant ce qu'il fait. C'est parce qu'elle est
essentiellement aimante que l'autorité éduca-
trice évite d'être opprimante. Et nous expri-
mions tout à l'heure la même vérité en disant
qu'elle ne doit s'exercer qu'en se sacri-
fiant. Mais en se sacrifiant elle n'évite pas
seulement d'être opprimante, elle devient
libératrice, elle communique la vie. Elle
ne se concilie pas seulement avec la libre
initiative de l'élève, elle lui fournit le
secours dont elle a besoin pour se produire.
Et s'il convient de dire que c'est un enfante-
ment, c'est un enfantement à une vie supé-
rieure par l'action d'une vie supérieure.
L'Education ne peut donc être qu'une œu-
vre de charité. Sans la charité une antinomie
irréductible subsiste ici. Mais, qu'on le remar-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 4t)
que bien, nous donnons à ce mot son sens
pleinement chrétien, le sens que lui donnait
saint Paul. On s'est évertué, il est vrai, à lui
faire signifier autre chose ; on voudrait enten-
dre par là je ne sais quelle pitié orgueilleuse
qui ne rend de services que pour se faire va-
loir ou pour affirmer sa domination. On met
ainsi le simulacre à la place de la réalité. Il n'y
a charité que s'il y a vraiment sacrifice de soi
à autrui. Et dès lors qu'on intervient dans la
vie des autres — et c'est bien là ce que sup-
pose l'Education — pour ne pas se compor-
ter comme si on avait à s'emparer d'eux, il
faut les aimer en s'oubliant soi-même. A
cette condition, ce qu'on leur fera faire et ce
qu'on leur fera penser sera toujours bon et
vrai au moins par l'intention. Et même dans
le cas où ils seraient ensuite amenés à le
rectifier, ils ne seraient pas amenés pour cela
à désapprouver l'influence qu'ils auraient
subie, parce qu'ils sentiraient encore que
cette influence dans son principe était libéra-
trice.
Si l'autorité de l'Educateur a parfois l'appa-
50 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
rence d'une force qui violente, elle n'en a que
Tapparence. Au fond, quand elle est ce qu'elle
doit être^, sous ses formes diverses, elle est
toujours une âme qui se donne. Elle n'inter-
vient pas dans la vie d'autres âmes pour les
posséder, mais au contraire pour leur fournir
les moyens de prendre pleinement possession
d'elles-mêmes. C'est une âme qui nourrit
d'autres âmes de sa propre substance pour
les faire vivre et grandir, pour les mettre à
même de se donner à leur tour et d'accom-
plir à leur tour œuvre de personnes hu-
maines.
En tant que l'Education est une influence
subie, elle s'impose avec l'inéluctabilité d'une
loi naturelle. Nous ne pouvons échapper à
l'action de la société dans laquelle nous nais-
sons et dans laquelle nous vivons. Pour son
bien ou pour son mal, personne ne peut évi-
ter de recevoir une Education. La tentative
même d'y soustraire quelqu'un n'est qu'une
autre manière de la lui faire subir, puisque
c'est toujours, indépendamment de lui, le
mettre encore dans des conditions qui contri-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 51
hueront à déterminer ce qu'il deviendra. La
chose vaut la peine qu'on y fasse attention.
Les partisans les plus décidés de l'individua-
lisme protestant ou rationaliste ne peuvent
nier cette vérité de fait. Et quand ils y réflé-
chissent, ils doivent trouver qu'elle est singu-
lièrement gênante pour eux.
La question n'est pas de savoir si, oui ou
non, il faut avoir recours à l'autorité. En vertu
même de la constitution des choses l'autorité
s'exerce nécessairement d'une manière ou
d'une autre, qu'on le veuille ou qu'on ne le
veuille pas. Et quand on prétend ne pas le
vouloir, on se dupe soi-même en dupant les
autres. Mais la question est uniquement de
savoir ce que doit être l'autorité, quel hut
elle doit poursuivre et de quel esprit elle doit
être animée en s'exerçant. Ce point là au
moins nous semble maintenant parfaitement
éclairci.
IV
Mais la théorie de rEducation qu'ainsi nous
avons été amenés à esquisser et par laquelle
se trouve résolu le problème qui se pose im-
pitoyablement dans la réalité, nous croyons
pouvoir dire que c'est la théorie chrétienne
ou plutôt, pour éviter toute amphibologie, la
théorie catholique de l'Education. Une des
idées fondamentales du Catholicisme en etiet,
c'est que d'une part nous sommes étroitement
solidaires les uns des autres et que d'autre
part néanmoins chacun de nous est une per-
sonne qui relève d'elle-même, responsable de
ce qu'elle est et appelée à reproduire la par-
faite liberté de Dieu.
54 THÉaRIE DE L'ÉDUCATION
Selon le Catholicisme tout dans l'huma-
nité se fait par coopération. La vie morale et
chrétienne de l'homme est une coopération
de la grâce divine et de la volonté humaine.
Et d'autre part aussi la vie morale et chré-
tienne de chacun de nous est une coopération
de son activité individuelle et de l'activité des
autres dont il subit l'influence ou dont il re-
çoit la direction. Ce que nous sommes mora-
lement et surnaturellement, nous le sommes
par le concours de Dieu et par le concours
de la société dans laquelle nous naissons. Par
nous-mêmes nous n'avons rien, nous ne som-
mes rien. Et en même temps cependant au
point de vue moral et surnaturel nous ne
sommes toujours au fond de nous-mêmes que
ce que nous voulons être. Une volonté qui ne
veut pas se rendre est une citadelle imprena-
ble. Personne n'est chrétien par soi-même;
mais personne non plus n'est chrétien mal-
gré soi.
Cette double vérité, le Catholicisme l'a tou-
jours maintenue à travers les siècles, il a
toujours affirmé, non seulement la dépen-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 55
dance de l'homme par rapport à Dieu, mais
la solidarité des hommes entre eux, solida-
rité qui, hongre malgré, les rend dépendants
les uns des autres. Et il a toujours affirmé
aussi le lihre-arhitre et par conséquent l'au-
tonomie de la personne humaine.
Or c'est également cette douhle vérité que
sous une autre forme nous avons énoncée et
mise en relief dans ce qui précède, en cons-
tatant d'une part la nécessité de l'Education,
et en reconnaissant d'autre part que l'Educa-
tion doit se proposer comme hut le dévelop-
pement de l'initiative personnelle et la réali-
sation de la liherté.
11 apparaît donc que la façon dont se pose
le prohlème, ou plutôt que la façon dont il
est posé par les nécessités de la vie — cette
espèce d'antinomie ou de conflit qui tout
d'abord existe entre le maître et l'élève —
suppose la conception catholique de l'huma-
nité, à savoir : des hommes solidaires, ayant
la responsabilité les uns des autres, et en
même temps autonomes, ayant chacun la
responsabilité de soi-même. El il apparaît
56 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
aussi que pour résoudre ce problème et faire
évanouir l'opposition, pour concilier Tauto-
rité du maître et la liberté de l'élève, il faut
avoir recours à la vertu que le Catholicisme
préconise comme essentielle et fondamentale,
à savoir : la charité.
A chaque homme qui vient en ce monde
incombe le devoir de se conquérir lui-même
sur l'anarchie des appétits et des besoins in-
férieurs et d'arriver à se délivrer par la vé-
rité et la bonté. Mais il se trouve que pour
cette œuvre-là nous sommes en fait associés
les uns aux autres. Nous ne nous délivrons
qu'en aidant les autres à se délivrer ; nous
ne faisons notre salut qu'en aidant les au-
tres à faire le leur. Nos actions se répercu-
tent de nous sur les autres comme celles des
autres d'eux sur nous. Nous ne pouvons ac-
complir nos devoirs envers les autres sans ac-
complir nos devoirs envers nous-mêmes, ni
nos devoirs envers nous-mêmes sans accom-
plir nos devoirs envers Dieu, et réciproque-
ment. Tout se tient, tout se mêle, non en se
confondant mais en s'unifiant.
TUÉORIE DE L'ÉDUCATION 57
L'exercice de l'autorité en général n'est
qu'une des formes de ce que nous avons à
faire les uns par les autres et les uns pour les
autres en vue de notre destinée commune.
Ceux qui commandent et ceux qui obéissent
ont donc la même fin à atteindre et ils doi-
vent s'inspirer du même esprit. Les premiers
ont seulement une responsabilité plus grande :
ils ont à répondre spécialement des autres
dans la mesure où les autres leur sont spécia-
lement confiés.
Et dès lors qu'on a recours à TEducation,
on se prononce par le fait même contre l'in-
dividualisme : on admet que l'individu ne se
suffit pas à lui-même et que moralement,
aussi bien que physiquement, il a besoin pour
vivre d'un secours extérieur. Bon gré mal
gré on attribue ainsi un rôle positif à l'auto-
rité, rôle qui ne consiste pas seulement à
faire respecter des droits et à protéger des per-
sonnes, mais qui consiste encore et surtout,
comme nous l'avons dit, à aider des personnes
à naître et à se former.
Le Catholicisme, de ce point de vue, se pré-
58 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
sente donc à nous comme une organisation
sociale qui, prenant l'humanité telle qu'elle
est dans sa misère native, a pour objet de la
délivrer, de la sauver. Il se présente en même
temps, il est vrai, comme résultant d'une in-
tervention spéciale de Dieu, avec par consé-
quent un caractère surnaturel. Néanmoins il
n'a rien d'arbitraire ; et ce n'est pas quelque
chose de surérogatoire imposé à l'humanité
par un caprice supérieur. Assurément, dans
son principe, l'intervention qu'il suppose est
libre. C'est Dieu accordant à l'humanité une
surabondance d'amour. Mais chez un être
capabled'aimer et sachant répondre à l'amour
dont il est l'objet, il n'y a pas de surabon-
dance d'amour qui puisse lui sembler un far-
deau dont on le chargerait arbitrairement.
Dans cet ordre de choses le trop n'existe pas.
On n'en a jamais assez. Et peut-être arrivons-
nous à entrevoir ainsi comment le naturel et
le surnaturel se rejoignent dans l'âme hu-
maine et se pénètrent de façon à former un
tout vivant.
Il ressort d'autre part de ce que nous ve-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 59
nons de dire que le Catholicisme, considéré
comme organisation sociale, est parfaitement
en rapport et avec l'état dans lequel en fait
se trouve l'humanité et avec l'idéal qu'elle
doit réaliser. C'est avec ce que nous sommes
réellement qu'il entreprend de faire de nous
ce que nous devons être et ce que nous pou-
vons devenir. 11 nous met en garde également
et contre les désespoirs d'un pessimisme lâche
ou révolté, et contre les prétentions d'un op-
timisme orgueilleux et niais. Mais ce qu'il
nous propose, disons-le bien haut pour qu'on
l'entende et qu'on ne l'oublie pas, c'est la déli-
vrance, c'est le salut. Et le salut qu'il nous
propose, pour être l'œuvre de Dieu, n'en est
pas moins notre œuvre. Il est en nous. Il ne
peut résulter que d'une transformation de no-
tre être s'accomplissant parle dedans. Et c'est
librement que nous avons à nous délivrer.
Bien loin donc que le Catholicisme, à cause
du rôle qu'il attribue à l'autorité, soit une
négation de l'autonomie personnelle et de la
liberté, comme on aime tant à le lui reprocher,
il en fait au contraire son idéal. L'homme
CO THÉORIE DE L'ÉDUCATION
vraiment homme, le chrétien pleinement chré-
tien, d'après le Catholicisme, c'est celui qui,
vivifié par la grâce, maître de toutes ses éner-
gies, dominant toutes ses passions, se fixe li-
brement dans l'amour des autres hommes. Si
l'autorité intervient et s'il faut qu'elle inter-
vienne dans sa vie, c'est uniquement pour
l'aider dans cette œuvre, et la raison der-
nière qu'il a de lui obéir, c'est qu'elle mène
à sa fin. Elle ne lui commande donc en défi-
nitive et elle ne le dirige que pour le servir
dans la réalisation de sa destinée éternelle,
Servus seroorum Christi.
L'erreur des protestants et des rationalis-
tes n'est pas de croire à la liberté et de la
vouloir : car la liberté vraie et complète ce
n'est pas autre chose que le salut. Et les ca-
tholiques y aspirent autant qu'eux. Mais leur
erreur, c'est de ne pas reconnaître que pour
être libre il faut d'abord se délivrer et que la li-
berté est un idéal que nous avons à conquérir
et non pas seulement à proclamer (1). Avant
(1) Est-il nécessaire de faire remarquer qu'en parlant
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 61
d'être sauvé il faut, comme on dit, faire son
salut. Et tant que nous sommes en ce monde,
il n'est pas fait. Au lieu de chanter la liberté
sur tous les tons, à tort et à travers, il fau-
drait se demander en quoi elle consiste et
s'enquérir des moyens pour la réaliser : car
sur ce point on entretient comme à plaisir
d'énormes malentendus. Au lieu de crier à
la façon d'esclaves révoltés : nous sommes li-
bres, il faudrait travailler à le devenir et en
le devenant concourir réellement à la déli-
vrance des autres.
C'est là justement ce que suppose le Catho-
licisme. Il nous convie à nous unir pour tra-
vailler au salut commun. Le salut avec tout
ce qu'il comporte, tel est le but qu'il indique
à tous nos efforts, le terme qu'il assigne à
toutes nos espérances. Et qu'on ne s'y mé-
prenne pas, si le salut en question ne peut
jamais être définitif et complet en ce monde,
de la sorte nous distinguons nettement le libre-arbitre
et la liberté? L'un est un pouvoir, le pouvoir même de
se délivrer; l'autre est un état, c'est la délivrance con-
quise, la délivrance dont on jouit.
4
62 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
néanmoins c'est bien en ce monde et par la
vie de tous les jours qu'il doit se réaliser. La
dél ivrance pour nous ne s'achève ailleurs que si
dès maintenant, en usant des secours qui nous
sont accordés, nous commençons et nous
continuons jusqu'au bout à nous délivrer. Et
sans doute, nous ne saurions trop le redire,
la délivrance dont il s'agit ici est une déli-
vrance par le dedans. Se sauver, ce n'est rien
de plus, ni rien de moins que grandir inté-
rieurement dans la vérité et la bonté. Le sa-
lut est essentiellement chose spirituelle et
morale. Ce n'est pas un changement de lieu
ou un changemement quelconque dans les
conditions extérieures qui le produit; c'est
un changement du cœur. Et le cœur ne peut
changer que par une action propre et inté-
rieure. Voilà pourquoi, bien que nous soyons
radicalement impuissants à nous sauver à
nous tout seuls, le salut néanmoins est œu-
vre personnelle. Quelque secours que les
autres peuvent et doivent nous donner, il in-
combe toujours à chacun de nous de se sau-
ver lui-même. Si le salut s'imposait, il ne se-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 63
rait plus le salut. Comme on Fa fort bien dit,
la liberté ne se donne pas, elle se conquiert.
Ainsi, selon la remarque que nous avons déjà
faite, on ne concourt à délivrer les autres
qu'en se délivrant soi-même. Et on ne se dé-
livre soi-même qu'en s'améliorant. Et quand
on cherche à se délivrer autrement qu'en
s'améliorant, on se dresse par le fait même
en ennemi contre les autres; on s'érige en
maître au sens antique du mot ; on introduit
ainsi la tyrannie dans le monde au lieu de
la liberté, et une tyrannie dont en définitive
on est toujours soi-même victime : car en
étant contre les autres on fait que les autres
sont contre soi. Ceux-là seuls, tout en les
subissant, échappent aux fatalités impitoya-
bles de l'existence terrestre qui savent se
dégager des apparences fugitives et des appé-
tits ou des passions matérialisantes pour
se poser et s'affirmer intérieurement dans
l'éternité. Et ceux-là seuls aussi, dans la
mesure où par là ils se délivrent et se spi-
ritualisent, peuvent pénétrer dans l'intimité
des autres et les aider à se soulever de terre
64 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
au lieu de peser sur eux et de les opprimer.
Pour agir spirituellement, il faut avoir les
qualités de l'esprit. Mais, quand on est ma-
tière, on se comporte comme la matière qui
est toujours heurtante ou heurtée, écrasante
ou écrasée.
L'Educateur catholique mentirait à son ti-
tre et à sa mission si, perdant de vue les
conditions dans lesquelles nous vivons, il
pratiquait la maxime du « laisser faire », et
s'abstenait, sous un prétexte quelconque,
d'intervenir dans la vie des enfants qui lui
sont confiés. Mais il mentirait également à
son titre et à sa mission si d'autre part, per-
dant de vue l'idéal sublime du salut chrétien,
il tendait à façonner des automates sans ini-
tiative qui ne penseraient et n'agiraient que
sur un mot d'ordre venu du dehors. Il a bien
mieux à faire qu'à respecter des libertés de
conscience, et bien mieux à faire aussi qu'à
s'emparer des âmes en leur imposant par
force ou par habileté des pensées et des croyan-
ces. Sa tâche est infiniment plus délicate et
plus noble, puisqu'il doit concourir à for-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION C5
mer des consciences libres, de telle sorte
que les pensées et les croyances qu'il leur
inspire se produisent en elles comme des
fruits de vie qui leur appartiennent en pro-
pre.
J
Toutefois une difficulté se dresse ici à la-
quelle il est nécessaire encore de s'arrêter
pour laisser entrevoir au moins l'ampleur et
la portée que peut prendre la solution du pro-
blème. — C'est très bien de dire que l'Edu-
cation doit développer l'initiative et qu'à ce
titre elle ne peut se faire que par coopération ;
c'est très bien de lui assigner comme but la
délivrance, le salut des âmes et d'entendre
par là une vie de l'esprit s'épanouissant
dans la vérité et dans la bonté. Mais comment
l'Education catholique peut-elle obtenir ce
résultat, étant donné qu'elle a pour objet et
poar moyen l'enseignement d'une doctrine
os THEORIE DE L EDUCATION
révélée qui vient d'en haut toute faite de
par une autorité extérieure et absolue. Dans
ces conditions, semble-t-il, il ne peut être
question d'initiative et de coopération. Es-
sayer de penser par soi-même, ne serait-ce
pas se révolter ? L'initiative et la coopération
ne pourraient qu'altérer la vérité révélée en
y mêlant des éléments étrangers. Or ce qui
résulte de là, ce qui s'impose comme consé-
quence, ce n'est pas la vie de Pesprit, c'est la
mort de l'esprit ; c'est le contraire même de
l'idéal que nous préconisions toutàTheure. —
Le Catholicisme ainsi conçu et ainsi pratiqué
serait simplement un Cësarlsme spirituel qui,
par l'intervention d'une puissance domi-
niatrice, viendrait dompter nos énergies na-
tives et nous façonner artificiellement du
dehors. Et c'est bien sous cette forme que de
nos jours surtout se le représentent ceux
qui s'en éloignent ou qui l'attaquent. Et en
vérité ils se font la partie belle. Mais peut-
être ne sont-ils pas seuls responsables de
l'erreur qu'ils commettent. Car il arrive cer-
tainement, il faut bien le reconnaître, que.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 69
soit en défendant soit en pratiquant le Catho-
licisme on parle et on agit de façon à laisser
croire qu'en effet il n'est pas autre chose
qu'une autorité qui a pour but, en les rem-
plaçant, de supprimer les initiatives intellec-
tuelles dans l'ordre moral et religieux.
Ce n'est pas notre affaire pour le moment
d'indiquer à chacun sa part de responsabilité.
Mais cherchons quelle est, à ce point de vue
spécial, l'attitude que prendra l'Educateur
catholique et comment il se comportera s'il
veut rester fidèle à l'idéal du salut qu'il doit
se proposer. La difficulté qui vient d'être
soulevée s'évanouira d'elle-même : car il ap-
paraîtra qu'elle résulte tout entière de ce que
le Catholicisme est mal compris ou mal pra-
tiqué et qu'en conséquence il n'y a rien de
plus à faire qu'à le mieux comprendre et qu'à
le mieux pratiquer.
Le problème reste toujours le même. Il
s'agit encore en intervenant dans la vie de
quelqu'un, non seulement de ne pas l'asser-
vir, mais de l'aider à se délivrer, à prendre
possession de soi. Il s'agit donc ici spéciale-
70 THÉORIE DE l/ÉDUGATION
ment, en faisant Féducation des enfants, de
les amener à croire à la vérité chrétienne
d'une façon personnelle et vivante, de telle
sorte qu'ils croient du fond de leur âme, par
une adhésion voulue, et non seulement par
inertie en subissant renseignement d'un
maître.
Mais, outre que là, comme ailleurs, la loi du
moindre effort tend à prévaloir, on est sujet
à des défiances qui deviennent paralysantes. Il
en résulte trop souvent que sur ce point on
se comporte comme si l'initiative en effet
n'était pas de mise et qu'en même temps on
trouve toutes sortes de raisons pour se jus-
tifier.
On considère que l'enseignement religieux,
parce qu'il a pour objet une doctrine révélée,
est simplement affaire d'autorité pure. Plus
ou moins explicitement on admet comme un
principe que, dans cet ordre de choses, il n'y
a qu'à recevoir la vérité et en aucune façon
à la conquérir. Et cette vérité, on se la repré-
sente comme un bien extérieur qu'on se trans-
met de génération en génération dans son
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 71
intégrité première. Et la seule chose à laquelle
on semble se croire le devoir de veiller, c'est
à conserver cette intégrité. Assurément, —
est-il besoin de le dire ? — nous reconnais-
sons que le souci de l'intégrité est non seule-
ment légitime mais absolument nécessaire.
Néanmoins il importe de ne pas confondre
l'intégrité d'une doctrine vivante qui, consi-
dérée dans les âmes qui en vivent, peut in-
cessamment s'y renouveler, avec l'intégrité
d'une doctrine morte qui ne serait suscepti-
ble, chez ceux qui l'admettent, d'aucune crois-
sance intérieure. Et nous ne pouvons nous
empêcher de remarquer que, si on se laisse
dominer exclusivement par le souci de l'in-
tégrité,- en laissant échapper Pesprit du Chris-
tianisme, on n'en garde que la lettre. Et il a
été dit énergiquementque la lettre tue.
Le Christ est la vérité, la vérité qui de-
meure éternelle et immuable ; mais ne l'ou-
blions pas, il est aussi la vie qui se meut,
qui marche et qui monte. Assurément ce
n'est pas nous qui faisons la vérité. Et nous
ne la faisons pas plus dans Tordre naturel
THEORIE DE L EDUCATION
que dans Pordre surnaturel. Mais, qu'elle
qu'elle soit, elle ne se fait toujours en nous
qu'avec notre concours ; quelle qu'elle soit,
pour la posséder, nous avons toujours d'une
certaine façon à la conquérir.
Du reste, si dociles que nous soyons, nous
ne pouvons la recevoir sans y mêler quelque
chose de nous-mêmes, sans l'adapter plus ou
moins à notre manière de penser. Et il faut
qu'il en soit ainsi ; et la Vérité s'y prête et
elle s'est faite homme pour cela. Car c'est
ainsi qu'en devenant nôtre elle nous permet
de vivre d'elle ; c'est ainsi que nous croissons
en elle pendant qu'elle croît en nous. Et si
quelqu'un prétendait la recevoir du premier
coup dans sa plénitude et que par suite en
l'adaptant à lui, il ne fît plus d'efforts pour
s'adapter à elle, il n'aboutirait qu'à abuser
d'elle en la dénaturant en lui.
Quand il s'agit de l'enfant qui n'est guère
capable que de mémoire et de sentiment, il
peut sembler au premier abord que l'autorité
seule de ceux qui sont chargés d'enseigner
la doctrine chrétienne doive entrer en jeu.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 73
N'est-ce pas là ce que l'on entend et ce
que l'on pratique ordinairement sous le
nom de méthode catéchistique? Il n'en est
rien cependant. Chez l'enfant, malgré tout,
il y a déjà une raison et une volonté nais-
santes. Et, si l'on n'y fait pas appel de la
manière et dans la mesure que comporte
son âge, on pourra hien remplir sa mé-
moire de formules et le dresser à certai-
nes pratiques ; mais on ne contribuera pas à
l'initier à la vérité chrétienne, on ne l'aidera
pas à en saisir le sens et à s'en pénétrer.
Même pour l'enfant à Tapparition de la vie,
la méthode d'autorité pure qui supposerait
chez lui une passivité pure est donc radica-
lement insuffisante. Elle ne cultive pas dans
son âme le germe que Dieu y a déposé.
Mais à mesure qu'il grandit, qu'il devient
capable de raisonner et de vouloir ; quand,
en vertu même du développement naturel et
inévitable de ses facultés humaines, ce qu'il
avait cru d'abord en quelque sorte naïvement
doit, un jour ou l'autre, d'une manière ou
d'une autre, se trouver pour lui mis en ques-
5
74 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
tion, une telle méthode d'enseignement n'est
plus seulement insuffisante, elle devient
franchement mauvaise ; et elle devient mau-
vaise parce qu'elle méconnaît simplement
l'autonomie de la personne humaine de la-
quelle il résulte que, finalement, ainsi que
nous l'avons dit, on ne peut être chrétien
que si on veut l'être. Car c'est par le dedans
qu'on est chrétien ; et la foi n'est pas une
empreinte qu'on subit, mais un acte qu'on
fait.
Ce que cette méthode peut produire d'abord,
c'est, chez les uns, la révolte. « Il y en a,
dit Pascal, qui n'ont pas le pouvoir de s'em-
pêcher de songer et qui songent d'autant plus
qu'on leur défend. Ceux-là se défont des
fausses religions et de la vraie même, s'ils
ne trouvent des discours solides ». Leur dé-
fendre de songer, pour parler le langage de
Pascal, c'est à leurs yeux leur défendre
d'être hommes. Et s'ils n'y peuvent consen-
tir, qui donc les en blâmerait?
Ce qu'elle peut produire ensuite, c'est,
chez les autres, la compression et l'étouffé-
THEORIE DE LEDUGATIOX 75
ment de la vie intérieure. Ceux-là, soit par
crainte d'assumer la responsabilité d'eux-
mêmes — comme si jamais ils pouvaient
l'éviter ! — soit par indolence et torpeur,
s'habituent à considérer que l'autorité a pour
fin de penser à leur place, d'avoir à leur
place des convictions et de décider pour eux
de leur destinée. Ils en viennent ainsi à tout
attendre du dehors passivement, et à faire
de la Religion une sorte de succédané de la
vie morale, par lequel ils s'imaginent en ob-
tenir les résultats sans avoir à en fournir les
efforts. Avec de telles dispositions ils seraient
turcs tout aussi bien que chrétiens.
Or, quand même on ne le voudrait pas
explicitement, ce sont ces dispositions qu'en
fait on exige lorsque, en enseignant la doc-
trine chrétienne, au lieu de faire appel aux
initiatives intellectuelles, on les refoule par
défiance, par peur ou par paresse.
Mais, bien loin qu'il faille exiger de telles
dispositions, nous dirons qu'il faut les com-
battre et les combattre énergiquement, si
l'on veut se conformer au véritable esprit du
76 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
Catholicisme : car un des points fondamen-
taux du Catholicisme, nous l'avons vu, c'est
que chacun reste responsable de lui-même
dans l'œuvre du salut ; c'est que chacun, par
conséquent, pour avoir réellement en lui la
vérité qui délivre et qui sauve, doit y adhé-
rer par une initiative qui vienne de lui-même
et non pas seulement la subir en la recevant.
Sans doute dans cette initiative même il n'est
pas seul; mais si la grâce y est avec lui, on
pourrait dire que c'est uniquement pour
qu'il la produise.
Et l'on comprendra que cette initiative soit
non seulement possible mais encore indispen-
sable, si l'on se rend compte du vrai carac-
tère de la doctrine chrétienne et de ce qu'elle
doit être pour nous. C'est parce qu'elle est
surnaturelle qu'on prétend qu'elle ne peut
pas être une doctrine de vie. Or c'est tout le
contraire : elle est essentiellement une doc-
trine de vie parce qu'elle est surnaturelle.
Veni ut vitam habeant et abundantius habeant.
Les dogmes en effet ne sont pas simplement
— comme les uns le supposent toujours et
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 77
comme trop souvent peut-être les autres ont
l'air de le dire — des formules énigmatiques
et ténébreuses que Dieu promulguerait au
nom de sa toute- puissance pour mater l'or-
gueil de notre esprit. Ils ont un sens moral
et pratique ; ils ont un sens vital plus ou
moins accessible pour nous selon le degré de
spiritualité où nous en sommes. Ils expriment
la vie de Dieu en elle même et dans ses rap-
ports avec la vie de l'humanité. De ce point
de vue ils expliquent donc et ce que nous
sommes et ce que nous devons être et com-
ment nous le deviendrons. Ils constituent
donc pour nous dans leur ensemble une con-
ception complète de la vie. Et c'est de ce point
de vue qu'il faut les envisager, si l'on ne veut
pas les dénaturer et en faire des abstractions
vides sans lien avec la réalité.
Dans ces conditions, pour y croire, au sens
plein du mot, de manière à être informé par
la vérité chrétienne au plus intime de soi-
même, il ne suffit pas évidemment de les
apprendre par ouï-dire et d'en fixer l'énoncé
dans sa mémoire. S'en tenir là, ce serait en
78 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
effet se charger d'un poids mort et ne faire
de la doctrine révélée qu'une superfétation
encombrante. Les dogmes ont à être pensés
parce qu'ils ont à être vécus. Et à vrai dire
ils ne sont vraiment pensés, et par suite ils
ne sont vraiment crus, qu'autant qu'ils sont
vécus. Mais aussi ceux qui les pensent, qui
les croient et qui les vivent aboutissent ou à
les retrouver ou à les mettre dans la réalité
de leur vie. Et il en résulte que> au lieu de les
subir comme une vérité étrangère qui s'im-
poserait à eux despotiquement, ils y trouvent
au contraire la vérité qui est leur vérité et
à laquelle, en définitive, ils peuvent et doi-
vent adhérer du fond du cœur. Sans doute
les dogmes ne cessent pas de leur apparaître
comme des mystères : ils n'exprimeraient
pas l'infini s'il en était autrement. Mais tout
en restant pour eux des mystères et si im-
pénétrables qu'ils soient par un côté, ils n'en
deviennent pas moins la lumière qui les
éclaire du dedans et par laquelle leur vie,
en prenant un sens précis, acquiert une va-
leur éternelle.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 79
Néanmoins, quoique rien de tout cela ne
se fasse en nous sans nous, c'est aussi, il
est vrai, d'une certaine façon contre nous
que tout cela se fait. Et c'est là, il faut bien
le dire., ce qui donne lieu à toutes les diffi-
cultés et prétexte à toutes les résistances.
Entre ce que nous sommes tout d'abord en
eilet par notre solidarité avec l'humanité pé-
cheresse et la conception chrétienne de la
vie, il existe assurément une opposition.
Non seulement il importe de ne pas la dissi-
muler, comme on l'a fait quelquefois par
complaisance inavouée pour le naturalisme,
mais il importe encore de la bien mettre en
relief. Toutefois ce n'est pas une opposition
logique comme celle de deux concepts con-
tradictoires qui se repoussent et s'excluent.
C'est une opposition morale entre ce qui est
et ce qui doit être. Et cette opposition peut se
résoudre par la transformation de ce qui est.
Mais, pour que la transformation s'accom-
plisse, il faut que ce qui est vive et agisse; et
il faut qu'en vivant et en agissant il se dé-
gage de sa propre réalité et s'élève au-dessus
80 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
d'elle. C'est ce qu'on appelle en langage chré-
tien sortir de soi. Il y a donc là -un effort à
faire, une conquête à réaliser. La conception
chrétienne ne peut nous informer intérieure-
ment sans qu'une lutte s'engage au cœur
même de notre être. C'est la lutte entre la
chair et V esprit. Cette lutte, personne ne peut
l'éviter pour soi ni la faire éviter aux autres.
Elle est essentielle à la vie humaine et elle
en constitue la dignité (1).
(l) On reproche au Catholicisme de déprécier le travail
parce qu'il en fait un châtiment. Mais il faut bien qu'on
reconnaisse néanmoins que le travail est une peine.
C'est là un fait psychologique. L'humanité, hélas! s'en
plaint trop et cherche trop à l'éviter pour qu'on puisse
le nier. Ce qui déprécie le travail, ce qui le ravale à
n'être plus qu'une nécessité qu'on subit par la fatalité
des choses sans savoir pourquoi, c'est de s'en tenir à
cette simple constatation.
Ce n'est pas le lieu d'exposer sur ce point la doctrine
catholique. Nous dirons cependant que si, en vertu de
la solidarité humaine, le travail nous est présenté
comme un châtiment, c'est seulement en tant qu'il est
une peine. Et encore nous est-il présenté comme un châ-
timent qui peut et qui doit être magnifiquement fécond,
un châtiment rédempteur imposé par une bonté qui aimo
et non par une puipsance qui se venge. Et rien qu'à ce
titre il a la noblesse et la valeur de l'expiation, du re-
THEORIE DE L EDUCATION
V^oilà un point que l'Educateur ne doit ja-
mais perdre de vue. Et en conséquence, s'il
voulait donner un enseignement religieux
qui soit reçu sans résistance, comme chose
toute naturelle, il se méprendrait et sur ce
que nous sommes et sur le caractère de la
vérité chrétienne. Pour ceux qui le reçoivent
ainsi avec une docilité de cire molle qui
se laisse pétrir, sans qu'aucune opposition
apparente surgisse du fond de leur âme,
sans qu'un cri de leur nature leur révèle
à eux-mêmes qu'il y a en eux quelque chose
à meurtrir, pour ceux-là, dis-je, il y a tout
lieu de craindre qu'ils ne le reçoivent qu'à la
surface de leur être, qu'ils ne s*en pénètrent
pas et qu'ils n'en comprennent ni le sens ni
la portée. Leur docilité en effet n'est-elle pas
de l'inertie ? N'ont-ils pas l'impénétrabilité
de la matière ? Il peut sembler qu'ainsi la
tâche est facile; mais elle n'est facile que
parce qu'elle ne produit rien. Et dans ce cas,
pentir, de la victoire remportée sur le mal. II est donc
vraiment divin pour quiconque le comprend et l'accepte
au sens catholique.
5.
82 TIIÉOIIIE DK L'ÈDUCATiON
au lieu de se féliciter d'une telle docilité, au
lieu de chercher à l'entretenir comme une
disposition qui simplifie la besogne, il est
évident que le rôle de l'Educateur, c'est de
faire en sorte d'y substituer une initiative
vivante, dût cette initiative être gênante pour
lui et dût-elle aussi tout d'abord être inquiète
et troublée.
Son but, en enseignant, c'est d'amener les
autres à croire ou, quand ils croient déjà, de
les amener à renouveler leur foi ; mais ce
doit être toujours de cette façon que la foi
jaillisse comme du fond de leur âme et qu'elle
soit toute autre chose qu'une habitude pas-
sive imposée par le milieu et les circonstan-
ces. A proprement parler il n'a pas à les
faire croire, mais à faire qu'ils croient. Et,
se souvenant qu'il a été dit qu'en ce monde
il ne fallait appeler maître personne, il com-
prendra que personne non plus n'a le droit
de vouloir être appelé maître et que, s'il a
reçu mission d'enseigner, ce n'est pas pour
dominer les autres et les mettre à sa remor-
que. Il résulte de là, pour le but qu'il pour-
HEORIE DE L EDUCATION
suit, que son enseignement aura d'autant
plus d'autorité qu'il sera moins autoritaire.
Et certes cela ne veut pas dire qu'il doit le
donner mollement comme s'il y croyait à
peine, ou avec froideur et indifférence comme
s'il jugeait qu'il lui suffit, à lui, de croire
sans avoir à s'inquiéter des autres. Tant s'en
faut ! La question pour nous en effet n'est
plus de savoir si, oui ou non, en enseignant
il doit s'efforcer de faire partager sa foi : car
pourquoi enseignerait-il ? En réalité il ne
croirait pas s'il ne voulait pas d'une volonté
agissante que les autres croient également.
Mais la question est seulement de savoir
comment il doit s'y prendre pour que son ac-
tion soit conforme à son objet. Et s'il a une
discrétion à observer, ce n'est point pour mo-
dérer l'ardeur de son prosélytisme, c'est pour
le rendre vraiment efficace. Avec une foi lui
remplissant l'âme et à laquelle prennent part
toutes ses énergies et toutes ses facultés, il en
arrive, lui aussi, à enseigner tanquam aucto-
vitatem habens. Mais son autorité alors vient
de la lumière qu'il projette, de la cbaleur
8i THÉORIE DE L'ÉDUCATION
qu'il comQiunique, de la bonté qu'il diffuse.
Ce n'est pas une autorité qui se fait subir,
c'est une autorité qui se fait accepter. Et, ne
l'oublions pas, si les moyens à employer peu-
vent varier selon les circonstances, c'est tou-
jours à cela qu'il faut viser. On n'enfonce pas
la vérité dans les âmes malgré elles ; mais
on ne la leur donne pas non plus comme on
donne un morceau de pain. Dans l'ordre mo-
ral et religieux, il n'y a point de forçats;
mais il n'y a pas non plus de rentiers ou de
mendiants vivant uniquement du travail des
autres. Sans doute on reçoit tout ce qu'on a,
mais en même temps aussi on n'a vraiment
que ce que Ton gagne. C'est que la vérité
n'est pas une chose qu'on prend ou qu'on re-
çoit simplement : elle est la vie de Dieu se
reproduisant en nous et par nous.
En conséquence celui qui enseigne, pour
avoir précisément l'autorité qui convient ici,
au lieu de vouloir qu'on l'écoute passivement
sous prétexte de docilité à la parole divine,
celui qui enseigne, dis-je, devra le faire de
manière à provoquer à la discussion, dans la
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 85
mesure où ils en sont capables, ceux aux-
quels il s'adresse. Bien plus — car il faut al-
ler jusqu'au bout dans cette voie — pour que
son enseignement porte aussi loin que pos-
sible et atteigne l'erreur jusque dans sa ra-
cine, il tâchera même, tout en s'adaptant à
la diversité des esprits et des situations,
d'éveiller chez eux les énergies opposantes
qui dorment au fond de leur nature et qui tôt
ou tard s'éveilleraient d'elles-mêmes, pour
que, en apparaissant au grand jour et en en-
trant en lutte avec la vérité, elles puissent
être vaincues et transformées par elle.
C'est uniquement de cette façon en effet que
s'accomplit la christianisation foncière de
leur humanité. Par le concours qu'ils sont
amenés à y apporter, la parole entendue de-
vient la lumière dont ils se pénètrent ; et la
vérité chrétienne, qui autrement resterait un
accident de surface et sans consistance, s'in-
tègre dans leur vie et ne fait plus qu'un
avec eux de manière qu'ils croient avec tout
leur être. Et c'est là l'idéal, puisque saint
Paul a pu dire: Mihi vivere Christus est. Il
86
n'y a pas d'autre moyen que celui-là de faire
disparaître radicalement la dualité primitive
et Topposition que nous avons signalées en-
tre ce qui est et ce qui doit être.
Le rôle de l'Educateur catholique en ensei-
gnant, c'est donc de préparer et de provoquer
dans les âmes la rencontre intérieure et sur-
naturelle de Dieu. Et quand, de même qu'au-
trefois Jacob, dans la nuit de leur existence
ici-bas, elles entrent en lutte avec lui comme
avec un inconnu, c'est son rôle encore de les
aider à reconnaître la main qui les touche et
la voix qui les appelle. Il lui appartient, par
sa charité en même temps que par ses expli-
cations qui se corroborent réciproquement,
de leur montrer que la révélation chrétienne
ne fait rien de plus que d'exprimer, sous ses
divers aspects et avec sa richesse infinie, la
charité divine qui vient les chercher dans
leurs ténèbres et dans leur misère. Et ainsi
s'élabore en elles cette soumission intime et
vraie dans laquelle par l'amour se trouve
pour nous la liberté, cette obéissance du
cœur, éclairée et pleinement consentie, qui
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 87
est celle des enfants et qui n'a plus rien de
commun avec celle des esclaves.
Mais quelques-uns prétendront peut-être
qu'il est dangereux de procéder de la sorte,
que, sous prétexte de susciter les âmes à la
vie, c'est le trouble et l'inquiétude que nous
leur apportons et qu'au lieu de faire s'enra-
ciner en elles plus profondément la foi, nous
nous exposons à la leur faire perdre en cul-
tivant chez elles, sous forme d'initiative,
comme un esprit de présomption et de ré-
volte. N'est-ce pas les mettre aux prises avec
la vérité quand il s'agirait au contraire de
leur apprendre à s'y soumettre simplement ?
— A ceux qui nous feraient ce reproche nous
ne pourrions tout d'abord nous empêcher 'de
reprocher à notre tour leur manque de con-
fiance dans le Christianisme. N'auraient-ils
pas l'air de croire en effet qu'en le regardant
trop et qu'en l'examinant de près on ne le voie
s'évanouir comme une illusion. Or ce qu'il
faut craindre, ce n'est pas qu'on le regarde
trop ni qu'on l'examine de près ; ce qu'il faut
craindre, c'e^t qu'on ne le regarde pas assez
88 THÉORIE DE L'ÉDUGÀ (ION
et qu'on ne l'examine pas d'assez près. Oui
sans doute, dirons-nous ensuite, il peut ré-
sulter de là une crise; mais justement il faut
que d'une manière ou d'une autre une crise
en résulte. A ce prix seulement s'accomplit
la transformation désirée. Si la lutte ne s'en-
gageait pas, la chair et les pensées qui vien-
nent de la chair ne seraient pas vaincues par
l'esprit. Qu'on s'y prenne du reste comme on
voudra, on ne fera jamais que la vie humaine
ne soit pas un danger à courir, que vivre
en homme ne soit pas vivre à ses risques et
périls. Et ici, je le demande, que faut-il
craindre le plus? L'opposition inerte et
sourde des passifs et des irréfléchis qui ne
sont chrétiens que par des habitudes exté-
rieures, est-elle moins contraire au règne du
Christ que la révolte ouverte et consciente
des orgueilleux qui se dressent contre la vé-
rité? On a raison de se tenir en garde contre
les témérités des uns ; mais qu'on se tienne
également en garde contre la torpeur des au-
tres. Et s'il est vrai que ceux dont la pensée
se meut et se renouvelle sont exposés à com-
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 80
mettre des erreurs, qu'on veuille bien consi-
dérer au moins que seuls aussi, avec la grâce
de Dieu aidant leurs efforts, ils peuvent gran-
dir dans la connaissance de la vérité. Et
n'est-ce pas d'eux qu'il a été dit qu'ils sont
le sel de la terre ? Mais ceux dont la pensée
est morte, devenus des êtres de routine, pour
qui le Catholicisme n'est qu'une sorte de su-
perstition qu'ils accommodent tant bien que
mal aux goûts et aux préoccupations de leur
vie bourgeoise ou aristocratique, de quoi
sont-ils capables et que faut-il attendre d'eux?
Ils ne traversent pas de crise sans doute;
mais c'est qu'au fond, et quelles que soient
les apparences, la chair en eux ne s'est ja-
mais laissée entamer par l'esprit. Et nous
savons bien en effet, et si c'était nécessaire
nous en pourrions donner mille exemples à
l'appui, que la foi au Christianisme n'est
vraiment vivante et agissante que chez ceux
qui, d'une manière ou d'une autre, mais tou-
jours à la sueur de leur front, ont réalisé une
conversion et coopéré par leurs efforts à la
conquête de la vérité chrétienne. « Celui qui
90 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
a trop craint les périls de l'erreur, dit élo-
queniment Lacordaire, ne craindra jamais
assez les périls de l'indillerence ». Il n'y a
pas lieu de distinguer la foi du savant et celle
du charbonnier. Il y a la foi qui vit et la foi
qui ne vit pas.
Et qu'on ne nous objecte pas non plus que
nous subordonnons la foi à la raison, parce
que nous disons que la vérité révélée ne doit
pas être subie mais acceptée. Ce serait encore
se méprendre étrangement sur le sens de
l'initiative que nous devons apporter ici et
sur le caractère de l'adhésion que nous som-
mes appelés à donner. Cette adhésion en effet
ne se produit pas naturellement et spontané-
ment. 11 y faut la grâce agissant en nous, et
nous agissant dans la grâce. Elle est chose
vivante. En conséquence, il y a toujours à
l'entretenir, à en renouveler les motifs, à la
rendre plus profonde, plus complète, plus
sincère. En ce sens elle apparaît comme un
idéal à atteindre. Et il s'agit si peu de subor-
donner la foi à la raison — proposition du
-^ reste qui n'a pas de sens — qu'il s'agit tout
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 91
au contraire d'ouvrir de plus en plus la raison
à la vérité surnaturelle pour qu'elle soit illu-
minée, pénétrée, informée par elle. S'il sem-
ble qu'en faisant appel à l'initiative intellec-
tuelle de ceux auxquels la doctrine est
enseignée nous les invitons à s'en faire juges,
qu'on ne s'y trompe pas cependant ; ce n'est
pas en définitive à juger la doctrine que nous
les invitons mais bien plutôt à se juger eux-
mêmes à la lumière de la doctrine. C'est qu'en
efïet pour rester ouvert à la vérité, pour la
faire descendre en soi ou pour monter vers
elle, il faut commencer par ne pas croire
qu'on est soi-même, avec ce qu'on pense, la
vérité intégrale ; il faut savoir sortir de soi
et se déprendre de ses idées. Et ce qui doit
résulter de là, c'est que, au lieu de défigurer
ou de nier la vérité en voulant la ramener à
sa propre mesure, on s'éclaire à sa lumière et
on l'affirme en se ramenant soi-même à elle
et en s'y adaptant. L'initiative que nous ré-
clamons n'a donc rien de commun avec
l'esprit de présomption et d'orgueil ; elle sup-
pose essentiellement au contraire la défiance
92 THÉOBIE DE L'ÉDUCATION
(le soi. Les présomptueux et les orgueilleux
sont ceux qui s'imaginent qu'ils peuvent
avoir la vérité sans qu'il leur en coûte rien.
Ce qui est vrai, c'est que pour enseigner
efficacement dans ces conditions, pour se-
couer la torpeur des esprits et les amener à
vivre par eux-mêmes de la vérité, il faut com-
mencer par se donner à soi-même la peine
d'en vivre. Et c'est en effet une peine à se'
donner, c'est un effort à faire et à renouveler
incessamment. Et le vrai danger à redouter,
c'est de manquer de courage. Ici comme ail-
leurs la vie seule communique la vie. Omne
vivens ex vivente. Il peut sembler que c'est
plus simple, et assurément, nous le savons
Lien, c'est moins gênant, de s'en tenir aux
explications livresques, aux formules cou-
rantes et toutes faites, résidu mort et déco-
loré de pensées qui furent jadis vivantes, et
de les présenter en disant : Acceptez cela, ne
discutez pas, ne cherchez pas autre chose ;
étouffez les objections qui naissent en vous
et ne courez pas inutilement le risque de
tomber dans l'erreur. — Oui, mais par ce
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 93
procédé plus simple et moins gênant on se
dérobe à sa tâche d'éducateur et d'apôtre ;
on laisse les croyances se momifier dans les
âmes.
Ce qui est vrai encore, c'est que celui qui a
reçu et accepté la mission d'enseigner ne pren-
dra jamais assez de précautions contre lui-
même. Il doit à ceux qui l'écoutent l'exemple
de la sincérité intellectuelle et de la défiance
de soi. Il s'efforcera donc de toujours s'oublier
davantage pour vivre réellement devant eux
de l'amour de la vérité. C'est ainsi, par l'im-
pression qu'il fera sur eux. qu'il les aidera à
prendre à leur tour une attitude loyale et sin-
cère. Toujours préoccupé d'appeler la vérité
dans son âme, et aussi de mettre son âme
dans la vérité qu'il enseigne pour, en la vi-
vifiant de son souffle, la faire pénétrer dans
les autres âmes, il cherche, il cherche infati-
gablement afin de toujours mieux voir pour
mieux faire voir. Son oreille reste ouverte à
toutes les voix. 11 s'intéresse à tous les efforts
de l'esprit humain et en même temps qu'il
fait aux autres, autant qu'il peut, la charité de
94 THÉORIE DE L'ÉDUGATI(3N
les comprendre, il profite lui-même de cette
charité. Il sait que les airs de triomphe facile,
qu'on rencontre, hélas! trop fréquemment,
n'ont rien de commun avec la véritahle force
et la véritable vie de la pensée, pas plus qu'a-
vec la véritable fermeté dans la foi. 11 sait qu^
croire au Christianisme, c'est tout autre chose
que d'avoir confiance en soi et de s'attacher
avec entêtement à l'idée plus ou moins inadé-
quate qu'on s'en est faite. Il n'est pas de ceux
pour qui les difficultés n'existent pas et n'ont
jamais existé parce qu'ils n'ont jamais rien
compris. Et qu'on nous permette de dire à cette
occasion qu'il est temps d'en finir avec le pro-
cédé commode, mais désastreux, qui consiste à
traiter de haut les doctrines qu'on entreprend
de réfuter, à les dénaturer par le fait même
et à les rendre ineptes pour les écraser ensuite
de ses sarcasmes et de son dédain. On prend
prétexte, pour se comporter ainsi, qu'on a la
foi, comme d'autres prennent prétexte qu'ils
ont la science. Mais ce n'est pas plus légitime
dans un cas que dans l'autre. En ce monde,
qui que nous soyons, nous n'avons jamais à
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 95
triompher ; nous n'avons toujours qu'à lutter
pour conquérir ce qui nous manque, à lutter
pour nous-mêmes en même temps que pour
les autres, mais jamais contre personne.
Tant qu'on est sur la terre, ne craignons
pas de le dire, l'attitude de la recherche est
la seule qui convienne à ceux qui enseignent
comme à ceux qui sont enseignés: caries uns
et les autres ont un Maître de qui ils doivent
toujours apprendre; et il n'y en a qu'un et il
est le même pour tous. C'est la seule attitude
aussi qui s'accorde avec la véritable foi : car
la foi est Pétat de Pâme voyageuse ici-bas et
en marche vers Dieu. Mais qu'on ne s'y trompe
pas, malgré ce qu'il peut y avoir en elle de
vie et de mouvement, elle ne ressemble en
rien à l'attitude des sceptiques qui s'agitent
dans le vide et qui tournent misérablement
sur eux-mêmes sans jamais faire un pas.
C'est l'attitude de ceux qui se meuvent en
avant et qui progressentjvers un but. Et pour
rappeler encore un mot de Pascal d'une pro-
fondeur merveilleuse, ils ne chercheraient
pas si déjà ils n'avaient trouvé.
96 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
Et tout ceci revient à dire que, pour résou-
dre à ce point de vue l'opposition que nous
avons signalée, il faut enseigner le christia-
nisme chrétiennement, conformément à Tes-
prit du Christ qui est un esprit de vie, de li-
berté, de rénovation. Il peut sembler que nous
énonçons ainsi un simple truisme. Et cepen-
dant c'est ce truisme, d'une part, qu'on oublie
quand on prétend que le Catholicisme est, par
essence même, un système oppresseur des
esprits. Et c'est ce truisme aussi, d'autre
part, qu'on méconnaît quand il arrive qu'on
entreprend d'enseigner sans s'inquiéter avant
tout d'enseigner chrétiennement.
11 se dégage donc de tout ce qui précède,
et cela nous sufOt pour le moment, que si
l'on veut bien considérer le surnaturel comme
une vie qui se communique par le moyen d'un
enseignement, on comprendra qu'au lieu
d'être la main-mise d'une autorité extérieure
sur les esprits pour les asservir, il est au con«
traire une force et une lumière qui les élève
au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de ce qui
les particularise et les sépare temporellement
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 97
pour les harmoniser dans une existence su-
périeure.
Mais toutes les fois, il est vrai, qu'on fait
du surnaturel autre chose que cela, soit en
le défendant soit en l'attaquant, on met à la
place de la réalité un fantôme, à la place du
Dieu vivant une idole et c'est pour ou contre
une idole qu'on se bat. Voilà l'illusion qu'il
importait de démasquer; et l'illusion une
fois démasquée, toutes les attaques dont la
Religion est l'objet apparaissent mesquines
et sans portée.
COxXGLUSION
Nous pouvons maintenant, pour conclure,
préciser et en môme temps élargir la solution
du problème. On s'en prend à l'Education re-
ligieuse, sous prétexte qu'elle est imcompa-
tible avec l'initiative intellectuelle et morale.
Nous venons de voir qu'on se fait ainsi une
idée absolument fausse et de la doctrine chré-
tienne en elle-même et de la manière dont il
convient de renseigner. Avoir à donner une
Education religieuse et à enseigner une doc-
trine révélée qui est une doctrine de vie ne
constitue pas un problème nouveau à
résoudre ni une difficulté nouvelle à surmon-
ter. Qu'on soit religieux ou laïc, croyant
ou incroyant, dès lors qu'il s'agit d'Edu-
cation on voit apparaître l'opposition du
100 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
maître et de l'élève; et dans tous les cas,
sous des formes multiples et à des degrés di-
vers, c'est une lutte qui s'engage entre eux.
Voilà précisément en quoi consiste la diffi-
culté, et c'est toujours la même. Il est bien
évident que pour la faire disparaître il ne suf-
fit pas — comme on l'a naïvement imaginé —
d'éliminer la Religion de l'Education : car, une
fois la Religion éliminée, le maître et l'élève
n'en restent pas moins en présence, l'un ayant
à commander et l'autre à obéir, antinomie
vivante où se trouve représenté en conflit ce
qui doit être et ce qui est.
Mais ce n'est pas assez dire. En éliminant
de parti pris la Religion, non seulement les
partisans de l'Education laïque n'ont rien
gagné sur la difficulté à surmonter, mais ils
ont tout perdu au contraire. Et en effet pour-
quoi ont-ils rejeté la religion? Ils l'ont re-
jetée tout d'abord et principalement parce
qu'elle suppose une autorité s'exerçant sur les
âmes et cherchant à former une société
d'âmes. Ils l'ont rejetée aussi à cause de cer-
tains dogmes fondamentaux dont ils ont affecté
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 101
de se scandaliser, tel le dogme du péché
originel et celui de la Rédemption qui expri-
ment et qui expliquent que, tout en gardant
chacun notre autonomie propre, nous sommes
solidaires les uns des autres dans le mal qui
se commet comme dans le bien qui s'accom-
plit. Or c'est cela même exactement qui est
impliqué dans l'Education. Quand on se de-
mande pourquoi l'Education est nécessaire,
quel but il y faut poursuivre et quel moyens
y employer, c'est à cela même qu'on est obligé
de revenir. Et si, en vertu du parti pris initial
on ne veut pas y revenir, on ne sait plus alors
ni ce qu'on dit, ni ce qu'on fait. Et la preuve en
est dans l'incohérence et dans la confusion
d'idées que nous avons signalée en commen-
çant. Et ce qui y met le comble, c'est que,
malgré soi, on revient à ce qu'on a rejeté,
tout en prétendant le rejeter encore ; mais on
le dénature par l'abus qu'on en fait. C'est
ainsi qu'on nous parle de piété sans foi ou de
foi sans dogmes. C'est ainsi qu'on réclame
Vanité morale des esprits par l'unité d'Educa-
tion qu'imposerait l'Etat. Il en est d'autres
6.
102 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
qui, pour cette besogne, demandent avec can*
deur des missionnaires laïcs (1) On ne peut
plus ouvrir la bouche sans faire appel à la
solidarité, comme si c'était une découverte ré-
cente. Et, chose absolument inouïe I voilà
qu'on s'avise de reprocher au Christianisme
de ne pas avoir un caractère social et de dé^
velopper uniquement chez les hommes la
préoccupation du salut individuel (2). Et on
ne voit pas que le Catholicisme avec son or-
ganisation, sa hiérarchie, son culte, son
dogme de la communion des saints est là
pour protester, comme un fait qui crève les
yeux. Le grand reproche qu'on lui faisait
naguère — et, l'occasion s'offrant, on ne man-
quera sans doute pas de le lui faire encore —
c'était de supposer des intermédiaires entre
Dieu et les individus et de ne pas laisser
chacun faire son salut isolément. Que n'a-t-on
pas dit à ce sujet? Et personne ne peut igno-
(1). M. EvELLiN. — Revue de Métaphysique et de Morale.
Août 1900.
(2) M. Darlu. — Revue de Métaphysique et de Morale. Mai
1900.
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 103
rer que ce grief est comme le fond du vieux
Protestantisme et du Rationalisme qui l'a
suivi. Mais on s'aperçoit maintenant que la
doctrine individualiste a tout simplement
avorté. Et, au lieu de se contenter de la renier,
on l'attribue au Catholicisme et on cherche
en même temps à se parer d'un peu de vérité
qu'on lui dérobe subrepticement. Comment
ne se rend-on pas compte que ce sont là des
palinodies? S'imagine-t-on qu'on peut dispo-
ser de la vérité à son gré, en prendre ce qu'on
veut et s'en servir pour les besoins de sa cause,
la rejetant un jour et l'acceptant le lende-
main?
Avec le Catholicisme nous évitons ces in-
conséquences. Nous pouvons mettre d'accord
jusqu'au bout ce que nous pensons et ce que
nous faisons. Les nécessités de la pratique
ne nous forcent pas, nous, de mentir à nos
théories. En entreprenant de faire de l'Educa-
tion, nous reconnaissons que dans l'huma-
nité une œuvre de délivrance doit s'accomplir
solidairement. Autrement il n'y aurait pas
de raison d'en faire. Et nous nous rendons
104 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
compte qu'ainsi c'est toute une doctrine que
nous acceptons sur la nature de l'homme, ses
conditions d'existence, sa destinée. Et c'est
cette doctrine même que nous enseignons ; de
telle sorte que notre manière d'agir corrobore
notre enseignement, et que notre enseigne-
ment justifie en l'expliquant notre manière
d'agir.
Nous savons que pour accomplir cette œu-
vre de délivrance une autorité est nécessaire,
et nous n'avons pas peur de le dire. Mais nous
savons aussi, et nous n'avons pas peur de le
dire non plus, que cette autorité pour être libé-
ratrice doit se revêtir d'un caractère désinté-
ressé. Il faut qu'elle se présente comme une
autorité spirituelle s'exerçant au-dessus des
motifs temporels et terrestres. Nous signifions
par là qu'elle est essentiellement dans son
principe une Bonté et non une Puissance,
et que pour elle l'usage de la puissance n'est
légitime en tout cas, et par suite efficace,
qu'autant qu'il est subordonné à la bonté.
Nous admettons ainsi que c'est une loi de
sacrifice qui préside à l'Education. Mais nous
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 105
savons quel en est le sens et quelle en est la
portée. Nous savons que le sacrifice fait par
le moindre d'entre nous n'est pas un acte
isolé et perdu dans le temps, mais une parti-
cipation féconde à Pœuvre éternelle de la Ré-
demption commune.
Nous travaillons à former une société des
âmes ou si Ton veut une unité morale des
esprits. Mais nous savons qu'une société des
âmes ne peut exister que si chacun s'unit aux
autres librement par un amour réciproque.
Nous savons que lésâmes ne se prennent pas
du dehors, et que, quand on veut les prendre
au lieu de pénétrer en elles, on les ferme en
les opprimant. Nous savons que Tamour s'ins-
pire et qu'il ne s'impose pas.
Voilà pourquoi nous disons que l'Educa-
tion n'a rien de commun ni avec l'habileté
vulgaire que donne l'expérience des hommes
pour se tirer d'embarras, ni avec le savoir-
faire que peut donner la science. On aura
beau instituer des cours de pédagogie, si un
esprit de foi vivifiante ne circule pas au tra-
vers, on perdra sa peine et son temps. Sans
106 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
doute il y a une science de l'Education. Mais
l'Education n'est pas une science, c'est un
apostolat. Et pour être apôtre il faut croire,
il faut aimer, il faut se donner sans compter,
il faut se livrer à la réalité crucifiante des be-
sognes journalières qu'exige la vie pour les
autres, éclairé, soutenu, dirigé par l'espé-
rance ferme et précise que tout ce qu'on
laisse prendre et tout ce qu'on livre de soi
entre toujours pour quelque chose dans ce
que Dieu prépare avec l'humanité.
Mais, je l'avoue, une pudeur me prend à
dire ces choses. Où donc est-il l'éducateur tel
que je viens de le définir et qui donc prétendra
en réaliser le type? Je n'en sais rien. Mais ce
que je crois savoir, c'est qu'il ne se fera jamais
rien de bon en l'Education si ceux qui s'en
mêlent ne sont pas au moins soulevés de terre
par cet idéal, et si, tout en prévoyant qu'en
réalité ils resteront bien au-dessous, ils ne
s'efforcent pas sans cesse de s'en rapprocher.
Et ce que je constate aussi, c'est que les théo-
riciens de l'Education qui cherchent à met-
tre autre chose à la place ne trouvent rien
THÉORIE DE LÉDUGATIOX 107
que des incohérences, rien que des mots vides
et menteurs. Et ils oscillent pitoyablement
entre l'abandon et l'oppression de l'enfant.
S'il en est parmi eux — et je ne doute pas
qu'il y en ait — qui ne pratiquent ni l'aban-
don ni l'oppression, c'est qu'ils valent mieux
que ce qu'ils disent, c'est que, malgré toutes
leurs prétentions à faire de l'Education laïque,
ils ont gardé au cœur une générosité chré-
tienne, un respect religieux des âmes, un culte
secret pour un idéal divin et le sentiment
d'un devoir qui prime tous les intérêts. Mais
qu'ils prennent l>ien garde qu'en disant ce
qu'ils disent ils blasphèment ce qu'il y a de
bon en eux. Et ils ne sauraient le faire impu-
nément. Ils ne veulent, disent-ils, que la
liberté. Et par une ironie vengeresse, comme
conséquence de leurs revendications libertai-
res, nous voyons apparaître et s'exprimer,
même cyniquement, le désir mauvais d'une
domination césarienne sur les esprits. C'est
la banqueroute ridicule et odieuse du faux
libéralisme. Les esprits n'appartiennent à
personne et personne n'a le droit de chercher
108 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
à les prendre. On ne les conquiert qu'en se
donnant à eux pour obtenir qu'ils se donnent
à leur tour. Dieu se comporte ainsi avec l'hu-
manité. Il peut sembler que la tâche est ar-
due. Mais il ne servirait à rien de s'en plain-
dre : il faut la prendre telle qu'elle est. Elle
est ardue en effet, puisqu'elle est essentielle-
ment affaire de dévouement et de sacrifice.
Mais aussi elle est grande et belle; disons le
mot : elle est divine. Et malgré tout elle porte
avec elle sa récompense, puisqu'en y travail-
lant on a la joie de travailler à l'avènement
même du règne de Dieu qui est le règne de
la liberté et de la paix par la charité.
APPENDICE
DE l'utilisation DE LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE
EN ÉDUCATION
De plus en plus l'idée se répand autour de
nous qu'il y a lieu et qu'il est possible
d'instituer ce qu'on appelle une éducation
scientifique. Et on signifie par là une éduca-
tion qui soit la mise en pratique, l'application
d'une science positive de l'entant acquise,
comme les autres sciences par les procédés
de la méthode expérimentale. « Par une con-
séquence nécessaire, dit M. Blum, la psycho-
logie expérimentale et la psycho-physiologie
de laboratoire devaient produire une pédago-
gie positive et une pédiométrie ». C'est ce
que le même auteur nomme la pédologie.
7
110 THÉORIE DE i/ÉDUGATION
« La pédologie, ajoute-t-il, est la science de
réducation par rapport et en opposition à la
pédagogie qui n'est qu'un art empirique et
suranné ».
D'une façon assez explicite une assimila-
tion s'établit donc dans les esprits entre
réducation et la médecine, par exemple, ou
même l'industrie en général. Or, ce qui carac-
térise la médecine et l'industrie en général,
c'est que, en vertu de la connaissance qu'on a
du déterminisme des phénomènes et de la
puissance qu'ainsi on acquiert sur eux, on
les produit ou on les supprime à son gré. Sa-
voir, c'est pouvoir, disait Bacon. La science est
une main-mise sur la nature. Dans l'idée
d'une pédologie devant servir de moyen pour
une pédagogie, nous voyons donc apparaître
l'idée que l'enfant est tout d'abord et essen-
tiellement un objet, une matière à connaître
qui a des propriétés et qui se comporte selon
des lois comme l'oxygène et l'électricité ; de
telle sorte que les phénomènes se condition-
nant en lui comme dans la nature, il suffit d'a-
voir la science de leurs conditions pour en être
THÉOKIE DE L'ÉDUCATION 111
également maître et en diriger Tapparition.
Et de là se dégage cette conclusion que l'édu-
cation peut et doit se faire à peu près comme
chimiquement on fabrique de Teau ou du gaz
d'éclairage, simplement en mettant en œuvre
des forces ou des propriétés dont on a déter-
miné les lois par les procédés de la méthode
expérimentale.
Sans doute on n'ose guère pousser l'assi-
milation jusqu'au bout ni l'exprimer aussi
brutalement. Mais ce n'en est pas moins le
sens et la portée que dans le cas présent on
donne au mot scientifique. Et c'est ce qui se
montre très visiblement dans l'annonce même
des résultats qu'on se flatte d'obtenir. Nous
entendons dire par exemple que, si l'éduca-
tion était ce qu'elle pourrait être, elle serait
maîtresse de la forme que prendrait l'activité
de l'enfant. D'autres, se faisant plus précis,
escomptent que par la psj'chologie expéri-
mentale on arrivera à déterminer la nature
exacte de chaque esprit, ses propriétés, et
qu'en conséquence au lieu de laisser au ha-
sard le choix des professions, on pourra ap-
112 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
pliquer chacun systématiquement et en con-
naissance de cause à ce dont il est capable.
C'est ainsi que, lorsqu'on a reconnu qu'an
corps est de l'oxygène, on lui demande de
remplir les fonctions de l*oxygène et non cel-
les du chlore. D'où l'on prévoit que, pour le
plus grand bonheur de chacun et pour le plus
grand bien de l'humanité, comme on dit, il
sera possible de mettre scientifiquement cha-
cun à sa place. Ainsi comprise, c'est bien à
une industrie qu'en dernière analyse l'édu-
cation se ramène, à une industrie un peu
plus compliquée que les autres peut-être,
mais n'en différant pas essentiellement. La
science fournirait les recettes et on fabrique-
rait des hommes comme on fabrique des cho-
ses, et on les ferait fonctionner d'après leur
marque de fabrique.
Telle est l'illusion qui, sous le nom d'édu-
cation scientifique, semble à l'heure actuelle
hanter certains esprits. Nous croyons néces^
saire de la signaler parce qu'elle peut deve-
nir et qu'elle est déjà devenue peut-être, mal-
faisante. Il V a sans doute lieu de s'étonner
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 113
qu'on puisse à ce degré perdre de vue le vrai
caractère de l'éducation. Nous n'avons pas à
insister présentement sur la manière dont
cette illusion prend naissance. Nous pourrions
également la retrouver ailleurs et en particu-
lier dans cette « sociologie scientifique » dont
les prétentions s'étalent bruyamment autour
de nous. Mais en la signalant nous n'enten-
dons nullement dire que les constatations de
la psychologie expérimentale ne peuvent pas
être utilisées pour l'éducation. Tant s'en faut !
Et nous croyons bien plutôt que tout peut
être et doit être utilisé.
Mais ce que nous voulons dire, c'est que la
psychologie expérimentale sous la forme de
science objective qu'on prétend lui donner ne
peut avoir la portée qu'on lui attribue et que
ses constatations, si utilisables qu'elles soient,
ne sauraient l'être à la manière dont on tente
de les utiliser.
La psychologie expérimentale, en essayant
d'instituer une science de l'enfant d'après les
procédés des sciences de la nature, suppose,
comme déjà nous l'avons fait remarquer, que
114 THÉORIE DE L'ÉDUCATION ,
l'enfant est simplement un objet parmi les
autres objets, c'est-à-dire quelque chose d'ex-
térieur dont le jeu est saisissable comme se-
rait saisissable le jeu d'une machine qu'on
aurait sous les yeux. Pour faire la science de
la nature, c'est en effet sous cet aspect que
nous l'envisageons. Du point de vue objectif
ou expérimental de la science, la nature est
pour nous un dehors situé dans l'espace et
rien qu'un dehors. Nous ne considérons que
ses répercussions en nous. C'est ce que nous
appelons notre expérience. Et en conséquence
la nature n'est rien de plus que choses à nos
yeux, choses à notre disposition. Si elle a un
dedans une réalité en soi, comme disent les
philosophes, scientifiquement et par suite,
industriellement nous ne nous en inquiétons
pas.
Or c'est justement ce qu'on ne peut pas
faire et ce qu'il n'est pas admissible qu'on
tente de faire quand il s'agit d'éducation.
Car si l'enfant qu'on prétend étudier expéri-
mentalement se présente lui aussi avec les
apparences d'un objet, il est en réalité tout
THÉUKIE DE L ÉDUCATION 115
autre chose et beaucoup plus. Il est un sujet,
c'est-à-dire une synthèse, une unité inté-
rieure et vivante, un dedans existant en lui-
même et pour lui-même et qui, comme tel,
n'entre directement dans l'expérience de per-
sonne. Et pour ne pas méconnaître ce qu'il
est, c'est sous cet aspect qu'on est tenu de
l'envisager. La relation qui existe entre l'é-
ducateur et l'enfant est donc radicalement
différente de celle qui existe entre le savant
et la nature. Dans ce dernier, cas c'est un ob-
jet qui est en face d'un sujet. Dans le pre-
mier cas, c'est un sujet qui est en face d'un
autre sujet. Ne pas les distinguer nettement,
c'est s'exposer à des méprises énormes.
Voilà pourquoi on ne saurait être admis à
procéder dans le premier cas comme dans
l'autre. Et ce ne serait pas seulement stérile
de s'y essayer^ ce serait abusif au premier
chef et souverainement tyrannique, puisque
ce serait traiter l'enfant comme une chose,
en se mettant en dehors de lui et au-dessus
de lui pour disposer de lui sans lui.
Mais personne, dira-t-on peut-être, ne
116 THÉORIE DE L'ÉDUCATION
songe à traiter l'enfant comme une chose.
C'est possible et nous aimons à le croire. Ce
ne serait cependant pas encore suffisant. Il
faut qu'on songe explicitement à ne pas le
traiter comme tel. Et, pour montrer qu'on y
songe, il serait bon de ne plus parler d'édu-
cation scientifique qu'on oppose dédaigneu-
sement à la pédagogie, « art empirique et
suranné». Ou bien, puisque le mot scientifi-
que, étant donné le sens courant qu'il a pris,
exprime une attitude qui ne peut être celle
de l'éducateur, qu'on précise et qu'on ne
laisse pas entendre qu'il ne s'agit là, comme
ailleurs, que de lois à dégager de l'obser-
vation des faits pour les utiliser ensuite in-
dustriellement, comme on utilise les lois de
la physique et de la chimie.
La tâche de l'éducation est d'un autre or-
dre. Nous n'avons pas à dire ici ce qu'elle est
ni à indiquer comment il faut s'y prendre
pour la réaliser. C'est ce que nous avons fait
précédemment. Notre but est simplement de
marquer ce qu'elle n'est pas et ce qu'on sem-
ble néanmoins vouloir qu'elle soit. Il ne
THÉORIE DE L EDUCATION il7
faut pas que, sous prétexte de science, nous
laissions oublier ou méconnaître les vrais
termes du problème que doit résoudre une
théorie de l'éducation à savoir : comment un
sujet peut-il intervenir légitimement et effi-
cacement dans la vie d'un autre sujet pour
l'aider à se constituer dans sa personnalité ?
Ce n'est pas un résultat extérieur que Pédu-
cateur doit atteindre, comme celui de déter-
miner des aptitudes pour une fonction, mais
un résultat intérieur : car l'homme, en tant
que sujet, en tant que personne, vaut, non
par les aptitudes qu'il a^, mais par les inten-
tions qui l'animent dans l'usage qu'il en fait.
Maintenant, qu'on procède à des enquêtes,
qu'on observe et qu'on expérimente, qu'on
fasse des mensurations, rien de mieux — en-
core qu'on risque de se noyer dans les dé-
tails d'une analyse sans fin — , à condition
cependant qu'on ne s'imagine pas obtenir
par là une méthode d'éducation. Ce ne peut
être tout au plus qu'un moyen de se rensei-
gner sur la manière dont se constitue et dont
fonctionne en général ce qu'on peut appeler
7.
lis THÉOKJE DE LÉDUCATION
le mécanisme psychologique, mécanisme qui
du reste n'a rien de commun avec celui que
les savants ont conçu dans la nature, car
ayant en lui une âme, il se manifeste essen-
tiellement plastique. A proprement parler
chacun a le sien qu'il se donne ou qu'il se
laisse donner : Tenfant n'est pas une nature
faite, mais une nature qui se fait. Si on peut
utiliser les connaissances qu'ainsi l'on ac-
quiert, il faut bien remarquer que ce n'est
pas directement, objectivement^ mais seule-
ment en aidant chaque sujet éducable à les
utiliser pour son compte. C'est qu'en effet le
rôle de l'éducateur n'est pas de disposer de
ceux qu'il éduque, mais au contraire de leur
apprendre à disposer d'eux-mêmes, à se libé-
rer intérieurement. Et ceci revient à dire que
l'utilisation des connaissances en cet ordre
de choses, au lieu de se faire industrielle-
ment, ne peut se faire et ne doit tenter de se
faire que moralement, parce qu'il s'agit ici,
non plus de l'action d'un sujet relativement
à un objet, mais de l'action d'un sujet relati-
vement à un autre sujet. Et, même exprimé
THÉORIE DE L'ÉDUCATION 119
SOUS cette forme brève, on comprend tout ce
que cela comporte. En tout cas, ce qui en dé-
coule, c'est qu'il reste et restera toujours vrai
de dire que la pédagogie est un art, pour
marquer par là, non point qu'elle ne peut
s'élever au-dessus de l'empirisme et de la
fantaisie, mais qu'elle est œuvre concrète et
complexe où est engagé à la fois tout l'être
de celui qui éduque et tout Pêtre de celui
qui est éduqué, œuvre de vie, variée et sou-
ple et progressive comme la vie.
TABLE DES MATIERES
I. — L'idée de neulralité en Education. ... 1
II. — Individualisme et Positivisme. — Pro-
' blême de l'éducation 9
III. — L'autorité Educatrice; son caractère et
son rôle 27
IV. — Le Catholicisme et l'Education 53
V. — L'Enseignement de la doctrine révélée . G7
CONCLUSION 99
APPENDICE. — De l'utilisation de la Psycholo-
gie expérimentale en Education . . . 109
Imprimerie Générale de ChàlilloD-siir-Seiue. — Eovrahd-P^.H4t.
B 831 ,L32 1911 SMC
Laberthonniere, Luc i en.
Positivisme et catholicisme
a propos de l'Action Francai
47231564
^WH^ 7ùC^